Kafka sur les planches, de Murakami à Ninagawa : histoires et vies croisées

Au théâtre de la Coline, du 15 au 23 février, dans le cadre de Japonisme, se déroulait la mise en scène de Kafka sur le rivage par Yukio NINAGAWA. Occasion pour le public français de découvrir ou redécouvrir le chef d’œuvre d’Haruki MURAKAMI, la pièce était aussi une opportunité idéale pour se familiariser avec le travail du metteur en scène, disparu en 2016 et dont l’adaptation de Kafka sur le rivage constitue la dernière œuvre, et un formidable chant du cygne.

Kafka sur le rivage © La Colline - théâtre national

© La Colline – théâtre national

Le roman nommé Kafka

Avant de plonger dans les quelques trois heures de la pièce, suivons les conseils d’un des personnages en faisant les choses dans l’ordre, et resituons. Avant d’être une pièce créée en mai 2012, avant d’être jouée à guichets fermés 7 ans plus tard en France, Kafka sur le rivage est un roman, peut-être l’un des plus important de son auteur, Haruki MURAKAMI. Lui-même est un personnage singulier, plusieurs fois pressenti pour recevoir le Nobel de la littérature. Une star mondiale mal-aimée dans son pays, du moins par ses pairs, auquel on doit pourtant quelques monuments de la littérature contemporaine, des Chroniques de l’oiseau à ressort au nécessaire Underground – livre d’entretien faisant suite à l’attentat du métro de Tokyo, en 1995 – en passant, donc, par Kafka sur le rivage, parût en 2004 au Japon et 2016 en France, chez Belfond.

Kafka sur le rivage Photo © Takahiro Watanabe - HoriPro Inc

Photo © Takahiro Watanabe – HoriPro Inc

Le roman raconte deux histoires. D’un côté celle du personnage éponyme, Kakfa Tamura, jeune adolescent de 15 ans, en fugue, aspirant à devenir « le garçon de 15 ans le plus courageux du monde », pour reprendre ses mots, et surtout, à fuir la prophétie œdipienne que lui a faite son père. De l’autre celle de Nakata, un vieil homme, la soixante passée, se décrivant volontiers comme un idiot mais ayant néanmoins l’étonnante capacité de parler aux chats.

Dans un monde où les frontières entre réalité et merveilleux n’ont de cesse de se brouiller, tous deux vont croiser la route d’une série de personnages tous plus marquant les uns que les autres, le bibliothécaire Oshima et sa mystérieuse responsable, Mlle Saeki. Un camionneur au stoïcisme admirable, Hoshino, la coiffeuse Sakura

Voyage initiatique, roman d’apprentissage mais aussi, pêle-mêle, fable humaniste, conte merveilleux, tragédie ou comédie, Kafka sur le rivage est une œuvre somme, qui par la variété de ses formes, la multiplicité des personnages qui s’y croisent et des lieux qui s’y succèdent – en vrac Tokyo, une aire d’autoroute, Takamatsu, une bibliothèque, une cabane dans la montagne, le rivage du titre … – semble inadaptable. Sentiment que renforcent par ailleurs les quelques 638 pages du roman, ainsi que sa composition, les chapitres impairs étant dédiés à l’histoire de Kafka, les pairs à celle de Nakata.

Décors métaphoriques, monde nouveau

En pratique donc, Kafka sur le rivage a tout de l’œuvre impossible à porter sur les planches. Il faut dire que l’écriture de MURAKAMI, riche en références, au style si caractéristique, à la frontière du réalisme magique, résiste difficilement à l’épreuve de l’adaptation. Un challenge de taille, face auquel, néanmoins, Yukio NINAGAWA semblait être l’homme de la situation. Habitué aussi bien du théâtre classique (Shakespeare, Tchekhov, Euripide, Ibsen ou Beckett) que des adaptations d’auteurs contemporains japonais (MISHIMA, Ryu MURAKAMI, TANIZAKI ou TEZUKA), il s’est surtout attaqué par trois fois à la pièce de Sophocle, Œdipe Roi, une œuvre qui joue un rôle tout particulier dans Kafka sur le rivage. En d’autres mots, NINAGAWA avait tout pour approcher le roman de MURAKAMI de la bonne manière, et, de fait, le résultat, loin de décevoir, est un formidable succès. Sa mise en scène est tout autant une brillante et fidèle illustration du roman qu’une œuvre à part entière, touchante et singulière.

