Fishmans, 20 ans plus tard

Le 15 mars 1999 disparaissait Shinji SATO, chanteur et guitariste du groupe Fishmans. Longtemps resté quasi-inconnu en-dehors de l’archipel, ce dernier a vu sa notoriété grimper en flèche ces dernières années, en grande partie grâce au bouche à oreilles en ligne. Descriptif d’un groupe à l’histoire et à l’évolution musicale atypique.

Fishmans pochette Long Season

Pochette de l’album « Long Season »

Si vous fréquentez régulièrement des sites communautaires dédiés à la musique, il est possible que le nom de Fishmans vous dise quelque chose. Fréquemment décrit comme un groupe au travail injustement méconnu, ce dernier a pourtant fini par acquérir une certaine réputation grâce à son album « Long Season » sorti en 1996. Une douce rêverie d’environ 35 minutes composée de 5 parties (pouvant être considérées comme un seul et unique morceau), œuvre ambitieuse musicalement mais pourtant accessible, et qui sonne surtout comme une expérience auditive et sensorielle unique.

Du dub à l’ambient, la transition progressive de Fishmans

Mais avant de s’orienter vers ce style éthéré et onirique qui a fini par faire sa réputation, Fishmans était à ses origines un groupe de dub (branche musicale issue du reggae américain). Si ce décalage artistique entre les débuts du groupe et ses dernières productions peut sembler étonnant, il est cependant le fruit d’une transition cohérente que l’on peut ressentir en écoutant sa discographie dans l’ordre chronologique.

Après un premier album, « Chappie, Don’t Cry » proposant un dub très (trop ?) classique, les deux prochaines sorties (« King Master George » et « Neo Yankees’ Holiday ») affirment une approche plus ambitieuse de la musique, avec une plus grande variété d’instruments et de genres ainsi que des éléments psychédéliques plus présents… sans pour autant mettre complètement le dub de côté, avec notamment l’utilisation régulière de contre-temps.

Membres du groupe Fishmans en 1996

De gauche à droite : Yuzuru KASHIWABARA, Shinji SATO, Kin-ichi MOTEGI

La signature en 1995 chez le label Polydor, après un ultime album (l’énergique « Orange ») chez Media Remoras concorde cependant avec le départ de deux membres, Kensuke OJIMA et HAKASE-SUN, insatisfaits de cette évolution artistique. Ne restent donc plus que Shinji SATO, Yuzuru KASHIWABARA (basse), et Kin-ichi MOTEGI (batterie), accompagnés par d’autres musiciens invités qui apporteront eux aussi leur patte au groupe (on pense notamment au superbe accordéon utilisé dans “Long Season” par HONZI, qui retranscrit une sensation bouleversante d’éternel recommencement).

« Aerial Camp », premier album Polydor, présente un son encore plus orienté vers la dream-pop avec notamment l’atmosphérique « Night Cruising », l’un des morceaux emblématiques de Fishmans. Viendra ensuite le fameux « Long Season » évoqué plus haut, véritable album-concept et pièce maîtresse du groupe. En 1997, « Uchu Nippon Setagaya » complètera cette discographie studio avec une avalanche de titres d’une douceur confondante (« In the flight », « Daydream », « Weather report »…) : un dernier album à la construction plus classique mais dont la qualité globale n’a rien à envier à son prédécesseur.

Cette transition progressive pourra rappeler le parcours du groupe britannique Talk Talk, célèbre encore aujourd’hui pour ses tubes électro-pop (« t’s my life », « Such a shame »…). Le groupe de Mark Hollis finira pourtant par prendre petit à petit un virage post-rock qui débouchera sur deux derniers albums empreints de mysticisme.

Un ultime concert (au complet) sous forme de testament ?

Fin 1998, l’histoire du groupe semble prendre un nouveau tournant. Le bassiste Yuzuru KASHIWABARA annonce en effet son départ de Fishmans, et c’est le 28 décembre que se tient un dernier concert à Akasaka Blitz, salle implantée dans le quartier de Minato à Tokyo. Pendant plus de deux heures, Fishmans reprend l’essentiel de son répertoire (y compris certains morceaux issus de leurs premiers albums), permettant de constater encore une fois l’évolution et la grande richesse musicale du groupe.

