Les chevaliers du Zodiaque : La légende du Sanctuaire

Près de trente ans après la première publication du manga de Masami KURUMADA, Saint Seiya débarque de nouveau dans les salles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne devrait laisser personne indifférent. Dans un sens, comme dans l’autre.

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Lorsqu’il évoque les produits issus de la culture otaku dans son ouvrage Génération otaku, les enfants de la postmodernité, le philosophe et critique culturel Hiroki AZUMA rappelle que l’un des pôles essentiels de cette culture consiste en la réinterprétation d’œuvres originales. Fanzines, jeux vidéo, figurines… Celle-ci se base sur la consommation d’éléments d’attraction (signes visant à stimuler la fascination des spectateurs pour les personnages, comme le chara-design, leurs propriétés ou capacités…) prétexte à décliner l’œuvre originelle en une infinité de produits dérivés. Ce qui intéresse les otakus n’est donc pas l’univers d’une œuvre dans son ensemble (ses détails, sa grandeur, bref ; « le grand récit »), mais la base de données qui servira à la décliner. Ainsi, pour AZUMA, les otakus amateurs d’Evangelion sont indifférents au sens de la série ou au message que celle-ci pouvait vouloir transmettre, mais portent leur attention sur trois points précis : les personnages, les détails de certains dessins et la mise en scène.

1S’il nous semblait pertinent de nous attarder sur ces quelques observations, c’est parce qu’elles incarnent à merveille ce qui fait l’essence même de cette Légende du Sanctuaire et des manières diamétralement opposées dont elle sera reçue. Une scène du film résume d’ailleurs à merveille son ambivalence. Peu après avoir foulé le sol du sanctuaire, les chevaliers de bronze prennent connaissance des enjeux à venir. Shiryu se lance alors dans un monologue pour énoncer les étapes nécessaires à la réussite de leur mission, notamment en citant une à une les douze maisons du zodiaque. Du moins avant que Yoga ne sous-entende clairement l’inintérêt de ses explications. Les deux réactions les plus évidentes à ce gag vont conditionner l’appréciation ou non du film. D’un côté, ceux qui se découvriront suicidaires face au cynisme dont il fait preuve à l’égard de la saga qui a bercé leur jeunesse. De l’autre, ceux qui se diront qu’effectivement « on connaît déjà l’histoire donc on s’en cogne, faîtes péter Ikki et Shaka, on est venus pour ça ».

Bref, l’éternel débat accompagnant toutes les formes d’adaptation et qui consiste à accepter ou non les transformations faites à l’œuvre d’origine. Une opposition d’idées rendue encore plus inévitable que Saint Seiya approche de la trentaine et a déjà connu quantité de produits dérivés indissociables du matériau d’origine car tous adaptés de celui-ci.

La série animée de 1986 est une adaptation du manga car elle en reprend à la fois le grand récit et la base de données (les fameux « éléments d’attraction ») qu’elle contient, bien que prenant notamment des libertés avec le chara-design. Et parce qu’ils possèdent un scénario original, les cinq films qui précèdent La légende du Sanctuaire constituent moins des adaptations que des prolongements de l’univers de la saga. Prolongements néanmoins considérés comme faisant partie intégrante de cet univers car principalement liés à celui-ci par l’utilisation d’une charte graphique commune. Des petites histoires au sein de la grande.

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La confusion qui règne autour de la réception de La légende du Sanctuaire tient donc principalement à sa véritable nature. Après tout, son titre contient les promesses d’un retour au sanctuaire et aux multiples émotions qu’y ont vécu lecteurs et spectateurs. En cela, il serait une nouvelle adaptation de l’arc en question, et la scène décrite plus tôt ferait preuve d’un cynisme absolu envers son modèle. Problème : le film de Keiichi SATÔ n’est pas vraiment une adaptation. Et cette scène constitue en réalité sa véritable note d’intention.

UNE LOGIQUE OTAKU

Tout pour le fun, ou presque ! Ainsi, La légende du Sanctuaire n’offre guère d’ampleur à sa mythologie. Ce qu’il a à donner ne dépasse jamais le cadre du récit conté et celui-ci prend fin en même temps que le film, du fait de l’absence d’un background l’inscrivant dans quelque chose de plus grand que lui. Bref, il est une œuvre qui reprend à son compte les éléments d’attraction du manga sans jamais avoir à cœur de restituer ce qui en faisait la force. Par exemple, le combat entre Yoga et Camus – en plus d’être expédié – s’achève de la même manière que dans le manga, le premier copiant l’attaque du second. Ni le scénario ni la mise en scène n’auront la volonté de traduire la symbolique originelle de cet acte, tout ce que cela impliquait à une échelle bien plus importante que le combat lui-même. En résulte donc… du fan-service, point. Des éléments d’attraction enlevés du grand récit dans lequel ils s’inscrivaient.

