Odd Taxi : l’enquête animalière la plus réaliste qui soit
Un morse dépressif et taciturne au volant d’un taxi, une ville nocturne qui sent le tabac froid et les regrets, et une lycéenne disparue dont tout le monde se fiche. Voilà en quelques mots le tableau d’Odd Taxi, anime original diffusé en 2021, porté par la collaboration entre les studios P.I.C.S et OLM (habitué du très sage Pokémon) et signé Baku Kinoshita, qui fait ses débuts en tant que réalisateur avec ce projet épaulé par Kazuya Konomoto au scénario. Sous des airs de fable animalière mignonne, l’anime tend en réalité un piège redoutable : treize épisodes qui ressemblent d’abord à une chronique urbaine sans enjeux.
Synopsis de l’oeuvre : Odokawa, un morse, taxi solitaire à Tokyo, traverse ses nuits en écoutant les confidences de ses clients, sans grand intérêt apparent pour leur vie. Mais la disparition d’une lycéenne va peu à peu relier tous ces personnages entre eux, révélant un réseau bien plus trouble qu’il n’y paraît.
L’apparence comme arme et comme mensonge
Le choix de personnages anthropomorphes n’est jamais un simple gimmick visuel chez Odd Taxi : c’est le cœur même de son propos. On pourrait penser, au demeurant, que le chara-design d’Odd Taxi manque de virtuosité, voire qu’il est un peu simpliste. Odokawa est un morse bourru et blasé ; ce physique disgracieux et cette allure de vieux grincheux trompent le spectateur sur qui il est vraiment, tout comme ils bernent les personnages qui le sous-estiment.
Or, plus largement, chaque animal choisi pour chacun des personnages fonctionne comme un masque social : une façade douce, comique ou inoffensive qui cache des enjeux bien plus sombres — addictions, manipulations, secrets de famille, dérives criminelles.
La série s’amuse constamment de ce décalage entre l’apparence de son bestiaire et la noirceur de son propos, un peu comme un roman noir déguisé en dessin animé pour enfants, à la manière du Candide de Voltaire. Ce jeu sur les apparences dépasse le seul design des personnages : il infuse toute la structure narrative, où chacun ment sur ce qu’il est, ce qu’il veut ou ce qu’il sait, jusqu’à ce que le twist final vienne arracher tous les masques d’un coup et force à reconsidérer l’ensemble de la série sous un jour totalement différent. Dès lors, la narration est la clé de lecture de l’anime : elle est le fruit d’une production pensée avec soin par Kinoshita.
Le style Kinoshita/Konomoto : la patience comme arme narrative
Pour son tout premier travail de réalisateur, Baku Kinoshita signe une mise en scène d’une maturité surprenante. Son style repose sur un refus quasi systématique de la facilité : les connexions entre les sous-intrigues et les personnages ne sont jamais explicitées, laissant au spectateur le soin d’assembler lui-même les pièces. Ainsi, l’expérience de visionnage devient profondément personnelle, chacun remarque des détails différents selon son attention. On sent qu’il y a toujours une question sous-jacente chez Kinoshita.
Interrogé sur les difficultés de ce premier poste de réalisateur, Kinoshita confie lui-même que le plus dur, sur une œuvre entièrement originale, a été de faire exister un monde qui n’existait au départ que dans sa tête, et de trouver les bons mots pour le transmettre à ses équipes de production. Cette rigueur se ressent à l’écran : une ambiance nocturne enveloppante portée par une bande-son jazzy, un rythme volontairement lent qui prend le temps d’installer chaque personnage avant de resserrer l’étau, et une utilisation redoutable du hors-champ et du non-dit. Tout au long de l’intrigue, on se demande réellement qui est Odokawa : un tueur ? Un sauveur ? Simplement un chauffeur de taxi un peu farouche ? Le simple fait de ne pas savoir ce que le morse cache au fond de son placard maintient l’intrigue à son acmé jusqu’à la fin.
