Une Aube Nouvelle : l’éclosion d’un nouveau réalisateur
Mercredi 12 août est sortie en salles « Une Aube Nouvelle », une œuvre que tout cinéphile et même tout esthète devrait voir ; un film qui prend à rebours les tendances du cinéma actuel. Son réalisateur, Yoshitoshi Shinomiya, vous est peut-être encore inconnu, s’étant principalement illustré dans la peinture traditionnelle et les courts métrages jusqu’à présent. Ce profil atypique pour l’industrie de l’animation est depuis longtemps reconnu par ses pairs, il ne lui manquait alors qu’un succès dans les salles obscures pour être enfin révélé aux yeux du grand public.
Un artiste éclectique
Docteur en peinture traditionnelle japonaise (nihonga) à l’Université des arts de Tokyo, Yoshitoshi Shinomiya est avant tout un peintre reconnu, avec de très nombreuses expositions à son actif et des tableaux exposés dans beaucoup de temples japonais. Mais c’est aussi un mordu de dessins animés depuis son plus jeune âge, qui ne rechigne pas à prêter ses talents aux arts plus « populaires » ! On lui doit un poster pour la maison hantée du parc d’attractions Fuji-Q Highland, un paravent Evangelion pour une exposition promotionnelle, des posters de films Pokémon…





Et surtout plusieurs dessins animés, domaine dans lequel il excelle et maîtrise tous les aspects (du storyboard au compositing), en autodidacte. Il a fait rentrer l’animation dans ses expositions avec l’incroyable Fudge Factor, un nihonga animalier animé, réalisé une pub pour la chaîne de TV nationale NHK, un clip diffusé sur l’écran géant du carrefour le plus célèbre du Japon (devant la gare de Shibuya), un générique pour le Pia Film Festival, un autre très joli clip pour la chanteuse Chiaki Mayumura, une série de publicités époustouflantes pour la boisson Pocari Sweat, mais c’est surtout pour ses nombreuses collaborations avec le réalisateur de dessins animés numéro 1 au Japon, Makoto Shinkai, qu’il s’est fait connaître auprès des artisans de la profession. Il a dessiné des décors pour son Voyage vers Agartha, peint l’affiche de The Garden of Words, et surtout réalisé la plus belle séquence du blockbuster Your Name, la fameuse scène dans laquelle le héros est transporté dans l’imaginaire, fait une chute libre durant laquelle la comète et la corde s’entremêlent, puis est envahi de visions du passé.
À 46 ans, Yoshitoshi Shinomiya était mûr pour réaliser son premier film de cinéma.
Le défi du dessin animé d’auteur
Un long métrage d’animation représente une somme de travail tellement considérable qu’il fait intervenir des centaines d’acteurs, et qu’il est bien difficile pour un réalisateur d’y garder intacte sa sensibilité artistique. C’est pourtant le défi qu’a relevé avec brio Shinomiya dans Une Aube Nouvelle : ce film ne ressemble pas du tout aux autres animes japonais. Pourtant, les méthodes et les outils de travail sont sensiblement les mêmes que sur les autres productions : le logiciel utilisé est principalement Clip Studio Paint. On pourrait penser que l’usage du numérique a permis une telle singularité, notamment dans les effets de lumière, mais pas du tout. Une Aube Nouvelle est au contraire bien plus analogique que les films d’animation actuels : beaucoup de dessins ont été faits sur papier, plusieurs scènes sont en celluloïds, des éléments peints à l’aquarelle par le réalisateur lui-même sont implémentés aux décors numériques et les effets spéciaux les plus remarquables ont été réalisés sur banc-titre !
Sur son film, Yoshitoshi Shinomiya est crédité en tant que scénariste, réalisateur, storyboarder, et même chef animateur, concepteur des personnages, directeur artistique et chef coloriste. Autant dire qu’il a touché à tout.
En France, un directeur artistique travaille en étroite collaboration avec le réalisateur dans le choix de toutes les couleurs et dans la réalisation des décors. Au Japon, le directeur artistique ne réalise que les décors, et travaille souvent dans un studio complètement séparé du reste de la production. Les couleurs des décors et les couleurs des personnages sont choisies par des personnes différentes. Il en résulte souvent un fort contraste entre les personnages au premier plan et les décors en arrière-plan.

Shinomiya, qui a opté pour la « méthode » française, a réalisé l’harmonie entre les deux en choisissant soigneusement toutes les couleurs, qui sont à l’unisson entre l’animation et le fond, et aussi en faisant animer les décors, notamment la végétation soufflée par le vent. Les personnages sont quant à eux dessinés très simplement, un parti pris à la fois économique et artistique.
