Lectures estivales : un été très Picquier

Comme tous les ans, Journal du Japon vous propose une sélection de livres à emporter dans votre valise. Cette année, c’est avec les éditions Picquier que nous vous proposons de partir : quitter la ville pour une plongée dans la nature exubérante d’une péninsule japonaise, pénétrer dans l’esprit torturé d’un écrivain de romans policiers, et s’évader dans la peinture du Douanier Rousseau. À vous de choisir … ou de prendre les trois pour varier les plaisirs !

La péninsule aux 24 saisons de Mayumi INABA : vivre avec la nature

picquier péninsuleMayumi INABA a l’art de mettre en mots les petits bonheurs du quotidien. Après avoir enchanté le lecteur avec 20 ans avec mon chat, dans lequel elle racontait avec poésie les quotidiens imbriqués d’une femme et de son chat, elle revient avec un roman qui donne une folle envie de quitter la ville pour aller vivre dans un petit coin de nature entre mer et forêt.

La narratrice avec laquelle le lecteur va passer une année a quitté Tokyo pour une péninsule de la préfecture de Mie. Elle s’y est installée avec son chat, un ordinateur (elle travaille avec une maison d’édition), une caisse de livres et de disques et quelques vêtements.

Elle a pour voisins des retraités qui viennent lui rendre visite épisodiquement, un couple qui tient un atelier de teinture végétale et un autre qui récolte du miel. Parfois on lui apporte des pousses de bambou, parfois c’est elle qui offre des confitures maison.

Au fil des saisons, elle va apprendre à vivre avec la nature, à la connaître, à s’y promener, à cueillir, à récolter. Elle s’imprégnera totalement de cet univers, nouveau pour elle qui n’a vécu qu’à Tokyo à l’âge adulte, et avant cela sur une grande plaine plate au niveau de la mer, sans forêt ni montagne (les forêts n’existaient alors pour cette petite fille que dans les contes de Grimm).

Elle verra passer les saisons avec son calendrier des 24 moments des saisons de l’année.

À Tôkyô, j’utilise un calendrier de douze mois, mais ici, j’en ai accroché un au mur qui met en valeur les vingt-quatre saisons de l’année. Chaque mois est divisé en deux avec une couleur différente. En petites lettres, on indique les particularités de chacune des saisons et ce qu’il convient de faire. Par exemple :

Entrée dans l’été. Tailler les arbres à fleurs. Mettre en terre les bulbes et les plants. Semer les graines des fleurs annuelles. Mettre en terre les boutures. Cueillir les haricots, les asperges, les pousses de poireaux. Planter les aubergines, les tomates, les poivrons.

Shôman. À Kagoshima, les hortensias sont en fleurs. Deutzias, azalées satsuki, triolets fleurissent. Belles-de-jour, belles-de-nuit, crêtes-de-coq. Semer les graines des plantes annuelles, les graines des plantes vivaces, campanules, guimauves. Cueillir les haricots, les fraises.

Petit à petit, elle apprivoise son environnement, capte les couleurs, les odeurs, les sons, découvre les goûts des plantes, des coquillages, des champignons. Son corps s’adapte à cette nouvelle vie. Défricher, marcher, autant d’efforts physiques qui rendent le sommeil plus facile.

Je n’arrivais pas à m’endormir à Tôkyô, ici, est-ce parce que je passe mes journées dehors, le sommeil vient au bout de quelques secondes, un sommeil dense comme le miel.

Sa mère, qui a plus de quatre-vingts ans et a perdu une jambe, vient la voir de temps en temps. Elles admirent les lucioles dans le ciel d’été et écrivent des haïkus ensemble. La mère se promène parfois seule sur les chemins, poussant son fauteuil roulant, s’endormant dedans à l’occasion.