L’ambiance calme de l’anime s’oppose à la violence réelle de la ville de Tokyo, et cela se découvre au fil de l’histoire. Les événements se déroulent souvent la nuit, ce qui rend l’atmosphère à la fois pesante et attachante. Le twist final n’est pas un coup de théâtre improvisé : il a été pensé dès la conception du projet, preuve d’une écriture réfléchie de bout en bout plutôt que rattrapée en cours de route. C’est cette confiance dans l’intelligence du spectateur, ce refus de mâcher le travail, cette patience dans le temps long, qui a permis à Kinoshita de retrouver son complice Konomoto pour Housenka, leur projet suivant, présenté en compétition à Annecy. Mais comment le spectateur peut-il lui aussi mener son enquête ? Par les réseaux sociaux.
La problématique des réseaux sociaux dans Odd Taxi
Odd Taxi ne se contente pas de mettre des smartphones entre les mains de ses personnages : c’est le cœur même du système narratif, car tout passe par ces téléphones. Kabasawa, jeune homme obsédé par sa visibilité en ligne, incarne à lui seul l’angoisse contemporaine de « faire le buzz » sur les réseaux sociaux. Il est prêt à tout pour transformer des vidéos banales en contenu viral qui pourrait potentiellement le rendre riche et célèbre.
Le personnage de Tanaka, lui, illustre comment une addiction aux jeux mobiles peut se substituer à une vie sociale qui se délite (un phénomène de plus en plus courant aujourd’hui avec les nombreux jeux « gacha » et applications de paris en ligne). Rien de tout cela n’est gratuit : dans un entretien accordé à Journal du Japon, Kinoshita explique que ces phénomènes sociaux, comme la dépendance aux jeux sur portable, viennent en grande partie de la sensibilité satirique de son scénariste, Kazuya Konomoto, qui aime particulièrement injecter dans ses œuvres un regard critique sur les tendances ou les dysfonctionnements de la société.
Mais les réseaux ne sont pas qu’un thème sociologique de surface : ils structurent littéralement l’enquête. C’est par les textos, les groupes de discussion, les blogs comme les forums que l’on comprend toute la toile ; c’est souvent par ces traces numériques que les fils de l’intrigue s’entrecroisent, comme si Kinoshita voulait montrer que, dans le Tokyo de 2021, ce ne sont plus les rues qui relient les gens, mais les écrans. Dans Odd Taxi, le seul endroit créant physiquement du lien entre les personnages est le taxi du protagoniste Odokawa. Il est la seule connexion entre les différents personnages de l’anime, et son taxi permet de résoudre les énigmes.
Une lumière nouvelle pour l’oeuvre ?
En définitive, Odd Taxi est bien plus qu’un polar animalier. L’œuvre tient sa promesse à chaque niveau de lecture : polar urbain aux ficelles impeccables, satire sociale sur nos vies hyperconnectées, et fable sur les masques que chacun porte pour survivre en ville. Ce qui frappe le spectateur, c’est la cohérence entre le fond et la forme : une série sur les apparences trompeuses choisit elle-même de se présenter sous des dehors trompeurs, un dessin animé mignon qui cache une ville de Tokyo noire. Baku Kinoshita, pour un galop d’essai en tant que réalisateur, impose d’emblée une patience et une confiance dans son public rares dans l’animation actuelle. Il refuse toute facilité narrative. Le résultat est une œuvre qui récompense l’attention portée aux détails les plus anodins, et qui gagne à être revue une fois le twist final connu. Reste un regret : que cette pépite originale, faute d’un plus grand coup de projecteur à sa sortie, n’ait pas trouvé l’audience qu’elle méritait. Elle remporte néanmoins en 2022, aux Anime Award, le prix du meilleur protagoniste, du meilleur antagoniste et de l’anime de l’année, pour un total de 17 nominations.
Cet article a été écrit dans le but de mettre en lumière Odd Taxi, qui mériterait peut-être un peu plus de succès. Si l’article a attisé votre curiosité, c’est une bonne nouvelle : sachez que le manga est arrivé en France et que l’anime vous attend sur le site de Crunchyroll.



