Interview avec la journaliste Karyn Poupée : auteure de l’ouvrage Les Japonais

« C’est un travail permanent, je me nourris quotidiennement de tout ce que j’observe pour déchiffrer cette société. » Karyn Poupée est l’auteure du livre Les Japonais, sorti en septembre 2008 aux éditions Tallandier.
Karyn Poupée travaille depuis 5 ans en tant que journaliste pour l’Agence France Presse (AFP) à Tôkyô. Elle couvre des sujets qui touchent à l’économie, l’industrie, les faits de société et la culture. En dehors de l’AFP, elle travaille également pour Le Point, Air et Cosmos et pour le groupe de sociologie Chronos. En 2008, sous l’impulsion d’un éditeur, elle publie Les Japonais, un ouvrage qui cherche à mieux comprendre les comportements et les habitudes des Japonais.
La journaliste nous contacte par téléphone de l’autre bout du monde, après une longue journée de travail. C’est avec entrain qu’elle anime notre conversation à propos de son livre, qui s’est vite étendue à une discussion autour de la culture japonaise. Dotée d’un savoir remarquable, l’auteur nous transmet ses observations avec passion. Avec Les Japonais, elle nous confie son analyse d’un univers qui globalement nous échappe. Nous la remercions pour sa disponibilité, son enthousiasme mais surtout pour avoir rendu possible une ouverture objective sur les habitudes nipponnes.
Journal du Japon : Comment est née cette passion pour le Japon ?
Karyn Poupée : Je n’en sais rien, je ne peux pas l’expliquer et j’ai renoncé à éclaircir ce mystère. J’ai voyagé une première fois au Japon et j’ai tout de suite décidé d’y vivre. Je voulais comprendre comment fonctionnait ce pays passionnant.
Comment vous est venu l’idée d’écrire un livre sur la société japonaise ?
Cela faisait plusieurs années (depuis 2002-2003) qu’un éditeur me demandait d’écrire un ouvrage sur les particularités de la société japonaise. Il savait que j’accumulais beaucoup d’archives (documents écrits, sonores, vidéo) sur l’histoire du Japon depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et il voulait que j’exploite tout ce matériel. J’ai finalement accepté car je me sentais prête pour le faire. Ce livre est le fruit d’une passion, la synthèse de ce que j’ai à ce jour compris de la société japonaise. Même si l’idée n’est pas de moi, j’ai pris énormément de plaisir à l’écrire, c’était très agréable car le Japon est un pays fascinant. C’était loin d’être une torture.
Qu’est ce qui vous a le plus surpris dans la découverte de la société japonaise ?
Les comportements extravagants que l’on peut percevoir seulement au Japon. Tous les jours je découvre une attitude différente. Par de simples saynètes de la vie quotidienne je peux trouver dix explications, pourquoi ils font ça de cette façon et quelles en sont les origines. Il y a des scènes que l’on ne verra jamais en France. Et tout ça je l’ai remarqué parce que ça fait longtemps que j’habite ici. Quand on débarque au Japon, on ne fait pas attention à ce genre de détail. C’est pour cela qu’avant je ne me sentais pas prête pour écrire ce livre. Je ne pouvais pas encore décrypter toutes ces choses, et expliquer tous ces éléments de la vie quotidienne des Japonais.
Combien de temps vous a pris l’écriture de ce livre ?
J’ai travaillé à l’écriture de ce livre tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, pendant près de deux ans, sans compter les années passées à explorer les documents accumulés. En parallèle je continuais mon travail de journaliste. Personne à l’AFP ne savait que j’écrivais un livre. Je n’en parlais pas et je n’en parle toujours pas. Car je ne suis pas écrivain, je suis journaliste avant tout. Seuls mes proches étaient au courant de ce projet.
« Quand je suis sur mon vélo je veille à tout ce qui se passe, quand je vais dans un konbini (supérette) j’examine les comportements des autres. »
Quelles ont été vos principales sources d’investigation ?
