L’art mangatique : une petite exposition pleine de caractère

Cela n’aura probablement échappé à personne, l’année a été très riche pour la culture japonaise en France, notamment avec Japonismes 2018 qui fête les 160 ans des relations diplomatiques franco-japonaises. Bien que n’y étant pas officiellement affiliée, l’exposition « L’art mangatique », qui s’est tenue du 27 novembre au 2 décembre, partage le même esprit en s’articulant autour de dessins exclusifs représentant la France, réalisés par des illustrateurs japonais. Nous avons eu l’occasion de rencontrer les instigateurs de cet événement pour discuter de la genèse de cette exposition, mais aussi Refeia et Sakana Mishiki, deux des quatre artistes qui y ont participé. Avec eux, nous reviendrons sur leur parcours et sur ce qui les a amené à devenir illustrateurs, mais aussi sur la façon dont ils perçoivent la France…

Faire découvrir les illustrateurs japonais et leur travail

Kunihisa Mantoku, organisateur de l’exposition

Composée en tout et pour tout de douze œuvres, cette exposition aux dimensions modestes s’est déroulée dans la galerie Sway, boutique spécialisée dans les produits de qualité fabriqués au Japon, située dans le quartier du Marais (Paris). Cette boutique a déjà eu l’occasion auparavant d’accueillir d’autres événements du même genre, mais il s’agissait jusqu’alors d’objets d’arts plus traditionnels, comme des estampes (ukiyo-e) ou des toiles. Pour Kunihisa Mantoku, l’un des deux organisateurs, l’idée de cette exposition ne date pas d’hier  : « Je suis venu en France de 2008 à 2009 dans le cadre du programme vacances-travail, et Fumiharu Takebayashi, avec qui j’ai monté ce projet, est venu en 2010. À vrai dire, je ne pensais pas faire ce genre de choses, au départ. Je voulais juste voyager en train à travers l’Europe ! J’habitais à Paris, à cette époque, et je savais qu’il existait des conventions dédiées à la culture populaire japonaise, comme par exemple Paris Manga. C’est d’ailleurs en y allant que j’ai rencontré Jordan Cognard, de Kawa Soft. J’ai ainsi eu l’occasion d’en apprendre plus sur le marché de la culture populaire japonaise en France. Finalement, je suis retourné au Japon, et je me suis rendu compte qu’il n’y avait que très peu d’informations sur ce qui marche en France, sur les habitudes de lectures du public français et sur ses goûts. Vu que j’y avais résidé un certain temps et que je m’y étais intéressé, j’ai pu en parler autour de moi. »

Depuis, Mantoku cherche à promouvoir la culture populaire japonaise : « Il y a quatre ans, nous avons eu pour ambition de créer un espace dans lequel tous pourraient se retrouver autour d’une passion commune, un peu comme un petit Akihabara où on pourrait discuter animé et manga autour d’un verre. Malheureusement, cela représentait un investissement trop important alors on a commencé à réfléchir à ce qu’on pourrait faire dans un premier temps. En avril dernier, je suis venu à Paris et j’ai découvert la galerie Sway à l’occasion d’un vernissage et j’ai découvert qu’il était possible d’y tenir une exposition à moindre coût. L’objectif est d’y mettre à l’honneur les illustrateurs, qui peuvent parfois être connus dans la sphère asiatique, mais qui le sont rarement en France. Du coup, on s’était dit que ça pourrait être intéressant de demander aux participants de dessiner la France. Au final, ils ont tous dépeint Paris, mais bon ! (rires) »

Quatre œuvres pour quatre visions de la France

Chisato Naruse, Luna Tsukigami, refeia et Sakana Mishiki ont donc exposé trois toiles dont une exclusive chacun. Ces quatre artistes, sélectionnés par Fumiharu Takebayashi, ont tous fait leurs débuts au début des années 2000 et ont été choisis dans l’objectif de représenter un aspect de la culture japonaise trop rarement mis en lumière dans nos contrées, l’illustration.

 

« Boulangerie »

Seule femme du groupe, Chisato Naruse a commencé sa carrière de dessinatrice en participant à la création du jeu Yume no Tsubasa et illustre depuis des jeux vidéo et des light novels. Sa contribution principale représente la façade d’une boulangerie parisienne, et pour cause, il s’agit d’un dessin réalisé sur commande pour une enseigne française. Elle mettait également en vente pendant l’exposition des herboriums, des petits flacons contenant une fleur ainsi que le dessin d’un personnage réalisé de sa main.

