[Interview] Miya & Samantha Bailly : l’histoire d’une belle…Alchimia !

Derrière la naissance de certains mangas se cachent parfois des jolies histoires. Derrière la création d’Alchimia, paru le 26 octobre dernier aux éditions Pika, on retrouve ainsi Miya, auteure du manga Vis-à-vis qui compte parmi les premiers mangas français qui est en charge du graphisme. Côté scénario elle s’associe avec Samantha Bailly, touche à tout qui a écrit pour le jeu vidéo, des contes pour enfant chez nobi-nobi ! ou encore des romans que l’on vous a déjà conseillé ici et , comme les récents Nos Âmes Jumelles et Nos Âmes Rebelles. Deux amies de longue date que nous sommes allés rencontrer, pour parler d’un projet, d’un rêve entre deux passionnées du dessin et de l’écriture qui se concrétise enfin…

Miya et Samantha Bailly, auteures d'Alchimia

Miya et Samantha Bailly, auteures d’Alchimia

Il était une fois… Miya et Samantha

Bonjour à vous deux. Pour commencer, parlons de votre rencontre… Un forum internet c’est ça ? Il y 10-15 ans ?

Miya : Au lycée j’avais commencé un fanzine. J’ai débuté dans le milieu associatif car je voulais réaliser des bandes dessinées et interagir avec le public, faire des festivals, des choses comme ça…
Pendant ces festivals j’ai tissé des liens avec d’autres associations et l’une d’entre-elles, Greenelven, avait un forum de discussion sur internet. Samantha faisait partie de l’association et elle mettait ses textes sur ce forum. Ça m’a tout de suite inspiré et je lui ai demandé si je pouvais les utiliser pour créer des dessins, des histoires…

Samantha : Et moi je suivais son site et j’aimais beaucoup son travail, donc lorsque j’ai reçu un message privé de Miya sur Greenelven, j’ai crié de joie. (Rires) C’était génial.

souvenirs-perdus-syrosMiya : C’est ainsi qu’on a commencé à discuter, que j’ai pu dessiner ses personnages… C’était déjà sur Souvenirs Perdus (qui deviendra une trilogie en plusieurs tomes quelques années plus tard, publiée en 2014 chez Syros, NDLR).

Samantha : En effet, lorsque j’avais 15 ans, j’avais mis en ligne un roman nommé Souvenirs Perdus, la même histoire que le roman désormais publié, mais que j’ai totalement réécrit entre temps. En tout cas, ce projet était notre premier projet commun : nous voulions en faire une version manga !

L’ironie du sort, c’est que c’est le premier dossier que Miya a envoyé à Pika, en 2005. Dossier qui a été refusé tel quel par l’éditeur chez Pika à l’époque. Néanmoins ça a été un déclencheur, car il a repéré le trait de crayon de Miya et lui a proposé de faire seule quelque chose de plus réaliste… ainsi est né Vis-à-vis !

Miya : Je pense qu’il voulait quelque chose qui émanait seulement de moi, ce n’était pas courant d’avoir un scénariste dans la création de manga français, et il n’était pas intéressé par la fantasy. Donc ça nous a écarté de ce projet commun mais on s’est dit que ce n’était que partie remise… La preuve aujourd’hui avec Alchimia ! (Rires)

Le projet de cette œuvre commune est donc assez ancien mais sur une autre histoire au départ… Quand et comment Alchimia est-il né finalement ?

Samantha : Miya a fait les trois tomes de Vis-à-vis, puis a continué à vivre du dessin mais en faisant de l’illustration…

vis-a-vis-2016-1-pikaMiya : J’ai fait de l’illustration dans la communication, du dessin dans les jeux vidéo également… Pour moi c’était une pause nécessaire. Les trois années ont été intenses car j’étais seule sur ce projet pour trois fois 192 pages, ce qui est une grande charge de travail. En plus, j’avais envie de revenir à la couleur, et de m’y perfectionner également, après trois années en noir et blanc. Il y a donc eu cette pause dans le travail narratif… mais je savais que je reviendrais un jour avec un projet dans le manga. Sans savoir forcément avec quoi et quand.