Surtout, le concert se termine par un incroyable pic émotionnel avec la reprise dans son entièreté (!) de l’album « Long Season ». 40 minutes durant lesquelles Fishmans semble jeter ses ultimes forces dans la bataille pour atteindre une forme d’aboutissement artistique, voire d’intemporalité. Une ambition dévorante qui contraste superbement avec la simplicité quasi-enfantine de ces quatre notes de piano régulièrement répétées, de cet air d’accordéon entêtant (aussi repris au violon dans cette version live), ou encore des “paaa, papapa, paaa papaaa…” récités durant la 4ème partie.

L’écoute est d’autant plus émouvante en sachant que Shinji SATO trouvera la mort seulement quelques mois plus tard, le 15 mars 1999. Il aurait en effet souffert depuis son enfance d’une maladie à l’origine d’une insuffisance cardiaque fatale. Si l’on ne sait pas vraiment si le chanteur de Fishmans était conscient de sa santé défaillante au moment de ce dernier concert, celui-ci résonne dans tous les cas aujourd’hui comme un véritable testament musical. Le batteur Kin-Ichi MOTEGI a évoqué dans une interview récente l’une de ses dernières conversations avec Shinji SATO concernant l’avenir du groupe. On y apprend que les deux membres restants d’alors envisageaient de reprendre une composition davantage orientée vers la pop et se projetaient donc réellement sur le futur de Fishmans.

Une notoriété posthume grandissante

Si Fishmans a bénéficié au Japon d’une certaine notoriété, le groupe n’a pas réellement fait parler de lui de son vivant en-dehors de l’archipel. C’est seulement autour de 2012-2013 qu’il bénéficie d’un regain de notoriété inattendu en occident. Souvent évoqué sur les forums de Reddit ou de 4chan, sur Rateyourmusic, ou encore Senscritique.com en France, Fishmans gagne petit à petit ses auditeurs grâce aux recommandations fréquentes de leurs albums (en particulier « Long Season » et « Uchu Nippon Setagaya »).

pochette-otokotachi-no-wakare

Pochette de l’album live Otokotatchi No Wakare

On constate ainsi une augmentation impressionnante du nombre de notes accordées aux productions du groupe. Alors que la fiche Senscritique de l’album ne possédait que 42 notes en 2013, « Long Season » en présente aujourd’hui près de 1 200. Il apparaît aussi plus régulièrement dans des listes de top, telle que celle des meilleurs albums des années 90 de Rateyourmusic, où il atteint actuellement la 33e position. Toujours sur Rateyourmusic, l’album live « 98.12.28 Otokotachi no Wakare » obtient la 1re position dans le classement des meilleurs lives de tous les temps, devant le « MTV Unplugged » de Nirvana. Signe d’une notoriété grandissante, les différents albums de Fishmans sont pour la première fois disponibles sur la plateforme Spotify en 2018.

En-dehors de la qualité reconnue du groupe qui lui a permis d’être régulièrement recommandé, la notoriété soudaine de Fishmans en occident peut aussi s’expliquer par le revival shoegaze / dream-pop constaté au cours des années 2010. La reformation des groupes phares de shoegaze britanniques (Slowdive, Ride, My Bloody Valentine…) a notamment démontré un intérêt de plus en plus grand pour des genres musicaux mettant l’onirisme au premier plan. En partie éclipsés dans les années 90 par le grunge et la britpop, ces univers musicaux ont connu une seconde jeunesse une vingtaine d’années plus tard, ce qui a sans doute profité à la notoriété occidentale de Fishmans.

Fishmans en 2019

A la suite du concert de décembre 1998, il était prévu que Fishmans continue l’aventure avec Shinji SATO accompagné du batteur Kin-Ichi MOTEGI. Suite au décès du premier, MOTEGI deviendra batteur remplaçant du groupe de ska Tokyo Ska Paradise Orchestra, avant d’en devenir membre à part entière.