Un bonheur simple, puissant. Des amitiés solides entre voisins qui s’entraident, partagent des moments d’écoute, d’échange, de fête. Et si les fantômes du passé n’ont pas pour autant disparu (le père mort, dont la bibliothèque a servi à créer un petit pont, l’amie qui s’est suicidée, l’ancien compagnon disparu, le voisin de l’appartement d’à côté etc.), ils prennent place dans le grand cycle de la nature, ni plus, ni moins. Car tout passe, seul reste l’émerveillement devant le rouge des rhododendrons, la majesté des falaises, la limpidité de l’eau sur laquelle le soleil miroite. Et la lumière qui craque sur les branches …

Est-ce Buson qui a chanté l' »aveuglante lumière de la lune sur les rochers de l’hiver » ? On croit entendre le craquement de la lumière sur les branches, sur la moindre pierre. Les ombres noires dans la forêt, la rangée de petits arbres devant l’entrée, la route qui passe devant la maison en plan incliné, tout déborde du crépitement silencieux des éclats tranchants du clair de lune. Moi, je me penche sur la profondeur des ténèbres silencieuses où ni voiture ni âme ne passe, et mon oreille savoure l’ineffable plaisir d’être absorbée par la densité du silence.

Une petite merveille qui illuminera votre été !

Noir sur blanc de Jun’ichirô TANIZAKI : Quand un meurtre de fiction devient réel …

picquier noir sur blancUn auteur de romans policiers se rend compte que le nom et le profil de la victime de son dernier roman (qui vient d’être publié) ressemblent un peu trop à ceux d’un homme qu’il a rencontré à plusieurs reprises. Il a peur que quelqu’un se serve de cela pour tuer l’homme en question et faire porter le chapeau à l’écrivain.

C’était l’histoire d’un homme obnubilé par la question de savoir s’il était possible de commettre un meurtre, peu importait lequel, sans laisser aucune trace ; il se mettait en quête de la personne idéale à tuer pour mettre son idée en pratique, la trouvait, et commettait son crime au nez et à la barbe de la société. Pour le meurtrier, il s’était pris lui-même comme modèle, et pour la victime, il s’était inspiré de Kojima.

Le lecteur pénètre alors dans l’esprit torturé de ce romancier. Un être paresseux et dépensier, qui a des dettes auprès de son éditeur, de ses amis, de maisons de thé qu’il fréquente, de prêteurs sur gage. Un être qui analyse tout en détail, à s’en rendre malade : il imagine les paroles de son ex-femme devant un tribunal qui le jugerait pour meurtre, les dialogues, les discours, la sentence, et même la réaction du meurtrier après sa mort. Le lecteur l’accompagne dans son quotidien fait de paresse plus que d’angoisse devant la page blanche, d’achats compulsifs alors qu’il manque en permanence d’argent, de désirs pour les femmes (sans savoir vraiment ce qu’il veut, si c’est de la femme dont il a envie ou juste du fantasme qui l’obsède pendant des jours). Un être original, étrange, agaçant, déprimant, avec lequel le lecteur va avancer, se demandant jusqu’où le mèneront ses choix de vie irrationnels voire stupides.

Ce qu’il appelait son « démonisme », en fin de compte, se résumait à accumuler les dettes dans les maisons de thé, les maisons de rendez-vous, les éditeurs et ses amis. Il avait beau se rengorger du titre d’écrivain de génie maudit, sa vie de solitude n’avait pas d’autre origine ; en réalité, c’était à cause de son problème avec l’argent que ses amis l’avaient fui et que la société lui avait retiré tout crédit. Il mettait également son orgueil dans le fait de ne pas tomber dans la surproduction. En réalité, c’était moins par principe esthétique que par simple paresse ; il était un vrai cossard, qui ne désirait rien d’autre que se prélasser dix à vingt jours par mois, jusqu’à se retrouver sans un sou.

C’est brillant et dérangeant. C’est caustique, drôle et grinçant. Et la plume de Tanizaki, brillamment traduite par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, n’en finit pas de dresser le portrait d’un écrivain tout aussi passionnant qu’énervant.

Quitter le livre est comme sortir d’un rêve étrange. On est sonné, troublé, fatigué, amusé : un cocktail détonant à découvrir pour se frotter à un personnage comme vous n’en rencontrerez pas ailleurs !

La toile du paradis de Maha HARADA : 

picquier la toile du paradisVoici un livre original écrit par une romancière qui est également conservatrice et historienne de l’art. 

