Shôma Morita : vivre avec ses émotions
En 1880, dans un temple bouddhique de la campagne japonaise, un jeune enfant de six ans tombe nez à nez avec des peintures traditionnelles représentant les enfers bouddhiques comme on en trouve dans de nombreux temples japonais de l’époque. On y voit des flammes, des corps tourmentés et des démons. Cette image ne le quittera plus et aura pour conséquence d’instaurer en lui une peur de la mort qui emprisonnera son adolescence entière. On vous raconte aujourd’hui l’histoire de Shôma Morita et son concept de l’acceptation active : arugamama.

Un homme né dans le Japon de Meiji

Shôma Morita est né en 1874 durant l’ère de Meiji (1868-1912). Médecin psychiatre, il est chef de service de psychiatrie à la faculté de médecine de Jikei à Tokyo. C’est dans ce cadre qu’il commencera à développer sa thérapie. Il la formalisera officiellement en 1928 avec son livre Shinkeishitsu No Hontai to Ryoho que l’on peut traduire en français par La Vraie nature et le traitement des troubles anxieux.
Durant son enfance, il développe une profonde peur de la mort après en avoir vu des représentations dans un temple bouddhiste. Cette expérience causera une adolescence pleine de symptômes névrotiques et hypocondriaques.
Son livre mentionne qu’il est contemporain de Sigmund Freud, William James, Henri Bergson et Jean-Martin Charcot. Il connaissait plusieurs de leurs travaux qu’il cite et critique. Le fait qu’il ait connaissance de ces travaux n’est pas anodin : en effet, nous sommes en pleine ère de Meiji et c’est le moment où le Japon se rouvre à l’Occident après des siècles de fermeture. En l’espace de quelques décennies, le pays importe la science, la médecine et la philosophie européenne.
Par ailleurs, les Japonais de l’époque lisaient et cherchaient à appliquer les théories de Freud, Jung, Charcot ainsi que tous les plus grands noms en psychologie moderne. C’est le modèle dominant. Si les Japonais cherchent à copier l’Occident, Shôma Morita fait l’inverse et puise directement dans la tradition japonaise et le bouddhisme pour construire son propre modèle. On pourrait même parler d’acte contre-culturel pour l’époque. C’est une figure de résistance car il aurait pu suivre Freud comme tout le monde mais non, il a décidé de prendre le risque d’aller à contre courant et de suivre sa propre voie.
Comment ses propres névroses l’ont orienté vers la psychiatrie
Avant d’être médecin, Shôma Morita a d’abord été un patient. Et c’est cela qui fera de lui l’un des cliniciens les plus originaux de son époque. Comme mentionné plus tôt, il souffrait de symptômes hypocondriaques et d’anxiété lors de son adolescence. Mais plutôt que de fuir cette souffrance, il va plutôt l’observer. C’est grâce à cela qu’il arrivera à formuler quelque chose qu’aucun clinicien occidental n’avait articulé de cette façon : plus on cherche à contrôler son anxiété, à la raisonner, à la supprimer, plus elle s’intensifie. Se battre contre la souffrance ne fait qu’alimenter la souffrance. Il le dit lui-même dans son ouvrage en ces termes : « tenter d’éliminer une vague avec une autre vague ne fait qu’en provoquer de nouvelles ».
En devenant médecin, Shôma Morita tente plusieurs approches mais aucune ne lui convient vraiment car selon lui, elles seraient trop théoriques, mécaniques et déconnectées de la réalité émotionnelle du patient. Il construit alors sa propre méthode tirée de ses expériences et c’est cette authenticité qui donne à sa pensée une profondeur que l’on ne trouve pas souvent dans les théories et méthodes cliniques de l’époque.
Le shinkeishitsu
Afin de comprendre la thérapie de Shôma Morita, il faut d’abord comprendre ce qu’il cherche à traiter. Il forge donc un terme pour le décrire qui est le shinkeishitsu : un mot japonais sans équivalent exact en français et que l’on pourrait traduire approximativement par « tempérament névrotique » ou « constitution anxieuse ».