Dans Mes Voisins les Yamada et le Conte de la Princesse Kaguya, Isao Takahata avait résolu le problème de dichotomie entre le décor et les personnages en effaçant presque complètement le décor. Yoshitoshi Shinomiya fait l’inverse : il fait passer le décor au premier plan.
Une autre caractéristique qui semble lui venir tout droit de la peinture traditionnelle japonaise est l’épure. Pas vraiment au niveau de l’image mais sur le fond du film : le scénario tient sur un timbre-poste, et tourne autour de seulement trois personnages. Le film, qui avait commencé comme un projet de court métrage, ne dure qu’une heure et quart au total dans sa version finale. Quel plaisir en ces temps où l’on passe parfois trois heures interminables au cinéma ! Mais cette simplicité apparente cache une grande profondeur, car ce film est pétri de messages philosophiques et politiques, et de symboliques esthétiques et religieuses.
La guerre entre tradition et modernité
Nos trois jeunes héros viennent d’un petit village de pêcheurs qui se meurt. L’entreprise familiale de feux d’artifices qui faisait vivre l’économie locale depuis des siècles a été fermée par les autorités. Le grand frère est devenu fonctionnaire bon gré mal gré, la gentille voisine s’est épanouie à Tokyo où elle joue les starlettes sur internet, et le jeune frère a transformé l’usine familiale en fort Chabrol, et y vit en ermite depuis quatre ans. Alors que la démolition de l’édifice a été ratifiée, les deux premiers protagonistes sont venus raisonner le forcené pour qu’il abandonne son combat ; le plus jeune héros quant à lui est décidé à lancer le shuhari (守破離), le plus incroyable feu d’artifice de l’histoire, pour damer le pion à l’administration. Le nom de ce feu d’artifice légendaire est quant à lui bien réel et nous vient des arts martiaux japonais. Il pourrait se traduire ainsi : respecter, protéger (守), détruire (破), s’éloigner (離) ; le cheminement du disciple qui se sépare de son maître pour trouver sa voie, mais aussi le parcours d’émancipation du jeune frère de l’histoire.

Et tout le déroulé du film n’est qu’une lente tension qui gagne les personnages jusqu’au bouquet final. Sachant où l’on va, le spectateur est libre de se concentrer sur l’esthétique, les éléments secondaires de l’intrigue distillés subtilement dans les arrières plans (Qu’est-il arrivé à la mère ? Pourquoi le père est-il absent ? Que magouille le maire du village ?), ou les messages du film. Et le grand sujet du film, c’est sans doute la beauté, et sa fragilité face au monde moderne. Les feux d’artifice du mois d’août, selon Shinomiya, sont liés à la fois aux fêtes d’Obon (l’hommage aux ancêtres) et aux commémorations de la défaite du Japon en 1945. Dans son film le feu d’artifice est à la fois le dernier lien avec les ancêtres artificiers, et la dernière arme de la tradition dans sa guerre perdue contre la modernité. Le titre japonais du film, originellement identique au titre français, a été changé en « Hanarokushô ga Akeru Hi ni », qui se traduit par « Le Jour du Vert de Paris », un titre bien compliqué et peut-être pas très vendeur, mais qui résonne avec le sens du film. Le vert de Paris est un produit chimique utilisé comme mort-aux-rats, insecticide, mais surtout rendu célèbre par les impressionnistes qui l’utilisaient comme pigment, proche du turquoise. On lui attribue souvent les graves soucis de santé rencontrés entre autres par Cézanne et Monet à la fin de leur vie. Moins connu, avant son interdiction, le vert de Paris était utilisé comme colorant pour les feux d’artifice !
Dans Les Enfants du Temps, le maître en animation de notre réalisateur dénonçait les idéologies modernes qui privaient la jeune génération d’un futur épanoui. Dans Hanarokushô ga Akeru Hi ni, Shinomiya propose lui aussi une critique subtile de l’écologisme politique : les autorités commencent par condamner à l’exode rural un village pittoresque sous prétexte sanitaire, puis projettent de reboucher une petite crique chargée d’histoire pour y installer des panneaux solaires prétendument écologiques. Shinomiya est allé puiser ces histoires dans sa vie personnelle. Dans son village natal, il allait nager enfant sur une plage qui a été rebouchée pour y construire des lotissements. Et puis il y a eu l’arrêt du concours local de feux d’artifice estivaux, faute de financements… En tant que peintre traditionnel, la végétation occupe une très grande place dans son art, et les pans de forêts entiers défrichés pour y installer des panneaux solaires un peu partout au Japon (et notamment en face de son atelier) à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima l’ont beaucoup choqué. Un autre élément fait écho à son histoire : sa famille était à la tête d’une pêcherie, et en se tournant vers l’art, il a mis fin à une longue lignée d’artisans.
