Takeshi HOSOMI : de ELLEGARDEN à MONOEYES, itinéraire d’un prodige

Le 24 juin dernier, le tout nouveau groupe MONOEYES sortait son premier single intitulé My Instant Song, lequel fut suivi en août d’un premier album. L’annonce est passée un peu inaperçue, et pour cause : rien dans son intitulé n’incitait à penser qu’il s’agissait d’autre chose que l’anecdotique premier opus d’un énième rock band nippon. Et pourtant, ceux qui laissaient déjà trainer leurs oreilles du côté de l’archipel il y a une dizaine d’années ont, pour beaucoup, sauté de joie à cette nouvelle. Car MONOEYES n’est pas n’importe quel groupe. MONOEYES, c’est presque la résurrection du Phénix. Presque, parce que ce n’est pas le retour d’ELLEGARDEN, le mythique quatuor punk-rock qui a explosé le marché indies dans les années 2000 (et dont ONE OK ROCK est aujourd’hui l’héritier assumé). Mais c’est tout de même le retour de Takeshi HOSOMI, son charismatique chanteur compositeur et parolier, à son style de prédilection, et qui plus est particulièrement bien entouré.
L’occasion n’est que trop belle : pour la peine, petit retour sur la carrière de ce prodige dont le talent n’a d’égal que l’humilité.

MONOEYES

MONOEYES, le nouveau groupe de Takeshi Hosomi – © MONOEYES, EMI Japan / Universal Music Japan

L’histoire commence dans la deuxième moitié des années 90. A sa sortie de fac d’anglais, le jeune Takeshi HOSOMI, 22 ans, choisit de se réorienter dans l’informatique, où les débouchés professionnels sont meilleurs. Il finit par dégoter un job de programmeur et ses compétences anglophones le conduisent notamment à passer quelques mois sur la côte Ouest américaine, où il perfectionne son accent tout en se prenant d’affection pour le punk californien, celui de groupes encore balbutiants comme Blink182 et SUM41, mais aussi et surtout celui de Weezer, dont Hosomi reste aujourd’hui un fan absolu.
A son retour au Japon, Hosomi (qui chante et joue un peu de guitare à ses heures perdues), se cherche un petit groupe pour explorer tranquillement ce style musical, et fait la rencontre de Shinichi UBUKATA et Yuichi TAKADA, respectivement guitariste et bassiste de la région de Chiba. Les deux compères sont un peu en perdition, et Hosomi leur apparaît comme le Messie, leur dernière chance de faire quelque chose de solide dans la musique. Après avoir recruté Hirotaka TAKAHASHI à la batterie, le groupe se lance : le 31 décembre 1998 naît ainsi ELLEGARDEN.

ELLEGARDEN, vie et mort d’un groupe devenu culte

Les débuts du groupe sont poussifs, ce qui n’a rien de surprenant : à cette époque personne n’aurait parié sur quatre types chantant du punk californien quasi-intégralement en anglais dans le texte, qui plus est avec un son plus vrai que nature tant Hosomi s’est approprié le timbre nasal stéréotypique du genre. Il n’empêche, ELLEGARDEN parvient à vivoter et n’en demande pas plus, multipliant les shows dans des petits live-houses et auto-produisant même son premier CD.
C’est en 2001 que tout change : après quelques hésitations, le quatuor signe avec le label indépendant Dynamord et se professionnalise. Dès lors, les petites tournées s’enchaînent, tout comme les sorties CD, et une bonne couverture radio amène à ELLEGARDEN un nombre croissant de fans. Le charisme de Takeshi HOSOMI explose sur scène, agissant sur son public comme un détonateur : loin de l’apathie habituelle des salles nippones, l’assistance des concerts d’ELLEGARDEN saute dans tous les sens, chante et pogotte, assurant une ambiance assez incroyable.
Bien qu’il ne soit pas le leader officiel du groupe, HOSOMI est aussi chargé des paroles et d’une bonne partie des compositions. A ce titre, il signe à partir de cette époque une série de tubes générationnels qui explorent toute la palette de son style musical avec une efficacité inégalée. Si bien sûr il est souvent question de rupture amoureuse, de musique et de surf, il existe en fait une chanson d’ELLEGARDEN pour chaque moment de la vie, qu’il soit triste (So sad, My Friend Is Falling Down) ou enjoué (Fire Cracker, Kaze no Hi, Wannabies, My Favorite Song), défaitiste (Marry me, Yubiwa) ou courageux (Koukasen), anodin (Pizza Man, New Year’s Day), énervé (Space Sonic, Supernova), léger (BBQ Riot Song) ou porteur de grands espoirs (Good Morning Kids, Make A Wish). Et c’est exactement cette facilité d’identification qui fait passer la difficile barrière de la langue anglaise au public nippon, même si Takeshi HOSOMI se fait violence de temps en temps en interprétant un texte en japonais.

