Le voyage dans le temps d’un médecin idéal : Jin

Depuis le 6 juillet 2026, Amazon Prime Video Japan offre aux spectateurs japonais la possibilité de redécouvrir Jin. La série de deux saisons avec onze épisodes chacune, initialement produite et diffusée par la chaîne privée TBS en 2009 et 2011, puis suivie d’un remake sud-coréen en 2012, est accessible en France, sur Netflix. Adaptation du manga éponyme de Motoka Murakami (vingt volumes parus de 2001 à 2011), Jin relate les aventures d’un neurochirurgien de notre temps qui se retrouve dans le Japon des années 1860.

Journal du Japon vous invite désormais à découvrir la série, et la manière dont elle s’approche de son personnage principal, Jin, et du contexte historique du Bakumatsu dans lequel ce médecin contemporain est catapulté.

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Jin Minakata, joué par Takao Ôsawa – © Tokyo Broadcasting System Television, Inc. Tous droits réservés

Un voyageur dans le temps

Jin commence dans un hôpital à Tokyo où travaille le neurochirurgien Jin Minakata (Takao Ôsawa). Après une opération pour une tumeur au cerveau, sa fiancée Miki (Miki Nakatani) est tombée dans le coma. Jin en est sorti traumatisé. Il se sent coupable d’avoir insisté pour réaliser l’opération en connaissant le grand risque qu’elle présentait. Il se consacre désormais au service de nuit, refusant d’opérer d’autres patients.

Pendant une de ces nuits, un inconnu, défiguré par des blessures, est admis à l’hôpital. Jin lui enlève une tumeur sous forme d’un fœtus. Peu de temps après, le patient a disparu de sa chambre. Jin, le poursuivant sur l’escalier extérieur de l’hôpital, perd l’équilibre, plonge dans le vide et se retrouve en l’an 1862. 

La série décrit son séjour dans le passé, son déchirement entre le désir de retourner dans son époque et ses nouvelles responsabilités de transfuge temporel. Il se pose également des questions sur l’identité du patient inconnu mais, ce qui l’anime le plus, c’est la volonté de sauver Miki. Pourrait-il faire avancer la médecine du milieu du XIXe siècle afin de trouver un moyen de la guérir au XXIe siècle ?

Cependant, changer le cours de l’Histoire n’est pas dépourvu de risques. En effet, à peine arrivé dans le passé, il sauve la vie d’un samouraï par une opération crânienne. Il agit d’abord sans réfléchir aux conséquences de son acte, suivant son instinct de médecin. Suite à cette opération, il commence à s’interroger sur ses actions : si chaque vie qu’il sauve présente une menace pour la ligne temporelle connue, à quel point est-ce qu’il altère l’Histoire ? Est-ce que lui, un simple être humain, a le droit de la modifier ?

En conflit avec lui-même, il décide de ne plus transmettre son savoir. Cependant, son sens des responsabilités l’emporte. D’autant plus que ses actes ne semblent pas avoir un grand impact sur la vie des autres. Après tout, ceux qu’il a sauvés auraient peut-être survécu sans son traitement. Pourtant, il continue à osciller entre la peur de trop interférer dans le cours de l’Histoire et le désir de la changer, pour accélérer l’évolution de la recherche médicale.

Son souci majeur concerne le sort de Miki. S’il veut la sauver à travers ses actes dans le passé, est-ce qu’il ne risque pas, en même temps, son existence future ? Ses pensées les plus intimes sont exprimées dans des monologues intérieurs en voix off et une photo du couple sert d’indicateur visuel, révélant les conséquences des actes de Jin dans le passé. Car non seulement la photo se transforme, mais la figure de Miki pâlit, au bord de l’effacement. La rencontre avec un autre personnage perturbe encore davantage le protagoniste : la ressemblance de la grande courtisane Nokaze avec Miki est si frappante (l’actrice jouant en effet les deux rôles) que Jin conclut qu’elle est l’une de ses ancêtres. Il s’agit donc veiller sur elle à tout prix.

