Satetsu TAKEDA, en guerre contre la langue de bois

Récemment lauréat du 25e Prix Littéraire des Deux Magots – Bunkamura pour son essai La Société Des Poncifs, Satetsu TAKEDA a fait salle comble à la Maison de la Culture du Japon à Paris pour sa première conférence à l’étranger. Dans une interview accordée à Journal Du Japon l’écrivain polémiste nous parle de ces poncifs qui envahissent les discours au Japon.

 

Au Japon, les questions politiques et sociétales sont souvent réglées avec des phrases toutes faites, les politiciens raffolant de ces poncifs permettant d’éviter tout désaccord et les médias étant tout à fait enclins à les reproduire dans des articles simples et calibrés.

Satetsu TAKEDA explique que les politiciens japonais affectionnent les expressions en une phrase facile à comprendre et qu’il ne compte plus le nombre de fois où le Premier Ministre Shinzo ABE a annoncé qu’il souhaitait « retrouver le Japon » et que « le Japon était prêt à accueillir un nouveau matin », donnant toujours plus d’impact à ces phrases creuses à chaque fois qu’il les répète. Chaque débat trouvant son point d’orgue dans un « C’est très regrettable » lâché par le Premier Ministre et chaque opposition étant contredite par le poncif « Vous nous collez une étiquette », Satetsu TAKEDA dénonce la facilité qu’a le Gouvernement à créer des cris de ralliement plutôt qu’à prendre des décisions politiques. Quand – suite à l’affaire des deux Japonais pris en otage par l’État Islamique – le Premier Ministre a répété à qui voulait bien l’entendre qu’ils ne « [plieraient] pas face aux terroristes », Satetsu TAKEDA s’amuse en rétorquant que c’est la moindre des choses, mais que cela ne constitue pas une décision politique.

Sur ce même schéma, le livre de Satetsu TAKEDA reprend les différents poncifs sans cesse ressassés par les politiques et médias japonais et les décrypte, présentant son livre comme une sorte de Dictionnaire Des Idées Reçues moderne, d’après l’œuvre de Gustave FLAUBERT. Satetsu TAKEDA espère d’ailleurs que le public français ne fera pas comme la critique japonaise et saura voir plus loin que la simple dénonciation de ces phrases toutes faites.

 

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Journal Du Japon : Bonjour Satetsu TAKEDA. Depuis les événements de mars 2011, on a l’impression que le Japon essaie d’entretenir une image toujours plus “cool” et de cacher ses problèmes. Ce tragique événement a-t-il quand même changé la société japonaise ? En bien ou en pire ?

Satetsu TAKEDA : Après la catastrophe du 11 mars 2011, il y a effectivement eu un contrôle des informations assez strict. Par exemple, on ne sait toujours pas quel est le niveau de radioactivité dans la région de Fukushima, et on ne peut compter que sur les communiqués officiels.

Même chose au sein de la population, certains disent que tout va bien tandis que d’autres soulignent les risques, notamment de cancers pour les enfants qui grandissent dans la région. Il y a donc un flou volontaire qui est entretenu par le Gouvernement.

De toutes façons, après la catastrophe de 2011, le Gouvernement n’a pas cherché à faire changer la situation. Par contre, on a beaucoup entendu les mots « courage », « espoir » et « relevons-nous » dans les médias, comme une autorégulation du vocabulaire pour ne pas parler des vrais problèmes. Le Premier Ministre Shinzo ABE a même été jusqu’à dire que « La centrale de Fukushima [était] sous contrôle » !

 

Et aujourd’hui, à l’approche des Jeux Olympiques, où en est la situation ?

Satetsu TAKEDA : Le Gouvernement profite effectivement des Jeux Olympiques pour changer de sujet et faire oublier un peu tout ça. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a encore près de 5 000 personnes qui n’ont toujours pas retrouvé leurs foyers dans la région de Fukushima. Le problème est loin d’être résolu.

Mais il y a bien d’autres sujets qui sont encore des non-dits au Japon. Par exemple, saviez-vous qu’un enfant sur six vit sous le seuil de pauvreté sur le territoire japonais ? Cette information doit vous surprendre. Elle est tout simplement cachée par le Gouvernement.

 

Plusieurs journalistes ont fait le choix de quitter leurs emplois en raison des informations mensongères publiées par leurs journaux suite aux événements de mars 2011. Ils dénoncent également les nombreux limogeages qui ont eu lieu dans les rédactions. Avez-vous rencontré des journalistes dans cette situation ?

Satetsu TAKEDA : Il y a effectivement un problème dans l’information. L’Agence nationale de presse – qui est un organisme gouvernemental – diffuse à tous les organes de presse les mêmes communiqués, et ces derniers ont souvent tendance à les diffuser tels quels sans vraiment vérifier. Il y a bien un avantage ; l’information circule de ce fait très vite. Mais après la catastrophe de 2011, de nombreux journalistes n’ont plus supporté de travailler dans ces conditions. On peut effectivement se demander si c’est toujours du journalisme. Ces personnes ont donc préféré quitter les gros groupes de presse pour fonder leurs sociétés et diffuser sur le web par exemple. Finalement, beaucoup sont arrivés à la conclusion qu’il valait mieux agir à titre individuel que de rester dans ces gros organes qui dirigent un peu trop l’information.

