[Conférence] Manga et traduction : un lien invisible, étroit… mais crucial !

Le 9 février dernier se déroulait une conférence des plus intéressante autour du manga à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Une conférence nommée « Manga et traduction », sur l’importance du texte et de la langue tout en décrivant les spécificités japonaises concernant la bd japonaise. À cette occasion, la mangaka Junko KAWAKAMI s’est portée volontaire, avec sa traductrice, pour un débat aussi naturel que passionnant. Journal du Japon les a rencontré et a recueilli pour vous leurs retours.

Junko KAWAKAMI, Misato Kakizaki-Raillard et Patrick Honnoré, autour d'un kotatsu

La conférence portait essentiellement sur les œuvres de Junko KAWAKAMI, particulièrement sur sa série It’s your world publiée en France en 2008 puis 2013, pour le second tome. Patrick Honnoré, traducteur, animait le débat et remettait en place le contexte des différentes séries de l’auteure, toutes en lien avec la France. En effet, il faut savoir que l’auteure elle-même habite dans notre pays depuis 2004 et s’inspire donc fortement de son propre quotidien.

Ce qui ressort aisément dans It’s your world, mais aussi dans Paris Paris Densetsu (publié uniquement au Japon) où elle relate son propre quotidien de façon quasi autobiographique. Quand on la questionne sur le sujet, elle estime qu’il s’agit d’un manga très personnel, qu’elle ne souhaite pas sa publication en France pour les divers sujets qu’elle aborde qui risqueraient de froisser, peut-être, les Français. La série est néanmoins toujours en cours aujourd’hui. Récemment elle a débuté une autre série, Flora, un manga se passant à la Belle époque française. Pour ce dernier, elle est partie d’une carte postale achetée en France lors d’une visite dans une brocante. Une vieille carte où un texte est écrit, celui d’une jeune femme. Elle s’inspire de ce dernier pour imaginer Flora et son quotidien. Peut-être pourrons-nous espérer un jour la voir publier en France ? Là encore, le public visé étant essentiellement nippon, l’auteure ne souhaite pas forcément qu’il soit publié dans l’hexagone, pour le moment en tout cas.

 

Junko KAWAKAMI
Junko KAWAKAMI

Une conférence intimiste et familiale

La conférence s’est déroulée autour d’un kotatsu (= table chauffante), avec du thé et des clémentines : un rapport assez intimiste pouvait alors s’installer entre les trois acteurs. La mangaka, sa traductrice et Patrick Honnoré échangeaient en toute simplicité, à l’image d’une après-midi hivernale où l’on discute de choses et d’autres. Cette atmosphère détendue était étayée de quelques images mettant en avant certains points importants de It’s your world, qui sont venus ponctuer le débat du début à la fin.

Plusieurs fois, le rapport entre le point de vue japonais de Junko KAWAKAMI et le point de vue français de la traductrice Misato Kakizaki-Raillard (aussi traductrice de Doraemon et La Rose de Versailles) fut mis en avant. L’auteure estime d’ailleurs ne pas avoir réfléchi en terme de facilité pour la traduction, mais plutôt cherché à rendre les différentes situations les plus simples possible, tout en gardant l’âme japonaise de ses protagonistes. It’s your world nous raconte en effet le quotidien d’une famille japonaise qui, sur mutation du père de famille, arrive en France pour trois ans. Les deux enfants, qui ne souhaitaient pas déménager vont devoir s’acclimater bien malgré eux. On s’intéresse de près à leur quotidien et leur apprentissage de la vie française, particulièrement celui du plus jeune, Hiroya, qui a du mal à s’adapter. Très vite l’auteure choisit de montrer une tradition toute française qui l’a elle-même surprise en arrivant chez nous : la bise. Dès le deuxième jour de classe, Hiroya reçoit en effet la bise de deux filles de la classe, ce qui le chamboule totalement. Entre la plus belle fille qui lui fait la bise, lui faisant croire au coup de foudre, et la seule fille qui lui a vraiment adressé la parole, il ne sait comment réagir. À ce sujet, l’auteure indique qu’elle est partie de son propre ressenti ainsi que celui d’autres Japonais vivant en France, comme J-P. NISHI (que nous évoquions ici il y a peu), et qui a aussi adapté la scène de la bise à la française.