Entre 2002 et 2006, ELLEGARDEN sort un album par an, chacun explosant le record de ventes du précédent jusqu’à ce que le groupe devienne abonné à la première place des charts indies. Le 5ème opus ELEVEN FIRE CRACKERS entrera même en pôle position du top Oricon général, couronnant de plus de 300.000 exemplaires vendus le parcours du quatuor désormais habitué des sold-out dans certaines des plus grosses salles de l’archipel.

Il serait bien téméraire de chercher à proposer une sélection des meilleurs titres d’ELLEGARDEN tant sa discographie regorge de bombes, aussi citons encore pêle-mêle les entraînants stereoman, Salamander, Jitterbug et Ichi, les ballades garage ou un peu emo sur les bords que sont Oyasumi et Kinsei, ou encore les grands classiques que sont devenus Missing et Niji.

Mais un jour, la machine finit par s’enrayer. En plein succès, ce groupe qui s’était initialement formé sans prétention voit ses membres cumuler les désaccords, notamment sur les motivations et directions artistiques du 6ème album en cours de composition. Si l’on n’a jamais vraiment eu le fin mot de l’histoire, tout porte à croire que Takeshi HOSOMI avait envie d’explorer d’autres univers, là où ses comparses semblaient se plaire dans un registre restreint assumé. En mai 2008, le groupe annonce une pause de durée indéterminée (bien qu’effective, la séparation n’a jamais été officiellement actée), tandis qu’un best-of sort quelques semaines plus tard. Intitulé ELLEGARDEN 1999-2008, ce disque riche de pas moins de 21 tubes d’anthologie est évidemment un monument à posséder pour tout fan de rock nippon qui se respecte ! Le temps d’un ultime concert devenu mythique au STUDIO COAST en septembre 2008, et c’en est donc fini pour de bon d’un des groupes les plus populaires des années 2000.

the HIATUS, le temps de l’exploration

Tandis que ses compères rebondissent tous rapidement dans d’autres formations (à commencer par Shinichi UBUKATA dans Nothing’s Carved in Stone), Takeshi HOSOMI est annoncé lui aussi  dans un projet d’abord présenté comme solo, mais qui prendra très vite la forme d’un nouveau groupe, opportunément baptisé the HIATUS. La présence d’un piano dans la formation change à elle seule beaucoup l’orientation des arrangements, mais la transformation est beaucoup plus profonde que ça. the HIATUS ne se cantonne pas au punk, mais explore de nombreuses dimensions de la musique rock, entre un premier opus (Trash we’d Love) globalement assez alternatif avec un son très brut et des compos léchées, un très bon deuxième album plus progressif voire expérimental (Anomaly), un excellent troisième CD (A world of Pandemonium) dans la même veine mais plus mélodique, et le dernier en date Keeper of the Flame, qui revient un peu plus à l’esprit des débuts de the HIATUS. Le groupe, signé cette fois en major chez EMI/Universal, connaît un succès d’estime auprès d’un public plus varié que celui d’ELLEGARDEN, mais surtout un très grand succès critique. Bien sûr c’est avant tout un groupe taillé pour le live.

La fin d’ELLEGARDEN voit plus largement Hosomi se muer en véritable moteur de la scène rock nippone. Il ne manque pas une occasion de soutenir la jeune génération en accueillant de nombreux groupes à ses concerts. Lui qui a rencontré ses idoles (à commencer par Rivers Cuomo du groupe Weezer, devenu un ami) adoube à son tour ceux qui ont grandi en l’écoutant, notamment ONE OK ROCK qui fera plusieurs premières parties de the HIATUS (on recense même un live acoustique conjoint de Hosomi et Taka en 2012). L’artiste multiplie aussi les collaborations, tant sur scène qu’en studio dans des genres où on ne l’attend pas forcément (avec MIYAVI, Fantastic Plastic Machine ou Tokyo Ska Paradise Orchestra pour ne citer qu’eux). Il monte ainsi un duo avec TOSHI-LOW du groupe BRAHMAN, baptisé the LOW-ATUS, avec lequel il s’engage notamment dans la cause anti-nucléaire et le projet caritatif Tohoku Livehouse Daisakusen (pour la reconstruction et le rééquipement des livehouses du Tohoku touchés par les évènements de Mars 2011).