Orie est surveillante dans un musée au Japon. Une vie simple alors qu’elle était une chercheuse brillante spécialiste du peintre Henri Rousseau, parlant couramment le français et l’anglais, promise à un grand avenir dans le domaine de l’art. Que s’est-il passé pour qu’elle revienne vivre au Japon loin du monde des experts, des conservateurs des plus grands musées ?

Lorsqu’elle est convoquée par ses supérieurs pour aller négocier la venue d’une toile de Rousseau au Japon, le passé refait surface.

L’auteur replonge alors le lecteur en 1983, année où Orie était une chercheuse reconnue, un des plus grands spécialistes au monde du Douanier Rousseau, et qu’elle a été appelée par un grand et mystérieux collectionneur d’art suisse pour juger de l’authenticité d’une toile de Rousseau. Elle n’est pas seule à venir en Suisse : Tim, assistant du conservateur général du MoMA, a lui aussi été convié (enfin est-ce lui Tim Brown ou son supérieur Tom Brown qui a réellement été invité ?). Les deux experts devront cohabiter et livrer leurs conclusions au bout de sept jours, après avoir lu les sept chapitres d’un livre étrange qui raconte les dernières années de la vie de Rousseau.

Le lecteur découvre alors la vie miséreuse du peintre, mais aussi toute la richesse de son esprit créatif, la jungle qui l’habite, la muse qui l’inspire. Un passionné, un envoûté, qui créa des tableaux grands comme ses rêves, denses, débordant de verdure foisonnante et de vie. Apollinaire et Picasso croyaient en lui. 

Chapitre après chapitre, le lecteur tente de comprendre la genèse de son tableau probablement le plus connu, Le Rêve. Un récit passionnant, touchant, émouvant, autant pour le lecteur que pour les deux experts. Ces deux passionnés sont à la fois très pointus dans leurs connaissances du peintre et de son œuvre, et hypersensibles à la beauté, à l’esprit de création, à la magie de l’art.

Tim se souvient d’ailleurs très bien de sa première rencontre avec Le Rêve.

J’avais seize ans. Mes parents m’avaient emmené visiter New York, quand je l’ai rencontré. Ici, dans une salle d’exposition du MoMA.
Dès l’instant où il avait posé son regard sur la toile, une décharge de courant l’avait parcouru de la tête aux pieds, le laissant incapable d’esquisser un mouvement. Comme s’il était ensorcelé. Comme si un vide le gagnait tout entier.
Alors qu’il regardait la peinture, les lumières de la galerie s’étaient éteintes ; le tumulte environnant ne parvenait plus à ses oreilles. Avec courage, l’adolescent avait fait un pas vers la jungle. Il désirait à tout prix lui parler, parler à cette femme pointant quelque chose de son doigt, comme sil elle lançait une accusation.
Qu’est-ce qui te rend si triste ?
Ainsi s’était-il adressé à elle.
Ce n’était pas qu’elle pleurait – et son expression n’était pas davantage mélancolique. Mais elle ne souriait pas pour autant. Quelque chose l’attristait, la chagrinait, au-delà du supportable. Voilà ce que s’était dit le garçon. Et il aurait bien voulu lui porter secours.

Une plongée dans l’univers de l’art, des musées, des expositions. Une énigme qui s’épaissit de page en page comme un excellent roman policier, mais surtout une découverte ou redécouverte d’un peintre qui fut beaucoup moqué et critiqué de son vivant, avant de devenir après sa mort un des plus grands peintres du vingtième siècle.

Un livre captivant qui donne envie de se précipiter dans le musée le plus proche pour sentir la beauté des tableaux qu’il renferme.

Vous avez désormais le choix … Bonne lecture et bonnes vacances ! 

Japan in Motion : Et vous, quel Japon préférez-vous ?

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2 réponses

  1. Enyss dit :

    J’ajouterais aussi Call-Boy de ISHIDA Ira, histoire relatant la découverte des désirs et des felures de femmes par un jeune homme travaillant au sein d’un club privé et apprenant par la même occasion sur lui-même…

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