Spectrum films : regard sur 2 films japonais contemporains et singuliers

Spectrum films est un distributeur français dont le travail sur des éditions DVD/BR s’articule autour d’une oeuvre choisie pour son ambition, sa qualité et/ou tout le potentiel de son réalisateur. Si le cinéma japonais n’occupe pas la première place en terme de volume de films offert au catalogue de ce distributeur, il y est représenté par de sacrées perles. Ainsi, après l’excellent Memories of Matsuko et avant la sortie prochaine de World of Kanako, annoncée en juin, le moment semblait opportun pour piocher à nouveau dans ce catalogue.

En sont sortis deux films, The suffering of Ninko et Colonel Panics, totalement différents sur le fond et la forme mais que, d’une manière ou d’une autre, il est possible de rapprocher autour de certaines thématiques en soi très cinématographiques.

Revue express et en roue libre d’un cinéma jeune, contemporain, encore assez brut mais déjà singulier et prometteur. 

 

The suffering of Ninko

DVD/BR The suffering of Ninko ©Spectrum films

DVD/BR The suffering of Ninko ©Spectrum films

Synopsis : Période Edo, Japon. Ninko est un jeune moine bouddhiste vertueux. Studieux et dévoué, il ne parvient pas cependant à atteindre le nirvana car il possède un irrésistible pouvoir de séduction auprès des femmes et même quelques hommes. Excédé, Ninko entreprend un voyage pour se «purifier», espérant guérir de ce mal bien étrange. En chemin Il rencontre le samouraï Kanzo et entend parler d’un village décimé par la déesse de la montagne Yama-onna, qui tue les hommes pour absorber leur énergie.

Premier long métrage du réalisateur, ce film est une réussite et ce, indépendamment de l’immense épreuve que fut sa réalisation (voir l’interview du réalisateur dans les bonus). C’est un film historique mélangeant les genres fantastique et érotique à l’esthétique onirique alliant prise de vue réelle à la cinématographie travaillée et animation d’estampes japonaises. Beaucoup parle d’un conte moral, et cela se justifie amplement, mais l’interview du réalisateur nous apprend que son intérêt était de mettre en scène une histoire à la frontière entre le monde des humains et le monde des fantômes et esprits. Cet indice apporte un autre niveau de lecture pertinent au film. Le ton tragi-comique fonctionne bien puisque utilisé sans exagération ce qui permet de conserver la concentration du spectateur sur l’intrigue surnaturelle. Le casting, fait d’acteurs amateurs ou peu ou pas connus, sert parfaitement le film. A noter, la performance de l’acteur principal, souvent malmené, celle touchante de la veuve, le charismatique et énigmatique samouraï et la magnétique sorcière des montagnes, apparition purement érotico-inquiétante.

Le plus impressionnant reste la maîtrise de la mise en scène offrant même certaines scènes esthétiquement bluffantes comme celle de la récitation du mantra du cœur sous une cascade, ou narrativement efficaces, malgré ce bric-à-brac de styles et références, comme celle de la danse sur le Boléro de Ravel. C’est la vraie force du film, ce qui fait qu’il tient comme une oeuvre à part entière, foisonnante et cohérente à la fois, jamais vulgaire ou grotesque et toujours captivante avec des passages d’une grande beauté. Le réalisateur a su amener son film à la durée légale de 70 minutes pour en faire un long métrage par définition et participer aux festivals, et cette durée lui correspond bien car un peu plus long aurait peut-être gâché la balance trouvée entre manque de moyen et maîtrise stylistique.

Colonel Panics

DVD/BR Colonel Panics ©Spectrum films

DVD/BR Colonel Panics ©Spectrum films

Synopsis : Japon, de nos jours. Kaito est journaliste pour un magazine politique nationaliste. Sous ses airs d’employé modèle, il traque son ex Kuniko devenue auteure à succès et défoule ses pulsions avec Yumi, une prostituée. Nagisa, technicien travaillant dans le domaine de la réalité virtuelle, vit lui dans le futur. Il est chargé de contrer un virus informatique sévissant dans le Level 4, un jeu vidéo qui brouille les frontières entre rêve et réalité. Les repères entre passé et futur vont alors s’estomper et le destin de ces deux hommes se croiser.

