Ippei Kuri : La nostalgie des Anciens

Avec des grands noms comme Hayao Miyazaki qui annoncent ou approchent de la retraite, l’heure est au renouvellement générationnel. Parmi ceux qui partent se trouve notamment Ippei Kuri, de son vrai nom Toyoharu Yoshida, ex-directeur de l’un des premiers studios d’animation, Tatsunoko Production. Il a pu observer les changements qui ont fait de nos chers dessins animés ce qu’ils sont aujourd’hui.
A l’occasion de Japan Expo, nous avons eu la chance de pouvoir revenir sur l’évolution de ce secteur au fil de ces cinquante dernières années. Une entrevue placée sous le signe de la nostalgie, agrémentée d’un petit pincement au cœur…

 

Ippei Kuri - photo : Lōlu © journaldujapon.com

 

L’animation d’après guerre, un nouveau champ de bataille ?

Le contexte difficile de l’après-guerre n’était pas favorable à la création d’un studio d’animation. Cela ne représentait rien de plus qu’un doux rêve pour Ippei Kuri et ses deux frères. C’est alors qu’Osamu Tezuka a créé Mushi Production, prouvant que ce genre de projet pouvait être à la fois pertinent et valorisable. Ippei Kuri se remémore : « Avec sa première série, Astro, le petit robot, il a su changer la donne en organisant une refonte, en réduisant les coûts de production et en proposant une animation plus limitée, allant directement à l’essentiel. Malgré tout, une série restait très chère à produire : pour Space Ace, mon premier projet, nous avions contracté plusieurs millions de yens de dette. Nous n’avons été sauvés de la banqueroute que par Fuji TV et une marque de jouets. Dans le même registre, l’achat de Gatchaman (La Bataille des Planètes) par les américains a été très important pour le studio. Si la modification du contenu de la série me laisse un sentiment très mitigé, cela a été un moindre mal puisque cela a permis l’exportation d’autres séries, par la suite. »

© by TATSUNOKO Production Déclic ImagesAu fil du temps, le studio a su donner vie à de nombreux projets, dont certains bénéficient encore maintenant d’une certaine notoriété, comme Gatchaman ou Kurenai Sanshirô (Judo Boy). Tatsunoko a toujours tenté de favoriser au maximum la création d’œuvres originales : « Il y avait plusieurs raisons à cela, mais la plus importante reste commerciale. Cela permet de rester maître des droits. Si vous les avez et que vous arrivez à tirer votre épingle du jeu, vous pouvez vendre d’autres projets par la suite, continuer à créer et apprendre tout en travaillant. Quand on adapte du contenu déjà existant, au final, on est juste un prestataire de service. On vous montre un projet, vous le dessinez, puis vous passez à autre chose. Vous n’en gardez aucune attache.

Par contre, produire du contenu n’est pas sans inconvénients. Cela demande cinq fois plus d’énergie quand il est question de présenter le produit à une chaîne de télévision, par exemple, qu’il va falloir convaincre sans l’appui de roman ni de manga préexistants. »

 

Maintenant c’est plus beau, mais c’était quand même mieux avant ?

©2005 TATSUNOKO Pro. KARAS committeeLes années ont passé, depuis, et quand on lui demande ce qui a le plus changé le visage de son travail, la réponse est a la fois sans surprise et sans appel : « l’introduction de l’ordinateur et des outils digitaux, bien sûr. Je l’ai vécue personnellement, puisque j’ai été producteur de Karas, la première série du studio Tatsunoko à s’en servir. C’était très compliqué, à l’époque, parce que vous aviez d’un côté les animateurs analogues et de l’autre, les digitaux. Ils n’arrivaient pas à s’entendre ni à se comprendre : chacun voyait à peu près où l’autre voulait en venir, mais ne savait pas comment y arriver …

De nos jours, on arrive à une qualité telle qu’il devient difficile de discerner ce qui a été fait à la main de ce qui a été fait à l’ordinateur. C’est une très bonne chose, mais je trouve qu’on a tendance à trop se focaliser sur le travail visuel, au détriment du contenu. Si on mettait autant d’effort dans le scénario qu’on en met dans le graphisme, on pourrait obtenir des œuvres de très grande qualité. L’animation a changé, elle est devenue plus économique et moins expressive. Il faudrait laisser une plus grande liberté d’expression aux professionnels. »
La montée en puissance du financement participatif a donné le coup de pouce manquant à certains projets, comme ce fut le cas pour Astérion ou pour Little Witch Academia 2. Ce circuit pourrait-il fournir un peu plus d’espace à la créativité ? « Le crowdfunding peut être un des moyens, mais il ne faut pas perdre de vue que quelque chose de bien n’est pas forcément ce qui marche le mieux. On peut produire une œuvre d’excellente facture qui peinera à faire ses preuves, et un projet auquel personne ne croit peut parfois trouver son public. La plupart des gens essaient de réduire les risques au maximum, mais quand autant d’individus financent un projet, arrivera-t-on à avoir suffisamment de liberté en proclamant qu’on va produire du neuf ? Probablement, oui, mais l’originalité est perçue différemment par chacun. »

 

Ippei Kuri - photo : Lōlu © journaldujapon.com

 

Maintenant retiré de ses fonctions depuis plusieurs années, Ippei Kuri reste neutre vis à vis de son successeur, Hiroki Narijima. « Je n’aurais pas forcément fait ces choix, mais en même temps, je n’ai plus mon mot à dire. Lors du lancement de Gatchaman Crowds, diffusé l’année dernière, Le nouveau patron du studio a eu la délicatesse de venir me saluer, me disant que le projet allait être mis en chantier et que cela n’avait rien à avoir avec ce que j’avais produit par le passé. C’est bien, chacun suit le chemin qu’il croit être le meilleur, comme je l’ai toujours fait quand j’étais à la tête de Tatsunoko … »
Du haut de ses 74 ans, Ippei Kuri est le témoignage vivant de cette époque où sont nés les dessins animés qui ont bercé l’enfance de toute une génération. On sent dans sa nostalgie la tristesse de celui qui aurait voulu rester éternellement jeune pour continuer à faire vivre sa passion, mais qui doit se résigner à laisser sa place à une nouvelle génération. Il reste conscient de ses responsabilités et de la nécessité de transmettre ses connaissances à ses successeurs, comme le prouve son activité de professeur à Nihonmatsu. S’il n’a pas l’aura d’un Tezuka ou qu’un Miyazaki, il reste néanmoins un personnage prépondérant de l’animation japonaise, tout en modestie et en discrétion.

Merci à Ippei Kuri pour sa gentillesse et sa affabilité, à son interprète Pierre Giner, ainsi qu’aux organisateurs.

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