 

 

 

« Un jardin sur les toits »

De son côté, Luna Tsukigami a commencé avec des illustrations de mode pour Kobe Collection pour ensuite dessiner des mangas, faire du chara-design, du design, du concept art… Pour ses camarades Refeia et Sakana Mishiki, il semble « occuper une position un peu particulière. Si on devait le décrire, on dirait que c’est un marginal, mais dans le bon sens du terme. Quelqu’un d’unique. » Il est l’auteur du recueil d’illustrations Headphones Design Guidebook 2013, et a participé à la réalisation du jeu vidéo en réalité virtuelle Projet LUX. Pour sa part, il a choisi de représenter les toits de Paris, pour en donner une image « fraîche, majestueuse et splendide », pour reprendre ses termes.

 

« Tricolore »

Le troisième artiste, Refeia, ne se destinait au départ pas à ce métier, mais, comme nous le verrons plus loin, y a lentement glissé au fil du temps. À l’origine ingénieur pour le secteur automobile, il a participé au jeu vidéo Million Arthur et illustre également des light novels. Il a choisi de représenter Paris à travers un de ses symboles les plus reconnaissables, la tour Eiffel, tout en mettant en avant les couleurs du drapeau français. Il avoue d’ailleurs avoir eu quelques soucis quand il a voulu représenter la dame de fer : « j’ai été un peu naïf quand j’ai commencé à la dessiner, je me suis très vite rendu compte que sa structure était très complexe… Au départ, je l’ai représentée plus grande, mais ça ne me plaisait pas trop et du coup, je l’ai rétrécie. »

 

« Communiqué »

Enfin, Sakana Mishiki constitue le quatrième et dernier contributeur de l’exposition. Après avoir passé sa jeunesse en Iran et au Barheïn, il est revenu au Japon et a terminé ses études à l’université de Tokyo pour finalement travailler pour une entreprise spécialisée dans le packaging et l’habillage de site internet. Sans trop savoir pourquoi (de son propre aveu), il est également devenu maître de conférence à l’université et intervient sur différents thèmes comme les systèmes d’information ou le dessin sur Photoshop. Contrairement à Refeia qui voulait proposer un dessin dans lequel la France se reconnaîtrait directement, Sakana Mishiki a choisi de tenter de surprendre en figurant le pont Alexandre III. D’après lui, ce pont représente un chemin vers l’avenir et la mouette posée dessus, la communication.

Nous n’avons pour l’occasion pu rencontrer que deux de ces quatre personnalités, Refeia et Sakana Mishiki, mais ce fut l’occasion d’en savoir plus sur eux et sur leur parcours, atypiques et différents chacun à leur façon.

Le parcours inattendu d’un ingénieur…

Refeia

À l’origine, Refeia, dont c’est la première venue en France, ne pensait pas faire un jour du dessin son travail : « J’ai fait des études d’ingénieur à l’université et j’ai commencé à travailler dans le secteur automobile, où je développais des logiciels. J’avais déjà commencé à dessiner à l’université, un peu comme un loisir. Avec le temps, je me suis amélioré et après quelques années, j’ai commencé à travailler en tant qu’illustrateur, en marge de mon emploi. Avec le temps, j’ai eu de plus en plus de travail dans ce domaine, et j’ai finalement quitté mon entreprise pour devenir illustrateur free-lance il y a douze ans. »

Quand on lui demande si un déclencheur spécifique l’a poussé à faire du dessin son activité principale, il répond : « Non, pas vraiment. C’est juste que j’avais des amis qui en avaient fait leur métier et qu’ils avaient l’air de bien s’amuser, alors j’ai voulu me lancer moi aussi. À ce moment, on m’avait également confié la réalisation des illustrations d’une light novel qui avait gagné le Grand Prix Dengeki. Mais l’œuvre pour laquelle j’ai eu l’impression de m’en être le mieux sorti, c’est dans ma participation à Million Arthur et à la light novel Seiken Tsukai no World Break. Cette dernière a duré plutôt longtemps, donc j’en tire un certain sentiment d’accomplissement. Dans ce format, on fait surtout attention à ce que les illustrations ne deviennent pas des « explications » du texte. Si l’illustration ne fait que figurer ce que raconte la partie écrite, cela devient vite ennuyeux pour le lecteur. C’est bien plus intéressant si les images et le récit sont légèrement en décalage et apportent de nouvelles informations sur l’histoire et sur les relations des personnages, sur leurs expressions faciales… Cela me permet de faire mon travail d’illustrateur tout en gardant une approche créative. »

À gauche, les illustrations de Refeia, à droite, celles de Luna Tsukigami.