Kafka sur le rivage Photo © Takahiro Watanabe - HoriPro Inc

Photo © Takahiro Watanabe – HoriPro Inc

A l’origine de ce succès, il y a d’abord un choix de mise en scène original et fort. Face à l’impossibilité d’utiliser un seul décor pour toute la pièce, et à la nécessité de changer rapidement de lieu selon que l’on voit l’histoire de Kafka ou celle de Nakata, NINAGAWA a en effet inventé un ingénieux dispositif de boites translucides sur roulettes, à l’intérieur desquelles chaque lieu de la pièce est symbolisé.

Une boite avec deux tables et une poubelle sur le devant, une autre avec des urinoirs sur la gauche, une troisième avec des distributeurs sur la droite, une dernière au fond, avec un bus, et c’est une aire d’autoroute qui prend vie sur scène. Plusieurs rangées de livres, disposées dans diverses boites sur toute la profondeur de la scène, et il n’est pas bien difficile pour le spectateur de se figurer la confortable bibliothèque où Kafka passe ses journées à lire.

L’avantage de ce dispositif est double : bien sûr, le premier est d’ordre pratique, le passage d’une section à l’autre de l’histoire se faisant rapidement, en déplaçant quelques boites. Quant au second il est plutôt esthétique, les changements de scène prenant l’aspect d’un hypnotique et minutieux ballet d’hommes en noirs et de décors glissant sur la scène. Toujours à ce sujet, il convient aussi de noter et saluer le formidable travail de Tsukasa NAKAGOSHI, à l’origine de la scénographie et qui a réuni, pour la pièce, les plus somptueux décors. Chaque boîte, en effet, est un trésor d’invention, au symbolisme éloquent. Un banc cassé pour figurer une retraite dans la montagne, quelques néons pour un hôtel, des arbres touffus pour la forêt, des rayonnages débordants de livre pour une bibliothèque, chaque décor est une œuvre d’art en soi. Surtout, chaque bloc respire la vie, donnant à la pièce un côté sensible. De l’écriture de MURAKAMI, on dit souvent qu’elle déborde de marques, et que ces dernières contribuent à ancrer ses œuvres dans un réel familier, parce que parler des Ray-ban que porte son personnage ou du paquet de Camel qu’il fume, c’est s’assurer que le monde entier puisse se le figurer. Et la minutie avec laquelle NAKAGOSHI a conçu les décors répond à la même dynamique, rendant visibles et concrets la réalité et le réalisme de la pièce, plaçant le spectateur dans un monde familier.

 

Promenons-nous dans les bois, tant que les fantômes n’y sont pas

Comme un miroir à ce souci du détail qui se retrouve jusque dans les costumes d’animaux, la musique répond à une toute autre dynamique. Quelques morceaux s’y succèdent mais, pendant une grande majorité des trois heures de représentation, ce sont surtout deux titres du groupe islandais Sigur Ros qui accompagnent l’action sur scène, « Von » et « Festival »… Deux morceaux amples et planants qui donnent à la pièce un côté irréel parfaitement adapté à Kafka sur le rivage. Et dès lors, de ce contraste entre musique et décors naît une impression que tout lecteur de MURAKAMI connait, celle d’une familière étrangeté, d’un glissement tranquille et apaisé du réel vers un monde nouveau et merveilleux.  C’est d’ailleurs à ce titre que la mise en scène de NINAGAWA marque le plus. A défaut d’avoir cherché l’exhaustivité, malgré les coupes franches dans le texte source et la liberté prise avec la chronologie de l’œuvre, la pièce est fidèle au texte de MURAKAMI, non pas bêtement, reprenant mots à mots les répliques du roman, mais plutôt en en saisissant et restituant l’ambiance, le ton. Une démarche qui témoigne de la sensibilité du metteur en scène et qui transparaît dans chaque scène. L’exemple le plus flagrant de cela est peut-être l’usage fait de la forêt, élément clef du roman, lieu inquiétant, où l’on se perd autant qu’on se retrouve, labyrinthe réel et métaphorique dans lequel Kafka s’engouffre à plusieurs reprises.