MONOEYES, le retour aux sources

Revenons-en maintenant à cette année 2015, où en parallèle à ses activités avec the HIATUS, Takeshi HOSOMI a donc décidé de lancer un autre groupe, baptisé MONOEYES. Pour l’occasion l’artiste s’est entouré de musiciens expérimentés : le batteur d’ASPARAGUS, Masakazu ICHISE, le guitariste d’ART SCHOOL, Masafumi TOKADA, et surtout à la basse son pote Scott MURPHY, une autre tête d’affiche de la scène punk-rock. Murphy est certes né aux USA, mais son amour pour le Japon l’a conduit à y mener une carrière brillante avec son groupe Allister dans les années 2000, avant de sortir en solo une série d’albums de reprises punk de chansons japonaises qui a connu un certain succès (Guilty Pleasures). A noter pour l’anecdote que Scott Murphy a également un autre projet entièrement en japonais avec… toujours le même Rivers Cuomo du groupe Weezer (Scott & Rivers) : la boucle est bouclée !

S’il fallait se contenter d’un mot pour qualifier A Mirage In The Sun, le premier opus de MONOEYES, ce serait : solide. Sans surprise (et c’est tant mieux !), le groupe nous livre un véritable concentré de punk-rock dans la veine de ce que faisaient ELLEGARDEN et Allister en leur temps. Les compos sont très bonnes, les musiciens évidemment excellents avec à la clé une orchestration solide et des arrangements soignés. Hosomi a un (tout petit) peu relocalisé son timbre dans la gorge mais n’a rien perdu de son phrasé et de sa musicalité, tandis que Murphy, plus habitué à être au premier plan, s’adapte très bien à un rôle plus discret aux chœurs tout en livrant des lignes de basse inspirées qui portent la plupart des morceaux du CD.
En vrac, mentionnons le très réussi single My Instant Song et son côté ballade pop-rock à la recette éculée mais ô combien efficace; le très rock’n’roll Do I have to bleed again, à la tonalité vocale plus grave qu’à l’accoutumée et aux riffs ravageurs; l’archétypique chanson d’amour punk lumineuse, mélodique et on ne peut plus entraînante qu’est Just a little more time, ainsi que les deux seuls titres en japonais qui sont pour le coup deux vrais gros tubes punk qu’ELLEGARDEN n’aurait pas reniés : GRANITE et Ashita kouen de.

Soyons honnêtes toutefois : l’attente était telle que la satisfaction pouvait difficilement être totale. Et si le disque est solide, c’est peut-être ici autant une qualité qu’un défaut, si bien qu’on a parfois l’impression d’assister à une exécution techniquement parfaite de toutes les variantes d’un genre musical déjà très codifié. A Mirage In The Sun laisse légèrement le goût du travail d’artistes ultra-confirmés qui ont livré un album impeccable, mais dont l’âme manque encore un peu de cette complicité indispensable à la spontanéité, et de ces imperfections qui font aussi tout l’intérêt de la musique rock. Il faut dire qu’à maintenant 36 ans, Hosomi a passé l’âge d’écrire et chanter les cris du cœur d’une jeunesse tantôt insouciante et tantôt torturée, si bien que les paroles n’ont pas tout à fait la même portée générationnelle qu’il y a 10 ans. La faute incombe aussi pour beaucoup au mixage, franchement trop propre qui fait souvent défaut aux japonais. Autant ce son convenait très bien à la musique de the HIATUS, autant il écrème un peu trop celle de MONOEYES.

Takeshi HOSOMI et ELLEGARDEN ont marqué toute une génération d’auditeurs, mais aussi de musiciens, avec leur myriade de hits punk rock enjoués taillés pour le live. Et même si Hosomi  fut loin d’être inactif après la mise en pause des activités du groupe, le retrouver à la tête d’une nouvelle formation (et quelle formation !) dans son registre de prédilection est un sacré événement pour tous les amateurs du genre. Fans de Jrock, vous serez sans doute ravis d’avoir des morceaux anglophones qui sonnent bien à faire écouter à vos amis trop sensibles à la barrière de la langue nippone, lorsque vous voudrez leur prouver pour la énième fois que oui, les japonais savent faire autre chose que de la pop prépubère et/ou hallucinée.
Alors certes, forcément, on attendait un CD jouissif et il ne l’est pas tant que ça. Reste que le premier album de MONOEYES est tout de même un excellent disque dont les premiers retours scéniques sont très prometteurs. Et nul doute que si l’aventure du quatuor est destinée à durer, l’alchimie finira de prendre très rapidement pour donner naissance à de nouveaux hymnes qui resteront gravés au fer rouge dans nos cervelles pour les dix prochaines années. C’est en tout cas tout le mal qu’on se souhaite : longue vie à MONOEYES !

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1 réponse

  1. alexandre beugnies dit :

    mr Takeshi Hosomi n’a pas 36 , il est né en 1973

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