Finalement c’est Pika qui est revenu vers moi en 2013. Il se trouve que j’habite à Lyon et Reno Lemaire y était en dédicace. Je suis allé le voir et prendre un café avec l’éditrice (Virginie Daudin-Clavaud, Directrice générale déléguée chez Pika Éditions, NDLR) vu que nous nous connaissons bien.
De fil en aiguille elle m’a demandé si j’avais envie de retourner au manga. Je lui répondu que oui, que j’avais des idées et qu’il y avait ce projet de faire quelque chose avec Sam. J’avais toujours Souvenirs Perdus en tête, car il n’était pas encore sorti en roman à l’époque. Mais ensuite ça a un peu traîné…

Samantha : En fait on a proposé un premier projet à la responsable éditoriale de l’époque, Kim Bedenne, mais ce n’était pas tout à fait ce qu’elle voulait, pas assez shôjo je pense. On nous a demandé des modifications, mais nous avons fait machine arrière. J’ai dit à Miya : « on ne va pas se lancer dans un projet qui va occuper trois années de nos vies sur un compromis. »

Miya : Oui, cela signifiait tirer un projet un peu dans tous les sens pour satisfaire tout le monde.

Samantha : Voilà, exactement. Avec le bagage que j’ai maintenant, je me suis dit « il faut que chacun ait un coup de cœur directement, sinon ça ne vaut pas le coup. » Bon ça a surpris un peu l’éditrice, qui ne pensait pas du tout à mal en proposant des modifications, mais on a préféré partir sur un projet totalement différent, proposer autre chose qui serait plus dans la ligne éditoriale Pika et qui nous passionnerait toutes les deux.
C’est à ce moment là que j’ai eu l’idée d’Alchimia et Miya a commencé à faire les dessins. Ensuite il a été présenté à Pika et il a encore fallu du temps pour signer les contrats et réaliser ce premier tome. Donc voilà, Pika est revenu chercher Miya, mais ça s’est fait petit à petit : il aura fallu 3 années en tout.

Miya : Mais ça m’a surprise en fait, qu’ils viennent me chercher. Moi je pensais qu’il y aurait une nouvelle génération qui serait arrivée depuis Vis-à-vis, qu’ils allaient trouver des auteurs… Mais en fait ce n’était pas vraiment le cas, en shôjo en tout cas.

C’est vrai qu’il y Radiant en shônen, City Hall plus proche du seinen, mais on n’a pas encore eu de shôjo dans cette “nouvelle vague” de mangas français. En tout cas tout ça nous emmène aux débuts concrets d’Alchimia

 

Alchimia : univers, magie et personnages

Samantha de ton côté tu es une touche à tout de l’écriture, aussi bien dans tes thématiques – de la fantasy à des quotidiens d’adolescents ou de jeunes adultes – que dans les genres d’écriture, du roman aux contes pour enfant, en passant par le scénario de jeux vidéo… Le scénario et la narration d’un manga, est-ce différent du reste ? Quelles en sont les particularités ?

Alchimia-t1Samantha : Eh bien écrire un scénario de manga a été une expérience toute nouvelle ! On passe de l’exploration de l’intériorité des personnages dans les romans à une retranscription visuelle dans la bande dessinée. En tant que scénariste, je me vois comme un relais : je dois faire le lien entre les images qui sont dans mon esprit et le rendu qui sera fait par le dessinateur. Avec quels outils ? Les mots !

La particularité du manga, c’est cet accent mis sur les émotions des personnages, ce qui m’intéresse beaucoup. Il y a un vrai travail des expressions, des regards… Donc peu à peu, au contact de Miya, j’ai appris. Au début, je pensais par exemple que tel passage que j’avais écrit ferait 3 pages, et je me suis rendue compte que Miya le faisait tenir en quelques cases, en fonction de certains choix de découpage. J’ai le sentiment d’avoir réellement appris une nouvelle forme de narration sur ce premier tome d’Alchimia.

Question pour Miya ensuite… Toi qui a déjà réalisé un manga, qu’est-ce que ça t’a appris et en quoi ça t’a servi pour Alchimia ?

Miya : Le fait de mettre du temps entre mes deux séries m’a vraiment permis de prendre du recul sur mon travail. De progresser à travers d’autres médiums, mais également d’analyser les points forts et les points faibles de Vis-à-vis. Par exemple j’ai voulu aérer plus mes pages et alléger les trames pour clarifier la lecture d’Alchimia par rapport à mon premier manga.
J’avais également déjà une méthode de travail, ça enlève beaucoup de doutes et cela m’a permis de gagner du temps sur le démarrage d’Alchimia. En effet, lorsque l’on débute sur son premier manga, on ne sait pas vraiment par quel bout le prendre… À quelle taille dessiner ? Crayon noir ou plume ? Tailles des trames ? Bref, tout est une découverte lorsque l’on dessinait dans le coin de sa chambre et qu’on passe sur un vrai projet professionnel !

