L’eskrima, un art martial dans l’ombre qui monte

À l’occasion du Festival des arts martiaux qui avait lieu le 23 mars dernier, et dont nous vous avons déjà parlé il y a quelque temps, plusieurs interviews ont été réalisées.

Notre but est simple : balayer plusieurs de ces arts, parfois dans ce qu’ils ont d’original, parfois dans ce qui a fait leur succès ! Entre arts traditionnels, et arts plus modestes, les arts martiaux sont véritablement un vaste univers à explorer !

Pour ce premier rendez-vous, focus sur l’eskrima : un art martial philippin qui sort petit à petit de l’ombre et qui prend sa place légitime au sein des autres arts martiaux. Si vous ne le connaissez pas, il est temps pour vous de rencontrer Mitchell TSIA, un digne représentant de cette discipline.

L’eskrima, qu’est-ce que c’est ?

L’eskrima, ou kali eskrima, est un synonyme qui représente les arts martiaux philippins. Ils seraient apparus vers le XVIe siècle suite à la colonisation des conquistadors espagnols. Le kali eskrima est un art tiré des duels d’armes que ces colonisateurs avaient amené à l’époque aux Philippines. Mais avec le temps des styles vraiment très divers et variés se sont développés y compris un travail à mains nues.

Du côté des outils de combat pas d’armes à lames, mais essentiellement des bâtons. Le nom eskrima provient néanmoins du mot escrime importé par les conquistadors et leur art de la guerre à l’épée.

L’eskrima s’est d’abord exporté aux États-Unis avant de parvenir en Europe et en France dans les années 1990. Un peu laissé de côté, dans l’ombre des autres arts martiaux, le kali eskrima commence petit à petit à refaire surface, et certaines des chorégraphies sont même utilisés dans de gros blockbusters américains. Cet art possède à la fois un côté assez strict dans l’un de ses styles, s’approchant des arts japonais, mais possède aussi un aspect très libre dans d’autres variantes. Pour autant, ce n’est que depuis quelques années seulement que l’eskrima  est reconnu en France. Rattaché dorénavant à la Fédération nationale de karaté, cet art continue son chemin, et le meilleur moyen d’en avoir un bon aperçu sera lors du Championnat de France qui aura lieu en Juin.

Pour avoir une présentation plus parlante, nous vous invitons à regarder cette vidéo, partagée sur la page de la Fédération française de karaté :

Rencontre avec un représentant de la discipline : Mitchell TSIA

Photographie de Mitchell Tsia et son équipe

© Photo par Juliet Faure

Journal du Japon : Pourriez-vous vous présenter un peu à nos lecteurs et nous parler de votre parcours ?

Mitchell TSIA : Je suis originaire de la Réunion, et je suis venu en France à l’origine pour les études et l’apprentissage des arts martiaux. J’ai, par ce biais, rencontré pas mal de personnes qualifiées, même si les arts martiaux philippins n’étaient pas encore bien connus à l’époque. Finalement, cela fait donc une trentaine d’années que je suis ici, et mes voyages en Philippines m’ont permis de développer mon savoir-faire, de le transmettre à la fédération française et auprès de mes élèves. Mais je suis également ouvert aux personnes qui s’intéressent aux arts martiaux philippins.

On sait que les arts martiaux philippins sont moins connus que leurs homologues japonais ou même chinois, comment vous êtes-vous tourné vers le Kali ?

Très bonne question. Et c’est très simple : à la base j’avais vu un film où jouait Bruce Lee quand j’étais jeune. Il s’agissait de Le Jeu de la Mort où il y a avait une confrontation dans la pagode avec des bâtons et des nunchakus. Je crois que cela a fait comme un déclic, voire plusieurs. À l’époque déjà, je commençais à pratiquer quelque chose mais sans forcément trouver ce que je voulais. Ce n’est que deux ans après, au lycée, que j’ai pu rencontrer quelqu’un venant de France qui avait été lui-même formé par Jean-Pierre DEFOSSE. Un grand homme, précurseur des arts martiaux philippins en France dans les années 82-85. À partir de cette rencontre, je me suis pris de passion pour cet art qui me plaisait par sa liberté d’expression, par la manière dont on doit travailler cette ouverture d’esprit et aussi cette sensibilité que l’on n’a pas ailleurs.