Premier film très ambitieux que ça en est presque époustouflant. Mais cette ambition est en même temps, malheureusement, le plus gros problème du film. On pense bien sûr à David Lynch pour la perméabilité de la réalité mais surtout à Nicolas Winding Refn pour le traitement visuel des sentiments, notamment par la violence. Le côté visuel est très développé avec splitscreen, formats et sauts d’image. La critique de la société y est acerbe et les relations homme/femme tissent l’intrigue et posent les fondements de cette oeuvre cyber-punk autour de la misère sexuelle dans la société japonaise contemporaine. Si la mise-en-scène tient, le scénario pâtit d’un manque de cohérence et aurait mérité peut-être d’être élagué de quelques éléments très peu développés qui délitent l’intrigue, embrouille la logique et participent à rendre certaines scènes obscures, voire insupportables à regarder. La chronologie n’est pas totalement linéaire insérant une boucle, comme dans The suffering of Ninko, mais là où ce dernier l’utilise pour aiguiser l’intérêt pour l’intrigue, Colonel Panics l’utilise pour dénouer une partie de l’intrigue et cela fonctionne bien.

L’utilisation d’un balancement continuel entre 2 mondes, l’un réel et l’autre virtuel, permet de démontrer simplement que même s’il y a changement de décor, rien ne change tant que les fondements d’un système sont viciés…et aussi qu’aucun monde ou qu’aucune société n’est parfait. Néanmoins, le focus est mis sur le monde virtuel, celui que l’on connaît, mais le monde réel, celui anticipé, reste trop peu exploité pour avoir du poids dans le récit, ce qui est dommage. Le réalisateur accorde une place importante au sexe et à la violence, qui sont des éléments vecteurs de sens au cinéma, mais parfois mal maîtrisés, ils subissent des relents de gratuité. Pour preuve, la scène de meurtre et de viol de l’auteure. Paradoxalement, les personnages féminins et la manière dont ils sont écrits et filmés prouvent le respect et l’amour du réalisateur pour la gente féminine, ce qui est aussi le cas dans The suffering of Ninko. Cette maladresse due à un manque d’expérience et de maturité plombe ce premier film mais comme elle est dans tous les cas réglable, clairement, on attend la suite.

 

 

Nouveaux regards du cinéma contemporain

Quelques points de réflexion sur des éléments communs aux deux films, qui témoignent de la vision de ces deux jeunes réalisateurs.

L’esthétisme

The suffering of Ninko ©Spectrum films

The suffering of Ninko ©Spectrum films

Les 2 films partagent une esthétique singulière, voulue et affirmée à l’écran. Elle participe complètement de l’histoire et son ambiance que ce soit dans les couleurs ternies de la forêt que traverse le moine Ninko que dans les sauts d’image présents dès la première scène de Colonel Panics. Sans être gratuite ou juste là pour faire beau, elle remplace des discours, appuie des émotions, installe des sentiments chez le spectateur et habille une scène d’une atmosphère. Elle est la frontière entre deux mondes, le monde humain et celui des esprits d’un côté, et la frontière entre réalité et virtualité de l’autre. Beaucoup sont les jeunes réalisateurs à avoir une idée arrêtée d’une esthétique qu’ils croient souvent être unique mais peu arrivent à la maîtriser. Ici, seul le manque de budget semble avoir posé les limites, parfois visibles à l’écran… et encore, les deux réalisateurs ont su pallier à ce défaut en utilisant ingénieusement la mise-en-scène. Preuve d’un certain talent.

 

Les relations hommes-femmes.

The suffering of Ninko ©Spectrum films

The suffering of Ninko ©Spectrum films

Vaste sujet en général, et donc de cinéma. Les deux héros, le moine Ninko dans The suffering of Ninko et le journaliste Kaito dans Colonel, Panics ne maîtrisent pas leur relation aux femmes.

Des femmes qui, dans les deux films, sont certes montrées comme des objets de désir ou sont érotisées mais sont aussi les personnages les plus vrais et stables. Balayé direct le spectre de la gratuité et de la vulgarité, ce n’est pas le piège dans lequel les deux réalisateurs tombent puisque, pour eux et dans leurs univers, les femmes maîtrisent leur vie ou sont du côté de la vie, voire de la vérité. La malédiction que subit Ninko et face à laquelle il adopte une position de fuite, de peur et d’inquiétude ne reflète en réalité que ses propres désirs et envies, son vrai lui. L’homme qu’il est n’est pas moine; il en est même l’anti-thèse. Et quand il accepte d’être ce qu’il est vraiment, alors, il devient maître de la situation.