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La légende du Sanctuaire est pensé selon une logique otaku, enchaînant les séquences qui n’existent que pour le simple plaisir de ce qu’elles représentent. À savoir, une relecture totale de l’arc du sanctuaire, fondée sur des coups de coude complices à tout va dans une logique d’action paradoxalement totalement appréciable. S’enchaînent alors une heure et demie durant, les Pegasus Ryu Sei KenRozan Shô Ryû Ha et autres Cristal Wall ; nous entraînant à un rythme idéal d’un combat à l’autre sans nous laisser le temps d’appréhender les stupidités que l’on vient de voir.

Clairement, La légende du Sanctuaire est un film paradoxal, voire bicéphale. Et globalement assez mauvais si l’on observe froidement chacun de ses composants de manière indépendante. On ne vous donne pas deux secondes pour éclater de rire face à l’introduction ringardissime de Seiya et ses collègues, des ralentis Snyderesque en diable à l’arrivée en moto de Yoga, en passant par la tronche pas possible de Shun – bon, ils ont tous une tronche et un brushing pas possible, mais lui plus particulièrement – ou Shiryu qui prend la pose parce « qu’il a la classe t’as vu ». Vous tiquerez probablement devant l’idiotie apparente des personnages, entre Mû qui reconnaît le vrai cosmos d’Athena mais incapable de reconnaître l’imposture de son sosie, ou Shaka qui savait visiblement tout depuis le début mais hein, bon, il a aussi autre chose à faire de ses journées. Et tant d’autres improbabilités visuelles – il faut voir les personnages courir, un régal – ou narratives, éparpillées ici et là entre deux ellipses aberrantes (passer de la maison du Lion à celle du Capricorne, pratique) et un changement de coiffure de Saori.

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LE FILM DES GÉMEAUX

Mais voilà : La légende du Sanctuaire est un film qui apporte des idées. Beaucoup. Des idées fondamentalement affreuses ou mal exécutées pour la plupart, mais des idées quand même. Parmi elles, la séquence dans la maison du Cancer qui résume là aussi très bien la folie d’un long-métrage qui ne se soucie jamais de vouloir plaire à tout prix aux fans, et cherche même régulièrement à les déstabiliser en ne leur offrant pas ce qu’ils attendent. Tout en jouant la carte du fan-service via les éléments d’attraction… vous suivez ?

Ainsi… Le chevalier du Cancer chante. Voilà. Son apparition prend la forme d’une comédie musicale tendance grotesque, mais où chacun des deux aspects (chanson et grotesque, donc) se plante lamentablement. Dans la même logique, le fait d’évacuer le combat attendu contre le chevalier d’or des Poissons par une pirouette narrative surprenante dans l’absolu, lamentablement foirée dans les faits. Ou de faire de Milo… une femme, sans que cela n’ait la moindre incidence sur le récit ou que la mise en scène ne mette cet aspect en valeur. Vous l’aurez compris, La légende du Sanctuaire souffre d’un problème d’exécution affolant lorsqu’il s’agit d’agencer ses séquences à l’aune d’enjeux ou de point de vue. À moins que le problème de point de vue ne se situe en réalité du côté des spectateurs.
Car en s’articulant autour d’éléments d’attraction, Keiichi SATÔ s’adresse directement à eux, agit selon leur mode de pensée. Le film peut donc se voir comme la matérialisation d’un de leurs fantasmes, une vue de l’esprit de fans portée sur le Saint Seiya que l’on connaît. Ainsi, Seiya (ou n’importe quel autre personnage) n’est pas le chevalier de bronze du manga ou de l’anime (celui qui évolue dans le grand récit), mais une version épurée où seules importent son apparence et ses capacités.