Il y a également des grades mais ce n’est pas cartésien ni aussi homologué que les japonais, les chinois ou autre. Il y a un échange qui se crée, il n’y a pas d’âge, de classe, etc. Ces aspects m’ont plu et j’ai pu rester dans ce domaine, avancer et aller plus loin.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le kali et l’Eskrima particulièrement ?

Alors le kali eskrima c’est un art martial à la base où le nom spécifique est arnis : cela veut tout simplement dire « arts martiaux philippins ». Je pense que cet art s’est développé au XVIe siècle à la suite de la confrontation entre les Espagnols et les Philippins, un conflit qui a aussi apporté le catholicisme aux Philippines.

Les arts martiaux philippins c’est donc une culture qui a été perdue puis retrouvée par de vieux Maîtres. L’échange avec les Européens a, quant à lui, permis que les arts martiaux philippins ne restent pas dans l’ombre, notamment grâce à ce Festival des arts martiaux.

Photographie d'eskrima au festival d'arts martiaux

© Photo par Juliet Faure

Il y a différents systèmes de Kali. Est-ce que vous pouvez nous en dire un mot par rapport à d’autres systèmes ?

La spécificité des arts martiaux philippins par rapport aux autres systèmes, c’est qu’on travaille énormément l’arme comme le bâton, car le sabre a été interdit suite à la colonisation des espagnols. On fait encore de la lame mais à un certain niveau seulement car le bâton est plus sécuritaire. L’art martial philippin est un art kinesthésique où l’on peut travailler le beau. On peut attaquer sur un angle mais il y a plusieurs façons de l’appréhender. On peut aussi avoir des manières différentes de travailler les bâtons (70, 50cm ou le pok pok tout petit). C’est la richesse et la différence avec les autres sports à mains nues comme le karaté.

Il y a d’ailleurs une différence entre les styles traditionnels et les modernes. Pouvez-vous nous en expliquer certaines ?

Si vous prenez un style particulier comme le modèle arnis qui est très répandu en Allemagne et en France par des collègues qui enseignent en Seine et Marne par exemple. C’est un système qui a été travaillé sur le traditionnel puis rattaché à une source de karaté. Cet aspect fait que l’eskrima pratiqué est plus droit, et on y retrouve le système japonais. Alors que le système philippin est beaucoup plus rond, plus dans la liberté des gestes où il n’y a pas de kata. C’est une forme sans forme, elle doit être créée.

Quelles sont vos propres références en matière d’eskrima ?

Au niveau des personnes vous voulez dire ?

Oui, peut-être avez-vous eu un instructeur particulier ?

Oui à la base ce sont des instructeurs qui ont évolué au sein de la source même qui nous a inspiré en Europe, soit Dan Inosanto qui lui-même était dans le film dont on a parlé tout à l’heure. C’est lui qui a apporté cette science des arts martiaux philippins en Europe. Les personnes qu’on a pu rencontrer en France venaient elles des USA. Mais elles avaient découvert l’eskrima aux USA mêmes et non aux Philippines. C’était encore très fermé à l’époque et difficile d’accès. C’était donc appris de façon académique, voire un peu transformé. Il fallait tomber sur un Philippin pour avoir le déclic, au niveau de la structure, mais aussi pour développer ses sens sans aller dans un chemin précis. Et le structurer pour que ce soit plus simple à aborder.

Photographie d'eskrima à mains nues

© Photo par Juliet Faure

Existe-t-il des compétitions ?