Junko KAWAKAMI a toujours pensé en japonais, même si son public était français, encore aujourd’hui. Surtout qu’à l’époque, elle ne parlait que très peu la langue de Molière. Elle nous le confirme d’ailleurs quand on l’interroge sur le sujet. Même en vivant en France, elle continue de penser et vivre en japonais, bien qu’elle parle très bien français aujourd’hui. De cette façon, certaines actions paraissent plus japonaises que françaises comme la scène de l’arrivée de Hiroya à l’école : le professeur écrit son nom au tableau alors que cela se fait assez peu en France. De menus détails de ce genre parsèment la série et permettent d’égayer le quotidien de cette famille japonaise. 

Quand on les questionne sur la façon dont elles ont travaillé à l’époque, l’auteur et la traductrice exposent un travail plutôt individuel : Junko KAWAKAMI travaillait librement ses planches, qu’elle donnait ensuite à Misato qui s’occupait de les traduire, tout en discutant avec l’auteure pour clarifier certains points, si nécessaire (ce qui restait assez rare). À ce sujet, Misato Kakizaki-Raillard a essayé de se rapprocher au plus près du français, jusqu’à créer des notes explicatives sur certaines situations entièrement japonaises. Elle a traduit au mieux tout en prenant chaque fois l’œuvre dans son ensemble afin que le tout reste cohérent. Des efforts récompensés car l’auteure elle-même estime que la traduction de Misato est plus amusante que sa propre narration, qu’elle est plus fluide et plus abordable.

 

Misato Kakizaki-Raillard

Misato Kakizaki-Raillard

Un échange naturel et ouvert

Le débat continue en mettant en avant certaines situations précises de la série, tournant quasiment toutes autour de l’intégration de Hiroya et sa sœur en France, malgré les obstacles qu’ils peuvent rencontrer : la barrière de la langue, la différence des cultures… Le point d’orgue étant que la traduction doit compléter le dessin, et faciliter la compréhension du récit. Aucune restriction n’existe côté japonais, seuls les éditeurs français peuvent émettre des réserves et modifier eux-mêmes ensuite la traduction s’ils ne l’estiment pas claire. Autrement, le traducteur reste maître de son propre texte et peut prendre un parti-pris si besoin et en possède les droits, là où l’auteur reste maître, lui, de ses propres dessins. Tout est bien séparé.

Aujourd’hui, Junko KAWAKAMI estime encore qu’elle n’est française qu’en surface tant elle continue de penser en japonais de par son travail, même si sa vie en France est une source inépuisable d’idées. Si elle ne souhaite pas forcément voir d’autres de ses œuvres publiées en France, elle ne serait cependant pas contre un projet différent, comme une histoire au format franco-belge avec quelqu’un au scénario et elle au dessin, par exemple, ou même au poste de coloriste. Elle annonce être intéressée par ce genre de projets, même si elle n’a pas encore été contactée dans ce sens.  Sur la question des français commençant à sortir des mangas au Japon, elle trouve que s’il ne s’agit pas là d’une copie, mais d’un vrai style propre à l’auteur, c’est intéressant et les encourage.

Question projet, Misato Kakizaki-Raillard continue son travail de traduction pour Doraemon et d’autres plus petits projets, comme le Assimil – Le japonais du manga où elle était à la traduction et Junko KAWAKAMI au niveau du dessin de la couverture.

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Merci beaucoup à Junko KAWAKAMI et Misato Kakizaki-Raillard de nous avoir accordé du temps après la conférence, et à la Maison de la Culture du Japon d’avoir réalisé cette dernière et permis cette rencontre.
Crédit Photo : Alexandre aka Merlin pour ©journaldujapon.com

Charlène Hugonin

Rédactrice à Journal du Japon depuis deux longues années, je suis un peu une touche-à-tout niveau mangas, anime et culture. Mais j'ai une jolie préférence pour tout ce qui a trait à la gastronomie japonaise, et ce qui tourne autour ! Peut-être pourrons-nous même en parler ensemble ?

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