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Jin et Saki, en pleine opération © Tokyo Broadcasting System Television, Inc. Tous droits réservés

Un médecin idéal

Faute de techniques médicales actuelles, Jin doit improviser. Il se sert d’outils de menuisier – marteau, pince, perceuse – pour la première opération crânienne qu’il réalise. Il réussit à produire de la pénicilline par des moyens naturels à partir du champignon penicillium. Ainsi sauve-t-il des vies grâce à son savoir et sa faculté d’adaptation, loin du monde médical à la pointe de la technologie. Son succès réside aussi dans le fait qu’il trouve très vite des alliés. Ils l’aident, entre autres, à fabriquer les outils nécessaires avec les données de l’époque, tel un masque respiratoire à base d’une vessie de sanglier.

Jin réussit à conduire des opérations très complexes dont l’enlèvement d’un hématome extradural et une transplantation de peau dans un environnement qui ne connaît ni électricité ni appareils sophistiqués… Et encore moins les conditions d’hygiène actuelles. Il transmet son savoir afin de lutter contre le choléra, le béribéri, la syphilis. Les explications qu’il fournit à ses collègues et disciples permettent également aux spectateurs de comprendre les enjeux médicaux. Maints épisodes contiennent une longue séquence montrant une opération, où la caméra s’attarde sur des organes internes, comme un crâne ouvert en gros plan. Les images de sang, de pus ou de vomi sont abondantes, et réserve donc la série à un public plutôt adulte. 

Jin Minakata n’est pas seulement un excellent opérateur et un médecin créatif qui travaille en étant extrêmement concentré, ce que le jeu de Takao Ōsawa souligne, il incarne aussi la vision idéale d’un médecin à la fois compétent et empathique. Même en prison, il s’occupe du traitement médical de ses codétenus. Il fait partie de ces médecins qui se battent pour la vie de leurs patients, rappelant à cet égard les médecins dans les films d’Akira Kurosawa dont le docteur Sanada dans L’Ange ivre (Yoidore tenshi, 1948) et le docteur Niide dans Barberousse (Akahige, 1965). Pourtant, Jin ne se comporte pas de manière autoritaire comme Sanada et Niide, il est plutôt doux et aimable comme le jeune docteur Fujisaki dans Le Duel silencieux (Shizukanaru kettô, 1949).

Ce qui relie la figure de Jin aux médecins dépeints par Kurosawa est son profond humanisme. L’obstacle auquel il se heurte dans le monde du passé n’est pas seulement le manque d’avancement technique. En effet, l’étroitesse d’esprit et l’égoïsme de certains contemporains qui se sentent menacés par sa popularité et ses succès font de Jin la cible d’intrigues.

Son objectif absolu, trouver une cure pour Miki, l’aveugle parfois au point de ne plus voir les souffrances de ceux qui l’entourent. Pourtant, Jin poursuit sans relâche un idéal : emprunter la voie d’une médecine susceptible de conduire les hommes vers un avenir meilleur. Dans la société de l’époque d’Edo (1603-1868), dont l’ordre est régi par une stricte hiérarchie des classes – samouraïs, paysans, artisans et marchands –, il prodigue ses soins sans jamais distinguer les rangs ni les conditions. Des samouraïs aux exclus de la société – prostituées, comédiens, prisonniers, déshérités –, tous reçoivent de lui la même attention et la même dignité. L’hôpital qu’il fonde incarne cet idéal : un lieu où les savoirs de la médecine japonaise et de la médecine occidentale se rencontrent, se répondent et s’unissent au service de tous.