Contre toute attente, il n’a pas été particulièrement marqué durant sa jeunesse par les dessins animés et les mangas, comme c’est souvent le cas pour ses pairs : « J’ai grandi dans la préfecture de Gifu, à la campagne et il n’y avait autour de chez moi que des montagnes. Au Japon, les chaînes télévisées étaient souvent locales quand j’étais jeune, et il était rare de pouvoir regarder des dessins animés lorsqu’on n’habitait pas dans une grande ville. Maintenant qu’il y a internet, le problème est moindre, mais à l’époque il existait un véritable gouffre entre la ville et la campagne. Un peu plus tardivement, j’ai beaucoup aimé Evangelion et Macross Plus. »

S’il n’avait jamais vraiment côtoyé les autres participants de l’exposition avant cette année, il connaît Sakana Mishiki depuis maintenant plusieurs années, qu’il a rencontré à l’occasion d’un atelier de dessin : « En fait, je lisais déjà tout ce qu’il faisait depuis des années, j’étais fan ! Si je devais le décrire en un mot, c’est quelqu’un de très… libre ? Honnêtement, si je peux m’exprimer sans fard, je dirais même que c’est quelqu’un de très marginal, voire même bizarre ! (rires) »

Le professeur malgré lui

Sakana Mishiki

Ce n’est pas Sakana Mishiki qui le contredirait : « Depuis mon plus jeune âge, je suis un peu particulier… Au collège, il m’arrivait d’acheter jusqu’à 20 livres par jour. Évidemment, je ne pouvais pas me les offrir avec mon argent de poche, alors j’achetais surtout des livres d’occasion. Au Japon, lorsqu’un ouvrage a passé un certain temps en rayon sans être vendu, il est renvoyé à l’éditeur, mais en faisant ça, ils ne rapportent rien alors on les retrouve facilement dans des boutiques de seconde main, dans le quartier de Jinbôchô par exemple. À l’époque, les prix allaient de 10 à 100 yens ! Avant même que je m’en rende compte, je me suis retrouvé avec une collection de plus de 6000 livres dans ma chambre ! (rires) »

Avec son attitude désinvolte, il n’en est pas à sa première visite en France, c’est même la troisième. Mais d’où vient-il ? « Par où commencer ? J’ai étudié les systèmes d’information à l’université et c’est à cette époque qu’internet est apparu… Ou plutôt, c’est à ce moment que tout le monde a commencé à s’en servir. Les personnes qui dessinaient numériquement étaient peu nombreuses mais moi j’avais abandonné le papier. Enfin, pas vraiment, c’est juste que je n’aime pas me salir les mains ! (rires) Après mes études, j’ai commencé à travailler… À vrai dire, c’était une entreprise assez proche du milieu du jeu vidéo érotique. On s’occupait du packaging, par exemple. Après avoir mis un pied dedans, j’ai doucement glissé vers ce secteur. Tout en faisant ça, j’ai aussi travaillé pour Kadokawa… Au milieu de tout cela, je me suis également retrouvé à donner des cours, je crois que j’ai commencé en 2002… Au départ, j’enseignais principalement l’ingénierie de l’information, mais maintenant que le dessin numérique s’est imposé comme une évidence, je donne aussi des cours de dessin sur Photoshop. »

À gauche, les illustrations de Sakana Mishiki, à droite, celles de Chisato Naruse.

Du fait de sa préférence pour le dessin numérique et de sa connaissance approfondie des logiciels de dessin, Sakana Mishiki n’hésite pas à avoir recours à des méthodes peu orthodoxes, comme par exemple l’incorporation d’éléments photographiques dans ses œuvres  : « J’en utilise souvent pour mes paysages, mais la base reste le dessin. Cela me permet entre autres de donner plus de texture à certains éléments, comme dans l’une des œuvres exposées, Alice in Cakeland. Pour le pont Alexandre III, j’ai eu recours à la photo et à de la CG pour obtenir des reflets plus métalliques. »