Eh bien à l’instant même (le jour du Festival) il y a une compétition qui devrait finir d’ici peu. Depuis ce matin c’est le 2e stage fédéral qui a été organisé par la fédération française de karaté dont les arts martiaux philippins font aujourd’hui partie vu qu’ils ont été reconnus officiellement. Les compétitions ont été mises en place depuis 3-4 ans seulement. À présent, on a enfin un championnat de France : cela donne une perspective plus grande et une belle ouverture. On a même un entraineur national, petit à petit il y aura des gens qui seront formés pour faire des compétitions à l’extérieur comme ils l’ont fait à Lisbonne, à Londres, et peut-être aux Philippines ou ailleurs.

Comment envisagez-vous l’avenir du Kali ?

Très bien. On va dire que les choses sont en train de se développer. On vient nous chercher pour apporter quelque chose de nouveau aux arts martiaux. Aujourd’hui dans de nombreux films où se trouvent des arts martiaux, comme Taken ou même Avengers par exemple, il y a beaucoup de coaching philippin.

Pour vous qu’est-ce qu’apporte le Kali aux autres arts ?

Ce n’est pas donné à tout le monde d’en faire, car ce n’est pas prévu pour les enfants par exemple mais il faudrait le développer. Aujourd’hui l’eskrima reste un monde de personnages qui ont déjà un cursus martial et qui cherchent en réalité autre chose. C’est un travail d’apprentissage des deux cerveaux, de l’hémisphère droit et gauche qui travaillent énormément. On doit être carrément ambidextre quelque part avec un côté toujours plus fort évidemment mais c’est cette synchronisation de la droite et de la gauche qui est recherchée..

Photographie de l'eskrima au festival d'arts martiaux avec Mitchell Tsia

© Photo par Juliet Faure

Si le kali se transposait un jour aux enfants, quels seraient les critères au niveau du tempérament ?

Il faudrait retirer les armes blanches mais on pourrait très bien avoir des armes qu’ils prendraient comme un jeu afin de percevoir les coups comme un échange, un peu comme à l’escrime et avec le chambara au Japon.

C’est une perspective intéressante pour l’avenir et la fédération. Le travail sur le kali se fait énormément à deux, cela demande donc plus de concentration et d’éveil que dans d’autres arts martiaux. On aurait un travail de sélection en fonction de la différence pour s’adapter à n’importe quel individu. On doit moduler ce qu’on fait avec les grands pour l’appliquer aux plus petits. Mais l’idée est à creuser.

Est-ce que vous auriez un dernier mot pour nos lecteurs afin de leur donner envie de venir faire de l’eskrima ?

Venez découvrir l’eskrima ou comme l’on dit ici le kali arnis eskrima qui est un terme générique faisant allusion à l’arme longue, courte, au kriss à la double lame ou la lame qui coupe des deux côtés. Venez découvrir un art qui reste complètement différent, qui apporte une ouverture d’esprit sur un langage différent. Toucher à quelque chose c’est définir si on s’y plait ou si on ne s’y plait pas. La meilleure solution c’est de toucher, pratiquer, éveiller son esprit et ensuite de croire ou ne pas croire. Je pense que c’est un sentiment de bien être que de sentir qu’on le pratique, on l’aime ou on ne l’aime pas.

Merci beaucoup !

On remercie le Festival des Arts Martiaux et le magazine Karaté Bushido d’avoir permis de rencontrer les représentants de cette discipline et particulièrement Mitchell Tsia d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions. Si vous souhaitez en apprendre davantage sur le kali eskrima, allez sur le site de la fédération française de karaté ou sur le site de l’association de l’askal arnis research system. Notez dans vos agenda qu’un Championnat de France aura lieu le 15 juin prochain.

 

Charlène Hugonin

Rédactrice à Journal du Japon depuis deux longues années, je suis un peu une touche-à-tout niveau mangas, anime et culture. Mais j'ai une jolie préférence pour tout ce qui a trait à la gastronomie japonaise, et ce qui tourne autour ! Peut-être pourrons-nous même en parler ensemble ?

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1 réponse

  1. TSIA dit :

    Bonjour Charlène, merci pour cet article sur le site du Journal du Japon. Les petites histoires feront de grandes histoires.

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