Jin et Saki © Tokyo Broadcasting System Television, Inc. Tous droits réservés

Personnages fictifs et historiques

Pendant son voyage dans le temps, Jin fait des rencontres décisives qui influencent ses décisions. Il est d’abord accueilli dans la résidence du jeune samouraï Kyôtaro Tachibana (Keisuke Koide). Kyōtaro est le premier patient que Jin opère après son arrivée dans l’époque Edo. Saki (Haruka Ayase), la sœur cadette de Kyōtaro, devient l’assistante dévouée de Jin qui lui inspire l’amour mais aussi la passion pour la médecine. Bien que femme, Saki est un personnage accepté aux côtés de Jin, qui est convaincu qu’elle sera un médecin accompli.

Les Tachibana font partie des personnages fictifs de la série. À côté d’eux, il y a un grand nombre de figures historiques dont Jin fait la connaissance. Parmi eux, le médecin Kôan Ogata (1810-1863), pionnier de la médecine occidentale ; Kaishû Katsu (1823-1899), fondateur de la marine nippone et une des personnalités-clés ayant contribué à la modernisation du pays ; Takamori Saigô (1828-1877), samouraï du domaine de Satsuma qui a joué un rôle important pour la restauration du pouvoir impérial ; Genzui Kusaka (1840-1864), un pro-impérialiste du domaine de Chôshû et Anthonius Franciscus Bauduin (1820-1885), le directeur de la faculté de médecine à Nagasaki à partir de 1862.

L’une de ces figures historiques compte parmi les personnages secondaires les plus importants de toute la série : Ryôma Sakamoto (1836-1867), samouraï visionnaire et l’un des principaux artisans des alliances ayant conduit à la fin du shogunat Tokugawa. Dans la seconde saison, les inquiétudes de Jin concernant Miki font place à son désir d’empêcher l’assassinat de Ryōma. Seiyô Uchino interprète Ryōma comme une force de la nature : impulsif, bruyant, sans gêne. Ryôma est le ressort comique de la série qui rappelle le portrait brossé par Ryôtarô Shiba dans son roman très influent, Ryôma ga yuku (1963-1966).

Ce Ryôma a les manières d’un provincial, incapable de s’exprimer dans le japonais raffiné des élites. Pourtant, il déborde d’une curiosité insatiable pour l’inconnu et d’une ardeur passionnée qui font de lui l’exact opposé de Jin, homme réservé, souvent en proie au doute. Ryôma s’engage à jeter un pont entre les factions ennemies, en particulier entre les domaines de Chôshû et de Satsuma, afin de réunifier un Japon déchiré. Dans la trame fictionnelle, son rêve devient le modèle auquel se conforme l’aspiration de Jin : rassembler, au sein d’un même hôpital, des écoles de médecine rivales. Ryôma veut « guérir » le Japon ; Jin, quant à lui, s’efforce de sauver des vies en transcendant les clivages sociaux.

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Jin et Ryôma © Tokyo Broadcasting System Television, Inc. Tous droits réservés

Le contexte historique

La série, se déroulant dans les années 1862 à 1867, est située à l’époque connue sous le nom de Bakumatsu (1853-1868), celle de la « fin du shogunat ». La première saison se passe uniquement à Edo (l’actuel Tokyo). Dans la deuxième saison, Jin traverse le pays, séjournant à Kyoto, Nagasaki et Yokohama. C’est dans ces épisodes qu’il se trouve pris dans le tourbillon des événements historiques qui ont conduit à la chute du shogunat et au rétablissement du pouvoir impérial.

La première saison, elle, brosse un vif portrait du quotidien à Edo. Jin dépeint entre autres la vie à Yoshiwara, le quartier des prostituées et le sort souvent tragique des femmes enfermées entre ces murs. Le quartier d’Asakusa avec ses théâtres est aussi bien montré que d’autres quartiers d’Edo, ses rues commerçantes et les manoirs de samouraïs. L’actualité politique – par exemple l’attaque de vaisseaux étrangers par les samouraïs du domaine de Chôshû dans le détroit de Kanmon en 1863 – est rappelée dans les dialogues. Un épisode entier est aussi consacré à l’épidémie de choléra à Edo à l’été 1862, une des épidémies de cette maladie les plus terribles que le Japon a connue.