La légende du Sanctuaire est en quelque sorte ce que l’on verrait si l’on pénétrait l’imaginaire d’un gamin jouant avec des figurines. D’où le fait que chaque personnage ait à peine plus de personnalité qu’un jouet. Et c’est en cela que le film fonctionne. Que Mû porte une paire de lunettes n’a pas la moindre importance, pas plus que le fait que Deathmask pousse la chansonnette ou que Shaka ne combatte pas. Et cela n’a pas la moindre importance parce qu’en tant que figurines, celles-ci n’ont pas vocation à satisfaire des considérations narratives ou de fidélité au matériau d’origine, mais uniquement le plaisir immédiat de leur utilisateur. Qu’importe ce que l’on fait des éléments d’attraction tant que ceux-ci conservent leur intégrité, ce qui est le cas dans le film. Dans une démarche otaku, le seul fait de voir réunis ensemble les combattants que l’on a connu étant gamins est un plaisir satisfaisant en soi. Et c’est cette logique interne qui imprime ici une rythmique et une dynamique propices au seul plaisir de l’instant. Les combats s’enchaînent donc les uns après les autres, tous rapides parce que purgés du superflu (le grand récit) d’origine. Temporalité, cohérence et structure narrative deviennent alors des considérations secondaires qui font autant de mal au film – vu en tant que tel – qu’ils lui permettent de provoquer des émotions – car parvenant à nous faire partager l’excitation d’un joueur en pleine action.

5D’où la logique d’un choix d’une animation en images de synthèse caractéristique de notre époque (bien plus proche, en terme de rendu, de Tekken Blood Vengeance que d’Albator), et d’une prise de liberté totale sur le déroulement des événements (la scène d’ouverture avec Ayoros combattant dans les airs, certains affrontements inédits, l’absence de personnages-clés de l’arc, du vieux maître à Cassios en passant par Shina ou Shunrei) autant qu’en matière de parti-pris visuels (le sanctuaire donc, ou les armures, sublimes pour certaines). En ce sens, le climax d’une grandiloquence totale et jouissive est d’une cohérence absolue avec la véritable nature de produit dérivé que constitue le film, entre autres parce qu’il procède par transformations successives de ce qui évoque un boss final de jeu vidéo.

Pour tout cela, croyez-le ou non, mais La légende du Sanctuaire n’est pas à Saint Seiya ce que Dragonball Evolution est au manga de TORIYAMA. Parce que le film de Keiichi SATÔ respecte autant l’oeuvre originale que le film de James Wong violait la sienne. Il le fait juste à sa manière, en ne voulant jamais lui ressembler et prétendant même ouvertement vouloir s’en écarter. Simplement en s’amusant sincèrement avec l’oeuvre sur laquelle il se base. Un film généreux en somme. Mais nous en sommes totalement conscients, ce ne sera probablement pas l’avis de la majorité, avec laquelle on serait quand même d’accord.

Un film paradoxal, on vous dit.

5 réponses

  1. 3 mars 2015

    […] Digital Arts. Ce studio d’image de synthèse a participé aux films Starship Troopers Invasion et Saint Seiya: Legend of Sanctuary. Steve N’ Steven est une compagnie japonaise du même secteur qui a produit les publicités […]

  2. 9 mars 2015

    […] donc dans le souci d’intégrer un jeu au sein de la mythologie DBZ, de l’inscrire dans le grand récit originel par l’intermédiaire de personnages inédits impliquant à la fois la destruction et le […]

  3. 7 juillet 2015

    […] Au commencement, il y avait une Déesse chargée de protéger la Terre, Athéna. Gardienne de l’équilibre, elle fut cachée des Forces du Mal.Quand sa vie est menacée, Seiya et les Chevaliers de Bronze endossent leurs armures. Ce sont les Protecteurs d’Athéna, les Chevaliers du Zodiaque. Pour sauver leur Déesse et l’avenir de la Terre, ils vont devoir atteindre le Sanctuaire du Grand Pope et y affronter sa légendaire armée des 12 Chevaliers d’Or. La plus grande bataille des Chevaliers du Zodiaque débute aujourd’hui. Pour en savoir plus, lisez notre critique du film ! […]

  4. 5 octobre 2016

    […] retouché. La plupart des détracteurs de films comme Albator, Corsaire de l’espace ou Saint Seiya La légende du sanctuaire hurlent contre la volonté du réalisateur de condenser plusieurs dizaines d’épisodes en […]

  5. 26 mars 2020

    […] Digital Arts. Ce studio d’image de synthèse a participé aux films Starship Troopers Invasion et Saint Seiya: Legend of Sanctuary. Steve N’ Steven est une compagnie japonaise du même secteur qui a produit les publicités […]

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