Il y a eu toutes les archives que j’ai décortiquées depuis que je vis ici. Ce peut être des articles de journaux, des rapports ministériels, des comptes-rendus divers, des vidéos, des discours, des entretiens, ou des livres. J’ai archivé ou consulté dans divers lieux (bibliothèques, musées) toutes ces informations qui concernent la période 1945-2008, laquelle constitue toute la première partie de mon livre. Je pense que la connaissance de ces décennies est importante pour comprendre la société d’aujourd’hui. C’est aussi une partie essentielle pour la suite du livre. Je crois que beaucoup de lecteurs passent vite sur cette première partie car ils ne la trouvent pas d’emblée intéressante. Mais au final, en arrivant au bout du bouquin, ils y reviennent sans doute car ils ont alors compris que c’était fondamental.
Ceci dit, ce n’est qu’un petit pan de mon livre. Tout le reste, je l’ai puisé dans ma continuelle observation depuis que je vis à Tôkyô. Quand je suis sur mon vélo je veille à tout ce qui se passe, quand je vais dans un konbini (supérette) j’examine les comportements des autres. Au lieu de rester quelques minutes dans un magasin, je suis capable d’y flâner deux heures juste pour regarder les attitudes des clients et vendeurs japonais. Quand je vois une mère de famille prendre un article dans une armoire à surgelés et le reposer tout de suite, je vais voir ensuite et là je me rends compte que c’est écrit « chugokusan » (préparé en Chine). Il m’arrive aussi de suivre discrètement une personne dans la rue parce qu’elle m’intrigue. J’interroge des personnes, je visite des usines, assiste à des conférences, fréquente les salons de toute nature, etc.
C’est un travail permanent, je me nourris quotidiennement de tout ce que j’observe pour déchiffrer cette société. Je me considère comme une étudiante à vie, j’apprends chaque jour. Même si j’ai écrit un livre de 500 pages sur les Japonais, je pense que je n’ai toujours pas tout compris de cette société.
Vous avez beaucoup axé votre livre sur l’innovation et les technologies, pourquoi ?
Sans ces développements techniques, le Japon, dépourvu de ressources naturelles, soumis à des contraires géographiques très fortes, ne serait pas devenu la deuxième puissance économique du monde. Grâce à l’innovation il ont acquis dans les décennies d’après-guerre une grande qualité matérielle de vie. C’est parce que le peuple tout entier s’est mis au travail qu’ils en sont là. Et cela sous l’impulsion de ceux que j’appelle les « capitaines d’industrie visionnaires », ces patrons tels Kônosuke Matsushita (fondateur de Panasonic) ou Akio Morita (père de Sony) qui ont su innover et préserver cette curiosité intellectuelle et cette volonté de toujours mieux faire qu’ont les Japonais. Quand je vais dans une librairie, je suis impressionnée par toutes ces personnes qui feuillettent des livres, qui sont avides de connaissances. Pour moi, un pays ne peut pas bien aller si on ne pense qu’à la retraite ou à aller en vacances, une tendance que je perçois en France. Au Japon on n’innove pas juste pour faire bien et être au sommet du palmarès. Il y a cette réelle envie de progresser ensemble pour le bien du pays. J’ai le sentiment que les Japonais sont beaucoup moins individualistes que les Français.

Quel était votre objectif en écrivant ce livre ?
Je voulais raconter la société japonaise en argumentant et en m’appuyant sur des choses concrètes et chiffrées. Mais il ne fallait pas que mon livre devienne un rapport de scientifique, alors j’ai essayé de mêler les statistiques à mes observations. Il y a un public qui fait seulement confiance aux chiffres et un autre qui n’accorde de crédit qu’à une argumentation basée sur des observations, du vécu. C’est pour cela que j’ai essayé de mixer les deux. Sans aucune prétention, je pense avoir réussi à bien jongler avec ces éléments disparates, tout en restant distante. Le mot « je » est absent du livre. Ce n’est pas « Karyn Poupée au Japon », car, dieu merci, tout le monde se fiche de ma vie sur place, mais c’est un reportage plus long et détaillé que ce que peut publier un magazine ou a fortiori diffuser une chaîne télévision. En étant sur place, ce qui n’est pas le cas de tous ceux qui écrivent des ouvrages sur le Japon, je pense donner à voir et entendre, avoir transformé des statistiques en scènes vivantes, qu’elles soient amusantes ou attristantes, car les deux facettes existent.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans l’écriture de votre livre ?
