Le cinéma Takeshi Kitano, un voyage tragi-comique

À l’occasion de sa venue au Centre Pompidou, pour inaugurer le cycle Takeshi Kitano, l’iconoclaste, une rétrospective de ses films qui se tiendra du 11 mars au 26 juin 2010, Takeshi Kitano nous parle de sa vision de cinéaste et de ses inspirations.

Takeshi Kitano, le cinéaste

Provocateur, iconoclaste, comique, imprévisible, anarchiste. On lui aura attribué beaucoup d’adjectifs. Jeudi 11 mars à 20 h dans la grande salle du Centre Pompidou à Beaubourg, Takeshi Kitano est à l’honneur. Le grand réalisateur et humoriste japonais vient présenter son travail, ses films, ses inspirations et les points marquants de sa carrière au cours d’un échange semi-public avec le cinéaste Jean-Pierre Limousin, co-auteur du film Tôkyô Eyes (1998) avec Kitano et auteur d’un documentaire qui fait son portrait Takeshi Kitano, l’imprévisible (1999).

Parallèlement à l’exposition Beat Takeshi Kitano, Gosse de peintre que l’artiste a conçu pour la Fondation Cartier à Paris (cf. notre article), mais aussi à la sortie de son dernier film Achille et la Tortue dans les salles française depuis le 10 mars, et enfin à la sortie de son livre Kitano par Kitano co-écrit avec le journaliste Michel Temman paru le 24 février, le Centre Pompidou présente le cycle Takeshi Kitano, l’iconoclaste. Il s’agit de la rétrospective la plus complète jamais réalisée à ce jour de son travail de cinéaste et d’acteur, en 40 films, téléfilms et documents, inédits pour certains (Zatoichi, Tôkyô Eyes, Tabou, Making of de Sonatine…)

Début du voyage

Le voyage cinématographique commence par Violent Cop (Sono otoko, kyobo ni tsuki) en 1989, premier film de Kitano en tant que réalisateur et acteur. Celui-ci avait été tout d’abord contacté par Kinji Fukasaku (réalisateur qui lui a inspiré Sonatine, mélodie mortelle) pour le rôle principal. À cause de son programme chargé à la télévision, il ne peut pas honorer les heures de tournages prévues. Ainsi la société de production Shôchiku propose à Kitano de prendre la direction du film sans condition si ce n’est de conserver le titre original. « J’étais totalement libre », confirme-t-il. C’est ainsi que Takeshi Kitano, déjà reconnu comme animateur TV, se couvre d’une nouvelle casquette.

Violent Cop

Tout de suite, son style se dessine : dépouillé, enfantin, borderline, en perpétuel équilibre, tel un funambule passant tour à tour de la folie à la comédie sans jamais totalement tomber dans l’une ou l’autre. « Imaginez qu’un seul élément d’une scène violente ne glisse, et à ce moment-là on tombe dans la comédie… », analyse-t-il. Cette ambiguïté, Takeshi Kitano la cultive dans tous ses films. Ses personnages sont toujours décalés, perdus dans un monde qui ne leur ressemble pas, où ils n’y trouvent pas leur place.

L’iconoclaste

Le cinéma de Kitano se divise en deux. Du début de sa carrière à son fameux accident de moto survenu en 1994 qui lui a causé une paralysie faciale et pour lequel il a refusé une craniotomie. Dans ce lapse de temps, Kitano tourne quatre films : Violent Cop, Boiling Point (Jugatsu), A scene at the sea (Ano natsu, ichiban shizukana umi) et Sonatine. Son style va évoluer pour devenir plus torturé, plus lourd, plus intimiste. Kitano aime y renverser les clichés et se servir des traditions pour appuyer son humour fantaisiste.

Dans Boiling Point par exemple, il s’approprie la technique du « ma » (間 : espace-temps) utilisée dans le théâtre traditionnel japonais tel que le nô, le kyôgen et le kabuki. Dans une des scènes du film, on voit Uehara, le personnage de Kitano, se présenter chez les yakuza. Muni d’un bouquet de strelesia, il va malencontreusement déclencher la mitraillette cachée dans le bouquet. Le temps de réaction des yakuza est alors décalé. Ils restent immobiles un temps plus long qu’à la normal avant de réagir. C’est ce qu’on appelle la technique du « ma » et qui apporte une certaine touche d’humour. Toujours dans cette même séquence, Kitano détourne en plus une coutume yakuza. « Normalement, on offre des orchidées au chef des yakuza pour lui montrer combien on l’estime, sachant qu’une orchidée vaut 10 000 yens, nous explique-t-il. Or, la valeur des strelesia (le bouquet offert dans le film de Kitano, ndlr) est inconnu ! » La touche comique et ironique, sans tomber dans le cynisme, de Kitano, c’est ça !