De plus j’ai connu la difficulté de travailler seule avec cette première expérience, et je sais combien il est important d’être soutenu tout au long de cette tâche. Démarrer une nouvelle série avec Samantha et une équipe éditoriale renouvelée et motivée m’a tout de suite rassurée. Je savais que pour démarrer un nouveau projet, il fallait me mettre dans les meilleures conditions possibles et ce fût le cas !

Je suis convaincue que chaque expérience permet de progresser, même de tome en tome, même de page en page…

Ensuite… Comment sont nés les personnages ?

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Miya en dédicace, en pleine création de personnage

Samantha : Il y a d’abord l’aspect psychologique : j’ai réalisé les fiches pour chaque personnage dans mon coin, avec leur passé, leur caractère, quelques caractéristiques physiques… puis je les ai proposé à Miya qui a pu commencer ses dessins et apporter une dimension supplémentaire à chacun des protagonistes.

Miya : Niveau dessin, certains personnages sont venus très vite comme Idan, d’autres moins, comme Ethiel…

Samantha : Pour Saë (l’héroïne d’Alchimia, NDLR), nous l’avons pas mal cherchée et fait beaucoup d’essais : au départ elle était plus jeune, puis beaucoup plus mature…

Miya : Il a fallu trouver la bonne combinaison entre ce que j’aimais bien et ce que qu’aimait bien Sam. Il fallait aussi que je comprenne ce qu’elle voulait lui apporter. L’univers bohème et romantique par exemple, ce n’est pas quelque chose qui aurait pu venir de moi mais j’ai adoré le découvrir grâce à elle, j’ai d’ailleurs cherché plein d’informations sur ce sujet pour les ajouter dans le monde d’Alchimia. Néanmoins Pika a un peu tiqué sur la première version de Saë…

Samantha : Elle ne faisait pas assez “manga”.

Miya : Voilà, donc c’était un équilibre à trouver, qui n’était pas forcément évident. Moi j’avais en tête ce coté un peu bohème, le personnage d’Esmeralda notamment. Il y avait aussi un personnage de Chiho SAITÔ

La mangaka a qui l’on doit Utena ?

Miya : Oui tout à fait ! Dans le manga Waltz wa Shiroi Dress de il y a une jeune fille, Koto Aoki, et un indou qui avait les cheveux ondulés et lâchés.
C’est quelque chose d’inhabituel finalement, dans les mangas, ces jeunes filles à la coiffure bouffante qui peuvent donner ce coté échevelé, un peu sauvage. C’est ce que je recherchais, mais il ne fallait pas perdre de vue le coté romantique et très féminin. C’est en prenant un peu de tout ça que Saë est née, finalement.

Qui dit romance dit triangle amoureux et donc il nous faut deux garçons, Idan et Ethiel… Mais on a l’impression, surtout en lisant les bonus, que vous avez rapidement craqué pour vos deux héros masculins, non ? Vous avez conçu ces deux protagonistes pour assouvir des fantasmes en fait, avouez !

Samantha : Aha ! Nous avons eu directement nos préférences dans la création des personnages. J’ai un petit penchant pour Ethiel, car je trouve intéressante cette attirance non avouée entre Saë et lui, et le fait qu’ils vivent sur le même bateau depuis un an. Cela signifie qu’il y a entre eux du quotidien, de la retenue, et aussi beaucoup de pudeur. Sans parler du fait qu’Ethiel soit alchimiste des âmes, et qu’il peut modifier les émotions des individus : cela vous laisse imaginer bien des pistes pour l’intrigue !

Miya : Je crois que j’ai le syndrome Han Solo ! En d’autres termes, j’aime les “gentils vauriens”… donc oui, on peut dire que Samantha, en me présentant le personnage d’Idan, brun ténébreux et guerrier, ne pouvait que satisfaire mon imagination ! Pour autant, il n’a pas un caractère dont j’aurais personnellement bâti les contours, il a fallu donc appréhender le Idan de Samantha et ne pas trop s’en éloigner. Et oui, je trouve Idan très sexy, pas vous ? (Rires)

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La jaquette réversible du tome 1 : team Idan ou team Ethiel ?