L’état de la recherche médicale dans le Japon au milieu du XIXe siècle joue, inévitablement, un rôle essentiel dans le récit. Ainsi est mentionnée l’école du docteur Seishû Hanaoka (1760-1835), qui a pratiqué pour la première fois une opération sous anesthésie générale en 1804 (quarante ans avant celle de l’Américain William T.G. Morton). L’anesthésique tsûsensan, utilisé par Hanaoka lors de la mastectomie conduite en 1804, est utilisé par Jin pour l’ablation du cancer du sein de Nokaze. De plus, Jin rencontre des représentants de différentes écoles médicales. Parmi eux figurent les représentants de la médecine traditionnelle japonaise, ayant ses origines dans la médecine chinoise (kanpô), et ceux de la médecine occidentale (kômô igaku) tels Kôan Ogata et le Néerlandais Bauduin.

Une histoire d’amour pur

Le manga de Motoka Murakami et son adaptation télévisée partagent un grand nombre de similitudes, dont un fort côté didactique. Cependant, il y a des différences. Le changement majeur réside dans l’absence du personnage de Miki dans le manga. Dans la série, Miki donne une raison à la conduite de Jin qui s’adresse à elle dans ses monologues intérieurs. L’existence de ce personnage supplémentaire dans le drama modifie la structure narrative, le portrait psychologique du protagoniste et, de manière très notable, la conclusion de l’histoire.

La figure de Miki renforce la référence à l’idée de l’amour pur (jun’ai) dont la série s’inspire. Des films tels Crying Out Love in the Centre of the World (Sekai no chûshin de, ai o sabeku, 2004, Isao Yukisada), Be With You (Ima, ai ni yakimasu, 2004, Nobuhiko Doi) et Closed Note (Kurôzudo nôto, 2007, Isao Yukisada) témoignent du succès des histoires d’amour pur dans la première décennie des années 2000. La série met l’accent sur le sacrifice émotionnel, notamment pour Saki : bien qu’amoureuse de Jin, elle consacre sa vie à la médecine. Mais Jin, lui aussi, se refuse toute vie amoureuse, s’engageant corps et âme à son métier et au souvenir de Miki. Il est l’épitome de l’homme fidèle qui ne vit que pour son grand amour. 

La présence de Takao Ôsawa crée un lien intertextuel entre la série et la filmographie de l’acteur. Il n’a pas seulement joué le rôle masculin principal dans Crying Out Love in the Centre of the World. La série télévisée Heaven’s Coin (Hoshi no kinka, 1995) qui l’a révélé au grand public, est, elle aussi, inspirée par le thème de l’amour pur. Depuis ses débuts en tant qu’acteur, Ōsawa a souvent joué des hommes tendres. Il en est de même pour Jin, un homme et médecin, empathique et attentionné qui assume ses responsabilités envers autrui. Dans Crying Out Love in the Centre of the World aussi bien que dans Jin, les personnages qu’il interprète n’ont pas peur de montrer leur vulnérabilité. Jin, tout comme le protagoniste du film de 2004, est souvent en larmes. En exprimant leurs émotions sans réserve, ils incarnent une masculinité moderne qui contraste avec l’image traditionnelle d’un homme plus rigide. Ōsawa, avec son sourire franc et accueillant, est le choix parfait pour interpréter ce type d’homme, d’autant plus que son jeu expressif ajoute maintes nuances au personnage de Jin. Le dotant aussi d’un côté comique, il l’enrichit et le rend davantage sympathique.

En cette période sombre du Bakumatsu, marquée de guerres intestines et de catastrophes, Jin Minakata apporte une lueur d’espoir. Ses actions font le lien entre les valeurs japonaises contemporaines et l’Histoire, faisant du média télévisé, et de cette série, un vecteur de préservation du patrimoine culturel et de l’éthique humaniste.

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