Colonel Panics ©Spectrum films

Colonel Panics ©Spectrum films

Kaito, quant à lui, blessé par un amour de jeunesse, se persuade de maîtriser sa relation aux femmes dans celle qu’il entretient avec une prostituée. Il se ment ainsi en pensant occuper la place d’un véritable homme, selon les critères les plus ancrés dans la société. Malheureusement, loin d’être libérateur, le sexe ne fait que l’enfoncer encore plus dans le mal être parce que, justement, la relation homme-femme n’est pas celle qu’il s’inflige à lui-même et à la prostituée : dure réalité qu’il s’obstine à occulter mais qui finit par faire flancher ses idéaux. Les femmes qu’il croise et qui le blessent, son ancienne petite amie et sa collègue, femmes libres de leur choix en amour et/ou dans la vie, lui renvoient l’image de son propre enfermement dans une vie qui ne lui convient pas et des idéaux qui ne le convainc plus. Et quand il s’en libère dans une fin qu’il espère peut-être romantique pour l’auteur raté qu’il est, forcément, la frustration accumulée lui fait choisir une solution ultime mais discutable dans sa forme (d’un point de vue scénaristique et visuelle, là encore, le manque de maîtrise et d’expérience du réalisateur est en cause ).

Dans les deux cas, en se libérant que ce soient du carcan religieux ou de celui de la société et en s’affirmant dans ce qu’ils sont ou décident d’être, les deux protagonistes finissent par tuer la femme ou les femmes parce qu’ils sont victimes d’un système qui, en les faisant culpabiliser sur ce qu’ils ne sont pas ou celui qu’ils auraient dû être, attise, exacerbe leur frustration dont la femme, catalyseur, en fait les frais.

Civilisation si peu civilisée

The suffering of Ninko ©Specturm films

The suffering of Ninko ©Specturm films

Ce point est un peu la conclusion du précédent à savoir que des règles trop strictes, rigides, dogmatiques  et culpabilisantes qu’elles soient religieuses ou sociétales ne font que briser les gens, les hommes dans le cas de ces deux films.  L’expression de ce dysfonctionnement est, dans les deux films, la sexualité ou plutôt son manque qui rend malheureux et fous Ninko comme Kaito à différent moment de leur histoire. La culpabilité est écrasante dans le cas de Ninko qui n’arrive pas, malgré tous ses efforts à être le moine bouddhiste vertueux  par excellence. Il s’obstine cependant dans cette voie, devenant de plus en plus fanatique, rageur et désespéré, entrant dans un système qui n’a plus rien de vertueux mais tout de ridicule et dangereux. Tout au long du film, trois balises lui montrent la voie, sa voie :  les femmes, symbole du désir charnel, son maître au temple, symbole de la spiritualité et un ronin, symbole de l’exclusion ou de la liberté, c’est selon. Malheureusement, obtus jusqu’au bout à ne pas vouloir s’assumer, quand sa libération arrive, lors d’une relation sexuelle, elle sera destructrice car, au-delà de sa nouvelle nature démoniaque, comment aimer les femmes qu’on a toujours jugé responsables.

Colonel Panics ©Spectrum films

Colonel Panics ©Spectrum films

Pour Kaito, la misère sexuelle qu’il connaît le mènera à une fin tout aussi destructrice. Rapidement, on le voit sombrer dans des pratiques sexuelles solitaires ou monnayées qui ne font que le tourmenter encore plus. Aucune libération, aucun bien-être, juste du ressassement, une obstination à ressasser même et un manque physique couplé à celui intellectuel ce qui est dramatique pour l’écrivain raté, et frustré, qu’il est. Et rien ne vient contre-balancer ce déséquilibre émotionnel, puisque tous les types de relations, sentimentale, affective, physique, amicale, professionnelle, sont absentes à tel point que le Japon actuel qui correspond dans le film au monde virtuel, on en vient vraiment à souhaiter qu’il le reste, virtuel.  Dans une société qui se cache hypocritement derrière le collectif, ici symbolisé d’autant plus fortement par les idéaux impérialistes japonais, la mauvaise solitude est reine. A partir de là, l’obstination dont fait preuve Kaito et qu’il sait vaine, développe haine et désespoir et, sans aucune balise, la descente aux enfers est assurée. Dans ce délire individuel, Kaito décide de ne pas partir seul et d’entraîner avec lui celui et celles qui incarnent le succès social ou affectif, en gros ce qu’il aurait dû devenir.

 

En cinéma, il est bon parfois de prendre les chemins de traverse et de laisser un peu de côté les films et séries populaires. Cela peut s’avérer souvent payant et ces deux films  en apportent la preuve. S’ils ont encore des défauts de jeunesse, ils portent déjà une vision créatrice et un regard affirmé sur la société.  Ils démontrent également le travail passionné et réfléchi d’un distributeur engagé, à découvrir, lui aussi. Bon cinéma, bon visionnage!

Em B

Eto...

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