Dans ce shôjo, comment avez-vous envisagé votre triangle amoureux ? Avec quels ingrédients ?

Samantha : Le triangle amoureux est une configuration classique, mais ô combien réaliste. On sait bien que le désir est décuplé lorsque l’objet désiré est convoité par un autre regard. C’est une trame assez vue et revue, mais Alchimia ne se focalise pas là-dessus, cela crée simplement une dynamique qui vient poser bien d’autres questions pour les choix de vie des personnages.

Miya : Sam m’avait fourni un descriptif d’Idan et d’Ethiel qui les mettait déjà en opposition au niveau de leurs caractères et de leurs apparences physiques. Qu’ils le veuillent ou non, ils représentent chacun leurs royaumes, avec leurs préjugés et leurs croyances. Je pense que tout l’enjeu de ce triangle amoureux va être de voir comment chacun va pouvoir dépasser son appartenance à un royaume ennemi pour être dans l’appréciation de l’humain. En tout cas, je comprends que Saë ait beaucoup de mal à se décider entre l’un ou l’autre, car il n’y a pas seulement l’aspect humain mais aussi tout l’aspect politique du monde d’Alchimia qui entre en jeu !

Alchimia : les coulisses de la promo de Miya et Samantha !

Dans votre monde il y a 3 magies : celle des mots, celle des âmes, celle des pierres. Tout comme les triangles amoureux, la magie c’est quelque chose qui existe dans énoooormément d’œuvres. Comment avez-vous construit les vôtres ? Avec quelles idées en tête ?

Samantha : Ce qu’il y a d’intéressant mais aussi de difficile avec la magie dans la fantasy, c’est qu’on peut tout faire… mais il ne faut pas pour autant que la magie rende tout possible et trop facile, car on peut rapidement se retrouver avec des incohérences. Il faut toujours être vigilant dans la construction d’une magie d’un point de vue scénaristique, il faut voir les possibilités qu’elle nous ouvre mais aussi ses limites, car sinon c’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi.
En ce qui nous concerne, ces alchimies nous ouvrent trois possibilités qui sont, symboliquement, des représentations du travail des artistes, dans la transmission, dans le fait de naviguer dans les souvenirs, de manipuler les mots, de changer les sentiments…

Et pour l’alchimie des pierres, on imagine facilement tous les artistes qui manipulent la matière…

Samantha : Exactement… La magie en fantasy rend donc plein de choses possibles et peut apporter de l’action et donner matière à réflexion. Ce sont des exagérations ou exacerbations de notre monde, de comment il fonctionne. Alchimie, Alchimia… On a vraiment cette idée de la transformation qui, pour moi, représente la démarche artistique.

Pour finir, qu’est-ce que vous aimeriez que vos futures lectrices retiennent de ce projet ? Quelles émotions vous avez envie de susciter chez elles ?

Samantha : Personnellement, j’ai envie que les lectrices ET lecteurs, car je ne pense pas que ce manga s’adresse uniquement aux filles, puisent du divertissement et de la réflexion.

Miya : Je suis également une lectrice, et il m’arrive d’être totalement éprise de certains manga. Ils font littéralement battre mon cœur et j’ai envie de continuer à vivre ces aventures avec les personnages, de les retrouver de tomes en tomes. Me dire que d’autres personnes vivent la même chose en lisant mes histoires, je trouve que ça nous connecte et ça me transporte de joie ! Tout ce que je souhaite, c’est que les lecteurs et lectrices se laissent embarquer dans notre monde et vivent l’aventure, le temps d’une lecture, avec tous les membres de l’Atelier…

Merci de votre temps et bonne chance à Alchimia !

Suivez l’actualité d’Alchimia via la page Facebook du livre ou sur le site des éditions Pika. Vous pouvez ensuite suivre Miya, sur son site internet ou via son compte Facebook ou découvrir Vis-à-vis dans sa nouvelle édition sur le site des éditions Pika. Pour Samantha Bailly vous avez l’embarras du choix : son site internet, sa page Facebook, Instagram, You TubeTwitter… Et si l’amitié entre Miya et Samantha vous a plu, retrouvez le double roman Nos Âmes Jumelles et Nos Âmes Rebelles, une fiction adolescente moderne, drôle et touchante qui s’inspire de la vie des deux amies. C’est aux éditions Rageot !

Remerciements à Samantha et Miya pour leur temps et leur accueil chaleureux, ainsi qu’à Laure des éditions Pika pour la mise en place de cette interview !

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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