Mais attention, pour le psychiatre japonais, ce n’est pas une pathologie ou un défaut de caractère. Pour lui, c’est avant tout un profil de personnalité assez particulier. La personne shinkeishitsu est hypersensible, introvertie et perfectionniste. Elle possède un désir de vivre intense que Shôma Morita appelle le sei no yokubo qui se traduit tout simplement par « désir de vivre ». Fondamentalement, c’est quelque chose de positif : un élan naturel qui pousse à vouloir être en bonne santé, à réussir et à s’améliorer. Mais chez la personne shinkeishitsu, c’est tellement profond et fort que cette envie se retourne contre elle : elle devient alors hypersensible et hypervigilante à tout ce qui pourrait menacer cet objectif. La moindre palpitation devient une peur de crise cardiaque et la moindre pensée sombre devient une obsession. Elle est dotée d’une conscience élevée d’elle-même et de son environnement, ce qui fait d’elles des personnes intelligentes mais sujettes à l’anxiété.
Il y a d’ailleurs un élément qui transforme ce tempérament en souffrance : le seishin kōgo sayo qui est le cercle vicieux de l’attention. La personne remarque un symptôme, une palpitation, par exemple. Elle y fixe son attention, ce qui intensifie la sensation et renforce l’attention et ainsi de suite. La souffrance ne vient donc pas du symptôme lui-même mais l’obsession qui se forme. Ce phénomène, le fait d’être prisonnier de ses émotions et de ses pensées est nommé toraware par Shôma Morita.
Et donc c’est là qu’entre en jeu le concept central d’arugamama que l’ont peut traduire par « les choses telles qu’elles sont ». C’est l’acceptation à l’état pur, accepter ses émotions sans chercher à les contrôler et lâcher prise. Il l’affirme dans son livre : une émotion laissée à elle-même suit une courbe parabolique, elle monte puis atteint un sommet pour ensuite diminuer et disparaître naturellement. On comprend donc que c’est la volonté de contrôler qui fait durer les émotions négatives.
Ce profil de personnalité anxieux, perfectionniste et hypersensible
Chez la personne shinkeishitsu, ce perfectionnisme devient très vite étouffant. Cette tendance à tout analyser et à observer est si intense qu’on pourrait avoir l’impression d’être à la fois acteur et spectateur de sa propre vie et le psychiatre donne des exemples dans son livre. Il décrit des patients qui ne peuvent pas lire parce qu’ils sont obsédés par leur propre concentration ; ils observent leur façon de lire plutôt que de vraiment lire. D’autres développent un tremblement des mains parce qu’ils y prêtent trop attention. D’autres encore souffrent d’insomnie non pas par manque de sommeil mais parce qu’ils ont peur de ne pas dormir, ce qui les maintient éveillés.
Il y a aussi quelque chose d’intéressant dans le perfectionnisme du shinkeishitsu. Lorsque Shôma Morita confie une tâche simple à ses patients comme le ramassage de feuilles mortes ou le nettoyage d’une partie du jardin, ils ne peuvent pas s’en tenir à ce qui leur a été demandé et ont le besoin d’élargir la tâche jusqu’à ce qu’elle soit « vraiment » terminée selon leurs standards.
Une avancée ?
La pensée de Shôma Morita était révolutionnaire et pour bien le comprendre, il faut replacer les choses dans leur contexte. Nous sommes dans les années 1920. A cette époque, les modèles dominants ont une chose en commun : ils cherchent à intervenir sur ce que le patient ressent. Jean-Martin Charcot utilise l’hypnose ; Paul Dubois la thérapie de persuasion rationnelle en disant à ses patients « soyez courageux », « chassez cette idée de votre esprit », « devenez libre de votre passé ». Freud, lui, cherche à remonter aux causes profondes en trouvant la réponse dans l’inconscient. Même les approches les plus pragmatiques comme celle de Ludwig Binswanger et sa thérapie de normalisation de la vie reposent sur un contrôle presque mécanique sur la vie du patient.
Shôma Morita, lui, décide de changer de perspective. Il arrive à la conclusion que ces approches ne marchent pas parce qu’elles se trompent de cible. Demander à quelqu’un d’avoir confiance en lui ne crée pas la confiance ; demander à quelqu’un de ne plus avoir peur intensifie la peur ; essayer de ne pas penser à quelque chose, c’est déjà y penser.