 

Puisque vous parlez du web, voyez-vous l’avènement des réseaux sociaux comme un nouveau vecteur d’information, plus libre et plus indépendant ?

Satetsu TAKEDA : Jusqu’alors, le réflexe des Japonais lorsqu’il y avait un événement grave, comme un tremblement de terre par exemple, c’était de regarder la NHK et d’attendre des informations de ce média. Mais récemment, on a plutôt les nouvelles des gens qui vivent directement les événements et informent les autres via Facebook ou Twitter. C’est quelque chose d’assez nouveau. Même lorsqu’il y a eu les attentats terroristes en France au mois de novembre 2015, avant même que la NHK ne fournisse des informations dans les journaux télévisés, ce sont les Japonais vivant à Paris qui ont partagé via les réseaux sociaux des nouvelles en direct.

 

D’ailleurs, comment est traitée l’information internationale au Japon ?

Satetsu TAKEDA : Dans les différentes émissions ou journaux, les problèmes internationaux sont assez peu traités. La connaissance et l’intérêt pour les questions internationales ne sont pas très développés au Japon, ce sont plutôt les histoires internes, plus proches des gens, qui intéressent les médias. Mais bien évidemment, lorsqu’il y a des événements graves, comme les attentats de Paris par exemple, ils sont diffusés au Japon. Mais il faut reconnaître que les Japonais ne sont pas très forts pour l’analyse de questions comme la situation au Proche-Orient ou l’économie américaine par exemple. Il faut dire que pour un pays comme le Japon – entouré par la mer et sans religion majoritaire – les problèmes du monde semblent bien loin puisqu’ils tournent souvent autour de problèmes ethniques ou religieux.

 

satetsu_takeda_societe_des_poncifs_laPour revenir sur la question des réseaux sociaux, pensez-vous que ces nouveaux médias peuvent sérieusement concurrencer la presse établie ?

Satetsu TAKEDA : Si on prend par exemple le portail Yahoo! Au Japon, plusieurs sujets sont mis en avant sur la page d’accueil. Généralement, ces sujets sont également traités dans les journaux, et même si ce sont des articles en ligne, ce sont des journalistes dépendants de grands groupes de presse qui les rédigent. Finalement, il n’y a pas de séparation très nette entre les journaux traditionnels et l’information sur Internet. On entend souvent dire que les journaux traditionnels sont finis, que c’est la fin d’une ère, mais pas forcément, puisque ce sont les journaux et les journalistes qui en émanent qui prennent également la plume sur Internet. Et si un média indépendant décide de donner d’autres informations, le public risque de mettre cette information en doute. Il y a ce problème qui fait qu’en fin de compte le même mécanisme se répète.

 

Que ce soit d’origine citoyenne ou que cela vienne des rédactions, quelles actions sont menées au Japon pour « libérer » la presse ?

Satetsu TAKEDA : Il existe beaucoup de pressions de la part du Gouvernement. Ils font tout pour que les informations à leur désavantage ne filtrent pas ou ne soient pas diffusées. Il y a eu des pressions sur des rédactions, sur des journalistes personnellement ou même sur des présentateurs télé qui diffusaient des informations qui n’arrangeaient pas le Gouvernement. De plus en plus au Japon, il y a une volonté d’avoir les médias sous contrôle. Récemment, un présentateur a été remercié de son poste suite à des pressions du parti du Gouvernement au motif que ses propos ne garantissaient pas l’impartialité du média, le parti n’hésitant ainsi pas à détourner à son avantage le texte constitutionnel sur la liberté de la presse. Pourtant, ce parti n’hésite pas à s’imposer dans les médias, allant même jusqu’à contrôler les tweets de ses membres.

Mais le problème va plus loin que la presse. Lors des récentes discussions sur le projet liée à la sécurité nationale, un député s’est écrié « C’est un projet de loi de guerre ! ». Le Gouvernement a tout simplement demandé à ce que cette phrase n’apparaisse pas dans le procès-verbal de la séance. C’est simple ; le Gouvernement coupe les phrases qui gênent.

Face à cela, le peuple japonais ne se laisse évidemment pas faire et des gens n’hésitent pas à contre-argumenter ou à exprimer leur colère sur Facebook ou sur Twitter, encore une fois. Nous sommes encore dans un environnement qui permet ce genre de prise de parole, même si on sent que la pression gouvernementale est de plus en plus forte.

 

Remerciements à Satetsu TAKEDA ainsi qu’à son interprète pour leur temps et leur disponibilité ainsi qu’à toute l’équipe de la Maison de la Culture du Japon à Paris, et plus particulièrement Keiko KAWASHIMA pour avoir rendu cette interview possible et pour son accueil.

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