Une déclaration d’amour aux artisans
Si Shinomiya est un artiste accompli et reconnu, il fait preuve d’un grand respect pour les artisans. Son film est un hommage appuyé aux artificiers. Comme il le reconnaît lui-même, les artisans sont bien meilleurs techniciens que les artistes : par exemple, en nihonga, les peintres utilisent souvent des feuilles d’or sur leurs tableaux, et dans ce cas Shinomiya préfère faire appel à des artisans doreurs pour obtenir le meilleur résultat.
À l’aube du climax du film, il s’efface au profit des meilleurs animateurs japonais : quand le fameux shuhari est chargé dans son dispositif porteur, c’est Takashi Nakamura (chef animateur d’Akira, réalisateur de Rêves d’Androïde et Papadoll au Royaume des Chats) qui dessine nos héros tout en rondeur et douceur, et quand la charge de levage est enclenchée, c’est Shinya Ôhira (animateur de la scène d’incendie du Garçon et le Héron, réalisateur de Star Wars Visions : Black) qui esquisse la fuite des artificiers. Parmi les décorateurs du film, on remarque aussi le grand Yôji Takeshige, habitué des films du studio Ghibli.
Star Wars: Visions – « Black » – Réalisé par Shinya Ohira, produit par David Production.
La scène du bouquet final a fait intervenir un studio à l’ouest du Japon doté d’une caméra multiplane et une cinquantaine de petites mains pour mettre en œuvre des effets spéciaux inédits et entièrement analogiques. Pour rendre le shuhari couleur vert de Paris dans la nuit noire, la pyrotechnie a été peinte en rouge sur du papier blanc, puis les couleurs ont été inversées numériquement en post-production, comme sur un négatif. Pour figurer l’étincellement, l’éclairage était projeté par le dessous du banc-titre, à travers des petits trous percés dans du papier noir par l’armée d’assistants.
Les as de la coproduction franco-japonaise
Enfin, une scène en stop motion a été entièrement réalisée en France par le spécialiste Victor Haegelin. Ce changement de méthode d’animation au milieu de la projection amène une fraîcheur et une dose d’humour à un film qui en avait bien besoin ! Pour l’occasion, une maquette de l’usine de feux d’artifices a été produite, puis, ce qui n’était pas prévu, prise en photo sous tous les angles pour servir de nouvelle référence aux layouts. Un modèle 3D avait déjà été conçu par Yoshitoshi Shinomiya dans ce but, mais les lignes trop droites ne plaisaient pas à son créateur.
C’est le studio Miyu Productions qui a signé la coproduction avec la société de production japonaise Asmik Ace. Emmanuel-Alain Raynal et Pierre Baussaron n’en sont pas à leur coup d’essai : ils ont déjà produit de nombreux artistes indépendants japonais (Kôji Yamamura et nombre de ses élèves, Sawako Kabuki…), mais aussi le long métrage Anzu Chat Fantôme avec le studio Shin-Ei ! Ils ont le flair pour débusquer les projets prometteurs, puisqu’en plus d’Une Aube Nouvelle, ils présentaient cette année à Annecy en compétition l’excellent Un Monde Entre Nous, lui aussi premier film époustouflant d’un réalisateur issu de l’Université des arts de Tokyo.
Leur stratégie de coproduction est très pragmatique : ils débusquent les projets qui leur plaisent, sur un coup de cœur, à n’importe quel stade de la production, et font preuve d’une adaptabilité remarquable. Ils ne cherchent pas à tout prix la part du lion ou les subventions mais gardent à l’esprit avant tout les besoins du réalisateur. Ainsi sur Anzu, ils se sont chargés de tous les décors du film, et ont pu apporter de larges subventions au projet. Mais sur Hanarokushô, ils se sont contentés de la scène en stop motion. Étonnamment , c’est finalement la partie japonaise qui a pu toucher la plus importante subvention, une allocation nipponne destinée aux coproductions internationales calquée sur « cinéma du monde », équivalent du CNC. Miyu Productions et Asmik Ace produisent déjà ensemble leur prochain projet, et non des moindres, puisqu’il s’agit du prochain film de Masaaki Yuasa.
Une aube nouvelle à l’international ?
Une Aube Nouvelle n’a pas rencontré le succès commercial qu’il méritait au pays du Soleil-Levant, mais s’est bien rattrapé en festival ! Le film a remporté le Prix du Jury Contrechamps au Festival International du Film d’Animation d’Annecy, et a surtout été en compétition pour l’Ours d’or à la Berlinale, fait très rare pour un film d’animation. C’est le troisième anime japonais à réussir cet exploit, après Chihiro (qui avait gagné) et Suzume. On espère que sa sortie en France sera couronnée de succès, car le public mérite plus de beauté et moins de films de trois heures ronflants !