Contrairement à ses pairs, le psychiatre japonais comprend que les émotions ne sont pas sous le contrôle de la volonté. Que les thérapies de son époque sont beaucoup trop rigides et contrôlantes. Les émotions arrivent et doivent suivre un cours naturel. Ensuite, il nous apprend que si on ne peut pas contrôler, on peut choisir d’agir. L’action est indépendante de l’état émotionnel car d’autres éléments permettent de faire en sorte que les émotions ne dirigent pas les actions, comme les valeurs ou la résilience. On peut avoir peur et quand même affronter ce qui fait peur. On peut se sentir épuiser mentalement et quand même travailler. La guérison ne passe donc pas par la suppression des symptômes mais par le retour à une vie active malgré eux.
Ainsi, Shôma Morita anticipe plusieurs décennies avant des approches thérapeutiques qui ne verront le jour en Occident seulement qu’à partir des années 90). Ces thérapies modernes reposent sur les mêmes principes fondamentaux : accueillir le ressenti sans chercher à le contrôler, et continuer à agir en accord avec ses valeurs. Shôma Morita était là bien avant, avec ses patients dans un hôpital de Tokyo, à leur apprendre à désherber le jardin malgré leur anxiété.
La thérapie en quatre étapes
La thérapie de Shôma Morita est une expérience progressive et structurée, conçue pour être vécue dans le corps avant d’être comprise par l’esprit. Le médecin la décrit lui-même comme une thérapie résidentielle en quatre étapes, chacune ayant une durée approximative d’une à deux semaines.
Étape 1 : l’isolement et le repos absolu
Le patient entre dans une chambre. On lui retire tout : les conversations, les lectures, le tabac, les distractions. Il doit rester allongé, nuit et jour, sauf pour aller aux toilettes ou se laver. De prime abord, cela ressemble à une punition mais il s’agit en réalité du cœur de toute la thérapie.
Shôma Morita l’explique avec une précision clinique remarquable : privé de tout ce qui lui permettait de fuir sa souffrance, le patient se retrouve face à cette dernière. Et là, quelque chose d’inattendu se produit. Les premières heures sont une agonie ; les pensées tournent ; l’anxiété monte ; la douleur semble insupportable. Mais si le patient résiste à l’envie de s’échapper, s’il laisse la souffrance suivre son cours naturel, elle finit par atteindre un sommet… puis s’effondrer. Le médecin appelle ce moment la libération immédiate par confrontation avec la souffrance. Ce n’est pas une victoire intellectuelle. C’est une expérience vécue dans le corps, soudaine, indescriptible, comme une vague qui se brise enfin.

Étape 2 : le travail léger
Après quatre à sept jours de repos, un changement se produit. L’agonie laisse place à l’ennui, un ennui profond, presque douloureux. C’est exactement ce que cherche Shôma Morita car pour lui, l’ennui est le signe que le désir naturel d’agir est en train de se réveiller.
Le patient sort alors de sa chambre et commence des tâches très simples : ramasser des feuilles mortes, observer des fourmis, arracher des mauvaises herbes. Le silence reste de mise : pas de conversation, pas de distraction. L’objectif est de laisser l’attention se déplacer doucement du soi vers le monde extérieur, sans forcer. À la fin de cette étape, le psychiatre introduit le journal intime, un dialogue écrit entre le thérapeute et le patient, qui permet de suivre l’évolution intérieure sans l’interrompre.

Étape 3 : le travail intensif
Les tâches deviennent plus physiques, plus exigeantes : couper du bois, creuser, travailler la terre. Cette étape vise trois choses précises selon Shôma Morita : développer la patience, renforcer la confiance en soi par l’expérience répétée du succès, et briser les préjugés du patient sur ce qu’il est capable de faire. Il raconte dans son livre l’histoire d’un haut fonctionnaire qui se retrouve à nettoyer des toilettes et à faire bouillir du riz, et qui, une fois guéri, comprend et transmet à sa femme la valeur profonde du travail manuel.

Étape 4 : la préparation à la vie réelle
Le patient se reconnecte progressivement au monde. Il peut sortir de l’hôpital pour des courses précises, lire des ouvrages simples et factuels, participer à des activités avec d’autres. L’objectif n’est plus de travailler sur soi mais d’apprendre à vivre en communauté, à agir dans le monde réel, sans se surveiller constamment.