Kafka sur le rivage Photo © Takahiro Watanabe - HoriPro Inc

Photo © Takahiro Watanabe – HoriPro Inc

Dans la pièce, cette dernière est représentée par des boites remplies d’arbres, dont NINAGAWA ne fait pas un usage premier degré et facile. Ainsi, dans la première partie, et alors même que les personnages sont encore en pleine ville, les arbres apparaissent sur les côtés de la scène, comme pour illustrer la confusion du jeune Kafka, déjà perdu dans sa forêt métaphorique. Plus tard, quand il devra réellement se retirer dans la montagne, la forêt, les blocs remplis d’arbres, se mettront à bouger dans tous les sens. Sur scène, Kafka courant entre eux, est une somptueuse référence et illustration d’un moment clef du roman inadaptable sur les planches. Kafka sur le rivage, la pièce donc, n’est pas une transcription de Kafka sur le rivage, le roman : c’est une œuvre nouvelle, un regard nouveau porté sur le chef d’œuvre de MURAKAMI, un regard qui va à l’essentiel cherchant ce qui fait l’essence de l’œuvre sur laquelle il se pose et essayant, à chaque instant, et souvent avec succès, de la sublimer, de transformer le langage littéraire en langage théâtrale.

Bien sûr, cela n’aurait pas été possible sans la performance des acteurs, tous plus justes les uns que les autres. Parmi eux néanmoins, il convient de saluer la prestation de Katsumi KIBA, qui prête ses traits au naïf Nakata avec une bouleversante délicatesse, rendant plus attachant encore ce gentil et courageux vieillard. Quant à Kafka, jamais l’adolescent n’aura été aussi touchant que lorsqu’il est incarné par Nino FURUHATA dont le visage juvénile semble avoir été taillé pour exprimer ses doutes et ses questionnements existentiels. Et si l’intrigue liée au premier se veut résolument plus légère – et ce malgré quelque passages franchement inquiétants – dans les deux segments de la pièce se déploie une même tendresse, un même attachement, autant de l’auteur que du metteur en scène, à ces personnages qui forment une vraie communauté de malheur. Car c’est peut-être là la plus grande force des quelques six-cents pages du roman et trois heures de la pièce : histoire de personnages en marge, mal dans leur peau, de personnage abîmés et perdus, Kafka sur le rivage est aussi une affaire d’espoir, et dit autant que le malheur ne se supporte pas toujours seul, que les gens changent, « les cœurs changent » et qu’au bout du voyage et malgré les pertes, il y a toujours un lieu où revenir. Que sur chaque rivage lavé par la pluie, après le temps des tragédies, inévitablement, vient celui de la vie.

Kafka sur le rivage - Photo © Takahiro Watanabe - HoriPro Inc

Photo © Takahiro Watanabe – HoriPro Inc

Visuellement sublime, l’adaptation de Kafka sur le rivage par NINAGAWA devrait convaincre tout autant les lecteurs de MURAKAMI que ceux découvrant l’œuvre pour la première fois. Bien sûr, quelques éléments du roman manquent. Les références à la musique principalement, ainsi que certains passages importants. Pourtant, face à l’amour du matériau initial qui transparaît dans chaque scène, face à la délicatesse de l’histoire et la sensibilité de son adaptation, impossible de rester de marbre. Kafka sur le rivage est une vague qui déferle avec douceur et par laquelle il convient de se laisser porter, jusqu’à un monde nouveau. 

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