[Interview] Kôji TAKEUCHI : des influences étrangères pour inspirer les créateurs japonais

Depuis le début de sa carrière en 1976, Kôji TAKEUCHI fait partie de ceux qui ont soutenu le monde de l’animation depuis les ombres, un peu à l’image de Masami SUDA, que nous avions interviewé durant la 18e édition de Japan Expo, à laquelle TAKEUCHI était également présent. Directeur du studio Telecom Animation Film mais également producteur, il a lui aussi un profil atypique puisqu’il a été amené à travailler aux Etats-Unis, notamment pour Warner Bros. Animation et Disney Television Animation.

Sa présence à Japan Expo aura été l’occasion de revenir sur sa carrière et sur les différences entre les méthodes américaines, japonaises mais aussi françaises, ainsi que sur son inquiétude grandissante quant à la formation des jeunes animateurs japonais…

Une carrière internationale

Alors qu’il est employé par le studio Telecom Anime Film, filière de TMS Entertainment spécialisée dans la production animée pour l’étranger, Kôji TAKEUCHI est envoyé aux États-Unis où il aura l’occasion de travailler avec Warner Bros. Animation et Disney Television Animation. « Pour moi, c’était plus facile de travailler pour les Américains, notamment parce qu’on n’hésitait pas à nous donner des ordres et que tout était plus compréhensible. On pouvait même donner notre opinion, et même des gens comme Steven Spielberg, qui était déjà très connu à l’époque, prenait en compte nos remarques. »

Kôji Takeuchi lors de Japan Expo 2017

TAKEUCHI souligne d’ailleurs que ce dernier point est aux antipodes de ce qui se fait au Japon : « C’est peut-être difficile à comprendre pour la France, mais au Japon, quand la hiérarchie a décidé qu’elle n’aime pas quelque chose, on ne peut pas vraiment s’y opposer. Par exemple, j’ai un jour dit à un producteur d’une chaîne de télévision qu’il se trompait, et ça ne lui a pas plu du tout ! (Rires) Pendant quelques années, sa chaîne a refusé de travailler avec moi ! (Rires) »

Son expérience à l’étranger l’aura rendu plus sensible aux failles de la méthode japonaise, qu’il critique sans réserve : « En revenant au Japon, j’ai eu beaucoup de mal avec les réunions. Normalement, il est question d’y prendre des décisions, mais au Japon, juste parce que quelqu’un qui n’a pas participé à la réunion pourrait ne pas être d’accord, le processus décisionnel n’avance pas. Ce genre de… « d’habitudes cachées » m’a posé beaucoup de problèmes lorsque j’ai recommencé à travailler pour mon pays natal. »

Kôji Takeuchi

Son parcours l’aura également amené en France, où il a étudié aux Gobelins afin de pouvoir former les animateurs japonais par la suite : « J’ai longtemps travaillé aux Etats-Unis, du coup je connais bien le système américain et ses écoles. Pour être honnête, je n’ai pas eu l’impression que la France ait produit quelque animé intéressant que ce soit pendant les années 80, voire même les années 90. Cependant, à partir des années 2000 j’ai eu l’impression que des dessins animés de bonne facture faisaient surface en France, et j’ai du coup voulu voir comment se passe la formation en France. J’avais beaucoup étudié selon la méthode « Disney », avant cela, et j’ai trouvé l’approche française très théorique. Au final, les productions françaises et américaines se ressemblent beaucoup, mais je pense que la France et sa méthode plus « théorique » a actuellement une certaine influence sur la méthode américaine. En comparaison, l’animation japonaise a beaucoup de fans, mais j’ai l’impression que d’un point de vue artistique, technique, le niveau est doucement en train de baisser. Cela m’inquiète beaucoup… »

Du décalage entre la formation et le monde professionnel au Japon

Cette inquiétude le mènera alors à se questionner sur la formation des jeunes animateurs japonais, sujet qui est aujourd’hui sa priorité : « à l’époque où j’étais directeur de Telecom Animation Film, on formait les jeunes animateurs qu’on recrutait. À partir d’un moment, j’ai eu l’impression que le niveau des nouvelles recrues baissait de plus en plus. J’en ai discuté avec d’autres directeurs de studios, et on s’est rendu compte que ce qu’on leur apprenait à l’école et ce qui leur était demandé une fois entré dans la vie active était assez différent. Du coup, nous nous sommes dit qu’il serait peut-être intéressant de repenser ce qui leur était enseigné avant qu’ils n’entrent dans l’entreprise. Au début, le plus important pour moi était de leur permettre d’obtenir les outils nécessaires pour travailler dans une entreprise mais maintenant, je pense que plus que la technique, ce qui importe c’est que les jeunes sachent clairement ce qu’ils espère faire dans le monde de l’animation. »

La femme sans mains et d'ombres et d'ailes, respectivement grands prix dans les catégories long métrage et court métrage du Tokyo Anime Award Festival, ont été réalisé par des Français.

La femme sans mains et d’ombres et d’ailes, respectivement grands prix dans les catégories long métrage et court métrage du Tokyo Anime Award Festival, ont été réalisé par des Français.

Afin de parfaire tout cela et d’aider l’animation japonaise à se développer, deux grands projets ont vu le jour, au centre desquels ont retrouve à chaque fois Kôji TAKEUCHI : le Tokyo Anime Award Festival et l’Anime Tamago. Le premier est un concours dont la prochaine édition aura lieu en mars 2018. Si on y élit chaque année la meilleure série et le meilleur long-métrage d’animation japonaise, le festival se démarque surtout grâce à un second concours, ouvert aux participations internationales. Pour TAKEUCHI, c’est l’occasion « d’apporter des éléments étrangers pour que les créateurs japonais s’en inspirent. »

Tokyo Anime Award Festival 2018

Tokyo Anime Award Festival 2018

Shiranpuri, Anime Mirai 2012

Shiranpuri, Anime Mirai 2012

L’Anime Tamago est, quant à lui, « un projet financé par l’état dont le but est de permettre aux jeunes animateurs de se faire la main en travaillant conjointement avec des vétérans. » Ce projet existe en fait depuis 2011, au départ sous le nom de Project A (2011), d’Anime Mirai (2012-2015) puis finalement d’Anime Tamago (2016-). Parmi les courts métrages réalisés dans ce cadre, deux d’entre eux auront d’ailleurs suffisamment de succès pour être adaptés en série : Death Billiard, qui donnera naissance à l’excellent Death Parade, et Little Witch Academia. Pour TAKEUCHI, « tous les animés proposés dans ce cadre n’ont pas vocation à devenir des séries, mais je suis heureux que ce genre de projet puisse se développer grâce à l’Anime Tamago. Cela étant dit, il ne faut pas non plus oublier les courts métrages aux sujets qui sont difficilement sérialisables comme Ojii-san no Lamp (qui jette un regard nostalgique sur l’occidentalisation du Japon au début de l’ère Meiji), ou encore Shiranpuri (histoire poignante d’un garçon qui se fait persécuter par ses camarades de classe). »

 

Remerciement à Kôji TAKEUCHI pour sa gentillesse et sa patience, ainsi qu’à son interprète.

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