Un écho contemporain
De nos jours, la thérapie de Shôma Morita reste encore peu connue du grand public en dehors du Japon, mêmes si ses idées, elles, ont fait le tour du monde sans savoir qu’elles existaient bien auparavant
Depuis les années 1990, deux approches thérapeutiques ont profondément transformé la psychologie clinique occidentale : la pleine conscience (mindfulness), concept venant à la base du bouddhisme, formalisée et introduite cependant en médecine occidentale par Jon Kabat-Zinn ainsi que la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT pour Acceptance and Commitment Therapy) par Steven Hayes. Les deux reposent sur un principe que le psychiatre japonais avait formulé dès les années 1920 : il ne sert à rien de lutter contre ce qu’on ressent. Mieux vaut l’observer, l’accepter tel qu’il est, et continuer à agir en accord avec ce qui compte vraiment pour soi.
La ressemblance n’est pas anodine. Là où la pleine conscience invite à observer ses pensées et ses émotions sans les juger exactement comme Shôma Morita invitait ses patients à laisser leurs symptômes suivre leur cours naturel sans intervenir, la méthode ACT va plus loin en insistant sur le fait que l’action peut et doit précéder le bien-être émotionnel. On n’attend pas d’aller mieux pour agir : on agit et c’est l’action qui ouvre la voie. C’est mot pour mot ce que le médecin japonais écrivait dans son livre en 1928.
Il y a cependant une nuance importante que l’éditrice du livre souligne elle-même : Shôma Morita ne voulait pas que sa thérapie soit réduite à une simple invitation à « être actif ». Pour lui, c’est la progression des quatre étapes, et notamment cette première phase de repos absolu, souvent ignorée en Occident, qui constitue le cœur de la guérison. Sans elle, on risque de tomber dans un piège inverse : s’attacher à l’action comme on s’attachait auparavant à ses symptômes. La leçon du psychiatre est plus subtile que ça. Ce n’est pas l’action pour l’action : c’est l’action comme retour naturel à la vie, qui émerge après avoir vraiment fait face à sa souffrance.
Son héritage au Japon
Au Japon, l’héritage de Shôma Morita est à la fois solide et discret, à son image. Sa thérapie n’a jamais cherché à faire du bruit. Elle s’est transmise de clinicien en clinicien, de maître à élève. Avec la même humilité que le psychiatre mettait en pratique.
Dès les années 1920, il a formé des disciples qui ont poursuivi et diffusé son travail, notamment Takehisa Kora, qui dirigera après lui une clinique privée dédiée à la thérapie de Shôma Morita à Tokyo et qui contribuera à la faire connaître à l’international. C’est d’ailleurs à ce dernier qu’on doit une partie importante de la transmission vers l’Occident : c’est lui qui a accueilli des cliniciens étrangers dans sa clinique et supervisé les premières applications de la thérapie hors du Japon.
Aujourd’hui encore, des hôpitaux japonais pratiquent la thérapie de Shôma Morita dans sa forme classique, en quatre étapes résidentielles. Elle reste une référence dans le traitement des troubles anxieux au Japon. Sa pensée continue d’influencer la façon dont la psychiatrie japonaise aborde la relation entre le corps, l’esprit et la nature, ce triptyque que Shôma Morita appelait « mind = body = environment » et qui reste au cœur de sa vision de la santé psychique.
Ce qui est peut-être le plus beau dans cet héritage, c’est que Shôma Morita lui-même n’aurait probablement pas voulu qu’on s’y attache trop. Lui qui enseignait à ses patients à lâcher prise sur leurs symptômes, à ne pas s’accrocher à ce qu’ils ressentaient, aurait sans doute souri à l’idée qu’on s’accroche à son nom. L’important, pour lui, n’était pas la théorie. C’était la vie vécue pleinement, malgré tout.
Shôma Morita n’a pas inventé une méthode pour aller bien. Il a inventé une façon de vivre avec ce qui ne va pas. Dans un monde qui nous promet des solutions rapides pour « gérer nos émotions » sa pensée fait figure d’antidote. Les émotions ne se gèrent pas, elles se traversent. Et c’est précisément en continuant à agir, malgré tout, que quelque chose se remet à bouger doucement.