Quant à ce qui l’a amené à enseigner, lui même ne semble pas vraiment le savoir : « J’avoue que je ne sais pas trop ! Bizarrement, je regrette même un peu d’avoir commencé à enseigner (rires). C’est probablement parce que je parle avec arrogance, comme si je savais tout. Au Japon, il faut une autorisation spécifique pour enseigner en primaire, au collège ou au lycée, mais ce n’est pas le cas de l’université. On regarde surtout les capacités à donner correctement un cours et tant que l’université et le ministère de l’éducation ne s’y opposent pas, ça passe. Moi, je n’ai même pas suivi de formation pour devenir enseignant ! Avec le temps, j’ai du oublier… C’est peut-être parce qu’à l’époque je n’avais pas d’argent et que je cherchais un travail qui ne nécessitait pas de force physique. Je n’avais pas de fonds et je cherchais quelque chose que je puisse faire sans avoir recours à autre chose que ma personne. Indépendant, ingénieur, artiste ou bien enseignant… À vrai dire, cette dernière option est la seule pour laquelle je m’en suis vraiment bien sorti ! (rires) »

Paris vu du Japon

Luna Tsukigami réalisant une dédicace durant le vernissage

Pour ces artistes ayant eu pour mission de représenter notre pays dans leurs œuvres, venir en France signifie également pouvoir se confronter à ce qu’ils imaginaient pendant qu’ils dessinaient quitte à ce que le choc soit de taille. Ils expliquent que ce qui les a le plus marqué depuis leur arrivée en France, c’est surtout l’aspect artificiel de la ville, ce qui pourrait nous sembler surprenant quand on connait le degré d’urbanisation des grandes villes japonaises. Mishiki explique qu’ « on ne trouve pas beaucoup d’espaces réellement naturels à proprement parler. Par exemple, même dans les parcs les arbres sont parfaitement alignés, d’une façon qui ne serait pas possible dans la nature. Même ces espaces sont sous le contrôle de l’homme. Il y a aussi toutes ces rues labyrinthiques qui témoignent de l’ancienneté de la ville, c’est très intéressant. On sent que les choses se sont accumulées à travers une longue histoire et que les constructions se sont empilées avec le temps. Toutes les constructions humaines deviennent probablement comme ça sur le long terme. »

Refeia abonde dans le même sens : « Pour le dire différemment, la ville a atteint un stade où il est impossible de rendre tout parfaitement propre, un peu comme un gigantesque agglomérat architectural. Cela dégage une impression de force. J’ai aussi adoré voir des couples de personnes âgées qui se tenaient encore par la main, personne ne fait ça passé un certain âge, au Japon. »

En tant qu’organisateur souhaitant promouvoir la culture populaire japonaise en France, Mantoku a tenu à soulever quelque chose de plus général : « En France, il n’y a pas vraiment d’idées préconçues sur le Japon, et je trouve cela plutôt chouette. La culture est souvent perçue au Japon comme quelque chose de malsain, notamment à cause de l’affaire de Miyazaki Tsutomu, un otaku qui a enlevé et tué des enfants. Ça s’est beaucoup calmé depuis, mais il y a encore des gens qui en ont gardé un à-priori vis à vis de la culture populaire. En venant en France, j’ai réalisé que les Français sont conscients que ce genre de fait divers existe, mais il y en a beaucoup qui voient le Japon comme source d’innovation, et ça me fait plaisir. »

Au final, si on peut déplorer la communication plutôt tardive autour de ce petit événement, on ne peut que louer cette volonté de mettre en avant une profession souvent méconnue, celle d’illustrateur, et les travaux d’artistes dont la renommée peine à franchir nos frontières malgré leur talent. L’espace mis à disposition par la galerie Sway est un peu petite, mais cela ne représente pas en soi un problème, une fois ramené à la quantité d’illustrations exposées. Les quatre artistes présentés pour l’occasion débordent de talent, et comme le soulignait Kunihisa Mantoku, il en reste énormément à découvrir. Nous espérons que son confrère Fumiharu Takebayashi et lui auront à nouveau l’occasion de réaliser d’autres projets de ce genre, peut-être à une échelle un peu plus grande ?

En attendant, si vous voulez en savoir plus sur les artistes de cette exposition n’hésitez pas à consulter leurs sites internet :

Le catalogue de l’exposition

Remerciements à Chloé Brood de la galerie Sway pour la mise en place de ces interviews, à Kunihisa Mantoku, Fumiharu Takebayashi, Refeia et Sakana Mishiki pour leur patience et leur gentillesse.

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