Ma première difficulté a été de savoir si j’argumentais assez, si j’avais assez d’éléments probants. Parfois j’essayais de prouver trois fois ce que j’avançais. Juste pour être sûre, même si dès le début il n’y avait pas d’erreur. J’ai perdu beaucoup de temps à cause de ça. J’ai eu du mal à gérer mon agenda.
L’autre difficulté a été le style. Comme je ne voulais pas sortir un bouquin de chercheur il fallait que je fasse vivre mon écriture. J’exècre les répétitions de mots ou de termes de la même famille. Je suis donc partie à la chasse à toutes les répétitions. Parfois, il m’arrivait de me réveiller en pleine nuit parce que j’avais trouvé le bon mot. Alors je me levais et je le notais. Je pense que ce souci de forme rend la lecture du livre plus agréable, du moins si le style plaît, ce qui ne peut être vrai pour tous les lecteurs.
J’ai eu envie de toucher un public jeune qui s’intéresse peut-être seulement aux mangas et pas aux autres aspects du Japon et de son peuple. Pour moi, si on ne comprend pas comment fonctionne la société, si on ignore son histoire ou si on ne la perçoit qu’à travers cette forme de fiction ou caricature, on passe à côté d’énormément de choses dans les mangas. Par manque de références ou de recul, on saisit mal le message qu’a voulu faire passer l’auteur. C’est pour cela que j’aimerais que ces jeunes se penchent sur mon livre, pour avoir un autre point de vue, connaître des faits et établir des rapprochements ou nuancer des idées par rapport à ce qu’ils lisent par ailleurs.
Est-ce que votre éditeur vous a donné des directives à suivre ?
Non, j’ai eu une quasi carte blanche. Au départ il m’a demandé d’écrire 250 pages et au final j’en ai livré le double. S’il l’a laissé comme ça c’est qu’il a considéré que c’était justifié.
À combien d’exemplaires le livre s’est-il vendu ?
Je n’en ai aucune idée. Ce n’est en tout cas pas un best seller, juste un livre qui s’installera peut-être dans la durée et qui se vendra petit à petit, qui sait ?
Comptez-vous le faire traduire en japonais ?
Mon éditeur aimerait le faire traduire. Les Japonais ont un intérêt particulier pour un regard étranger sur leur société. Ce serait un beau signe de reconnaissance de mon travail. Mais ce n’est pas moi qui tranche. Il faut que les éditeurs japonais jugent qu’il y a un intérêt à le proposer au public nippon. Et s’il ne l’est pas, ce sera un moteur supplémentaire pour moi, pour rechercher ce que j’ai manqué et faire plus et mieux. Je suis du genre à me dire que si quelque chose n’arrive pas c’est que je n’ai pas donné assez.
Quel est d’après vous le plus gros défaut des Japonais ? Leur plus grande qualité ?
C’est difficile de répondre. Leur plus grand défaut serait leur anxiété mêlée à leur côté excessif. Il leur faut toujours un modèle, qu’ils prévoient tout à fond, qu’ils soient rassurés, guidés. Mais on ne peut pas leur en vouloir quand on sait que cette absence de tranquillité d’esprit leur sert aussi de moteur. Il mettent les bouchées doubles pour minimiser les effets des tremblements de terre par exemple. Ils sont hyper organisés et ponctuels par hantise de mal faire, peur d’être le grain de sable dans un mécanisme par ailleurs bien huilé. Et on ne peut pas dire que c’est un défaut d’être ponctuel.
Bref, ils ont les défauts de leurs qualités parce qu’ils poussent tout à l’extrême. Cela peut devenir très ennuyeux cependant si l’on songe que la crainte pour l’avenir conduit des couples à renoncer à faire des enfants. Il leur faudrait trouver un juste milieu entre la peur moteur et l’angoisse tétanisante, il serait bien de lâcher un peu du lest, sans verser dans le « je m’en foutisme » dont on connaît les ravages.
Leurs qualités les plus remarquables seraient la détermination et la curiosité.
Après lecture de son livre Les Japonais, vous pourrez continuer à suivre les observations de l’auteure en direct de l’archipel, sur son blog
Merci à Karyn Poupée pour cet échange.