Le bassiste Yuzuru KASHIWABARA formera quant à lui le groupe Polaris, dont la sonorité se rapprochera de celle des derniers albums de Fishmans.

Kin-ichi-motegi

Kin-ichi MOTEGI officie toujours en tant que batteur de Fishmans dans les concerts occasionnels

Cependant, le projet Fishmans ne restera pas complètement à l’abandon. Dans les années 2000, les anciens contributeurs du groupe effectuent de nouveau plusieurs concerts en hommage à leurs fans ainsi qu’à Shinji SATO, avec plusieurs musiciens invités remplaçant ce dernier au chant comme Kiyoshiro IMAWANO, dont SATO était l’un des grands admirateurs. Le 22 novembre 2005, Fishmans rejoue « Long Season » en concert, débouchant l’année suivante sur une sortie du concert en DVD. En 2007, HONZI, contributrice régulière à l’origine de l’inoubliable accordéon de « Long Season », disparaîtra à son tour des suites d’un cancer.

Les années 2010 voient également de nouvelles collaborations occasionnelles avec le groupe de J-Pop Sakanaction (en 2012) et une autre prévue avec cero, groupe de jazz-rock, en ce début d’année 2019.

Shinji Sato Fishmans

Shinji SATO

Aujourd’hui, il demeure un certain mystère, voire un culte autour du chanteur Shinji SATO : très peu d’informations sont disponibles à son sujet, et même les raisons de sa mort prématurée portent à confusion. Sa musique n’a en tout cas pas manqué de fasciner de nombreux mélomanes, comme le démontre cette publication de sa collection de vinyles, ou encore, cette pétition pour construire une statue à son effigie à Setagaya !

Par quoi commencer pour découvrir Fishmans ?

Si les premiers travaux du groupe ne sont pas dénués d’intérêt, la qualité de composition de Fishmans apparaît comme bien plus évidente dans ses dernières productions. Le dernier album studio « Uchu Nippon Setagaya » est une bonne porte d’entrée accessible pour les auditeurs attirés par les sonorités dream-pop. L’enregistrement du dernier concert live, « 98.12.28 Otokotachi no Wakare », offre quant à lui un excellent aperçu de la carrière de Fishmans, mais nécessite un certain temps devant soi, avec une durée excédant les deux heures. Il est toutefois possible de se contenter pour commencer de la piste « Long Season », considérée d’ailleurs comme plus facile d’accès que la version studio de l’album (avec une 3e partie moins abstraite notamment).

fishmans-enregistrement

Enregistrement au naturel

Reprendre la discographie du groupe par ordre chronologique permettra de saisir son évolution musicale, mais il conviendra de garder en tête pour éviter toute déception que Fishmans a commencé par un dub assez classique, pas désagréable, mais n’offrant pas la même densité que ses compositions ambient.

Déjà évoquée plus haut, la chanson « Night Cruising » permet aussi de saisir rapidement l’esthétique du groupe, avec ses boucles de guitare lancinantes soutenues par la voix émouvante de Shinji SATO.

Si Fishmans n’a plus ressorti d’album studio officiel après la disparition de Shinji SATO, son héritage est plus que jamais présent 20 ans plus tard. Grâce à cette notoriété boostée par le bouche à oreilles en ligne, il est aujourd’hui plus facile de profiter de la musique d’un groupe passionnant, tant par son histoire que par son évolution artistique.

3 réponses

  1. Pascale PICHERY dit :

    Le passé, le présent et même l’avenir, puisque Fishmans reste un projet!….Très bel article, on va écouter!!! (en plus, tu donnes des conseils pour le faire!) Merci, bravo!!

  2. Lil Chef dit :

    Bonjour Martin! Merci de cet article d’une très grande qualité. Je suis épaté par la précision et la richesse de toutes les informations apportées. Il faudrait plus de gens comme vous !

  3. JP dit :

    La rédaction de cet article est impeccable. Merci à l’auteur Martin !

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