Dans Kids Return (1996), deux jeunes lycéens enchaînent les blagues devant leurs camarades. Takeshi Kitano évoque ainsi l’art oral extrêmement populaire au Japon, très répandu à la télévision, le manzaï. Dans cet art, un duo comique est sur scène, l’un des acteurs – interprète du rôle de Boke – accumule idioties et calembours et l’autre – celui du Tsukkomi – est censé modérer les propos de son partenaire. Beat Takeshi a commencé avec le manzaï et est très connu pour son duo télévisuel Two Beat avec Kiyoshi Kaneko, raillant les classes populaires dans un flot de paroles au débit ultra-rapide. Débit qu’il a voulu annuler dans ses films avec des rôles taciturnes, à l’opposé de sa véritable nature.

L’introspectif

« C’est fini ? – Non, ca vient juste de commencer… » (Kids Return, 1996)

Kids Return marque une nouvelle ère pour Kitano. « J’ai tourné Kids Return comme un nouveau départ, confie-t-il. Tout en réfléchissant à ce que j’avais vécu avant, je me demandais si je devais m’en tenir là » Après son accident, la presse japonaise le disait fini. Ainsi s’ouvre une nouvelle perspective pour le réalisateur. Les doutes, les interrogations vont construire des personnages plus décalés, plus perdus. Et ce jusqu’à Achille et la Tortue. Kitano imprègne ses films de lui-même, de ses expériences et de sa vision. Tout ce qui l’entoure peut servir de scène. Aussi anodine semble-t-elle. « Celle dont je me souviens est un moment autour d’un tournage. Sur la plage, j’ai vu tout à coup des feux d’artifices. Nous avions remballé les équipements. » La scène apparaîtra dans Sonatine (1993).

Dans _Violent Cop_, Azuma (Takeshi Kitano) erre dans la ville après avoir donné sa démission de la police. Il se retrouve dans une exposition de Chagall. Kitano avait en fait entendu parler de l’expo pendant le tournage et avait voulu l’intégrer au film. C’est ainsi qu’il construit ses films, du vécu à l’improvisation, du rire aux larmes jusqu’à la recherche de lui-même.

Achille et la Tortue

Achille et la Tortue

Son dernier film, Achille et la Tortue sorti en salle le 10 mars dernier met en scène Machisu, qui pendant toute la durée du film et de sa vie, va chercher son style artistique. Il sera toujours en décalage sans jamais être reconnu, poursuivant ainsi ses illusions d’enfant-artiste. Une parabole à son sentiment de peintre raté… « Je me pose des questions éternellement sur moi, d’où je viens, comment je suis… et c’est peut-être pour ca que ca se reflète dans mes personnages. » Tout comme ses tableaux, ses films sont imprégnés de l’univers de l’enfance. Une certaine nostalgie s’en dégage. Un monde que l’être humain « Takeshi » regrette. Ou aurait aimé différent. Il le transpose dans ses œuvres où des gangsters jouent au sumo de papier et des artistes gardent éternellement cette étincelle qui permet encore de croire aux rêves et leur accomplissement. Une touche de naïveté teintée de désespoir. C’est là toute la magie de Takeshi Kitano.

Programme de la rétrospective et informations pratiques
Notre article sur l’exposition Beat Takeshi Kitano, Gosse de peintre

Cristina Thaïs

Je suis passionnée de culture japonaise. J'aime étudier, comprendre les différences et les complexités de ce magnifique pays, non sans mille contradictions. Je voyage une fois par an au Japon pour le parcourir de long en large. J'ai un point faible pour les expositions, la mode, les cosmétiques japonais, le J-rap et la bonne cuisine locale. J'adore échanger sur ces sujets, alors n'hésitez à me laisser un commentaire! @tinakrys

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