Des romans noirs pour votre été !

Cette année, on ne partira pas très loin pour les vacances, mais grâce à cette sélection de romans noirs, on pourra s’évader vers un Japon qui fait frissonner !

Une grande famille de Hika Harada : des femmes fortes

Une grande famille d'Hika Harada, éditions Atelier AkatomboC’est plutôt un roman autour de la place de la femme dans la société japonaise au démarrage : Ai a divorcé, son mari l’a chassée du foyer et a obtenu la garde de leurs enfants. Elle a un appartement minuscule et un travail précaire, compte le moindre yen qu’elle dépense et ne voit pratiquement jamais ses enfants.

Elle doit également gérer la crise entre sa mère Takako et sa grand-mère Yasu, qui cohabitent sous le même toit dans la maison de son enfance… Sa mère a été arrêtée : elle a menacé sa grand-mère avec un couteau et l’a blessée involontairement. Ai trouve tant bien que mal le montant de la caution, fait libérer sa mère et décide de venir s’installer chez elles.

Heureusement, pour échapper à cette ambiance pesante de disputes incessantes, elle peut compter sur une voisine avenante, Miyako, qui s’occupe depuis des années de son grand-père vieillissant. Elles mangent ensemble, prennent le thé ensemble, discutent pendant de longues heures de leurs vies et de leurs soucis. Ce qui est impressionnant, c’est la légèreté voire l’humour avec lesquels elles parlent de leurs vies, et l’une comme l’autre n’ont pas été gâtées. Ai n’a jamais eu de père, sa mère couche avec tous les hommes qu’elle croise, vit de petits boulots dans les bars de ses amants, sa grand-mère touche une pension minuscule après avoir travaillé auprès de son mari. Ai a dû financer elle-même ses études, donc travailler pendant ses études puis par la suite, pour rembourser son prêt étudiant. Et son divorce l’a laissée sans rien, avec peu de droit de visite à ses enfants, des beaux-parents et un ex-mari odieux. Quant à Miyako, elle a consacré sa vie à prendre soin dans un premier temps de son père et sa grand-mère malade (sa mère étant partie), puis à la mort de ceux-ci, elle a poursuivi cette aide quotidienne à temps plein auprès de son grand-père, sans aucune aide de l’État ou même des voisins (qui pourtant s’observent et savent tout ce qui se passe dans cette impasse).

Puis démarre la partie noire et très « sanguinolente » du roman. Ai remarque en effet des incohérences concernant sa voisine et son grand-père, tique sur des détails, commence à mener une enquête… Difficile d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue. Mais les deux jeunes femmes vont devenir par la force des choses encore plus proches et s’adonner à des activités pour le moins effrayantes, avec toujours ce sang-froid et cet humour grinçant qui traversent tout le livre. Elles ont l’impression de faire ce qu’il y a de mieux pour tenter de vivre, de survivre dans ce monde qui ne leur a pas laissé de place.

C’est donc à la fois glaçant et loufoque, on se prend au jeu, on suit les réflexions d’Ai (qui apparaissent entre guillemets au fil des pages), on se met à sa place, on pourrait presque la comprendre … et puis à un moment on se dit : « Ah mais quand-même, ça va trop loin !« .

Ce roman se lit de façon très fluide, la traduction est excellente, et le portrait que l’auteure dresse de la société japonaise est saisissant ! Dans un pays où les femmes doivent souvent obéir, subir et se taire sous peine d’être humiliées ou raillées, où le patriarcat et le machisme sont encore trop fréquemment la règle, les deux femmes montrent leur force et leur capacité à s’adapter et à gérer même les pires des situations.

Extrait : les pensées d’Ai
« Ils servent à quoi, tous les efforts que j’ai faits dans cette maison ? Quelle idiote de penser que ces deux femmes auraient un semblant de reconnaissance, ou qu’au moins elles m’avaient fait une place dans leur vie. Elles sont incurables. Elles ne sont capables d’aucun sentiment. Tous ces repas ensemble, sans une marque de plaisir ou de satisfaction sur leurs visages. La vie en commun, ça ne les intéresse pas. Tout ce qu’elles voient en moi, c’est un instrument. Qu’elles le disent dès le départ alors. J’existe pour qu’elles profitent de moi. »
Pour un peu, Ai aurait repensé à son existence d’avant le divorce avec nostalgie. Ses beaux-parents étaient à ce point soucieux d’ordre et de propreté que leur maison était d’une atmosphère glaçante. Son ancien mari se montrait lui aussi exigeant pour les questions domestiques. Il voulait une vie de famille réglée, avec trois repas et une lessive par jour. Quand les enfants étaient en bas âge, ce ne fut pas une sinécure pour Ai. Les beaux-parents débarquaient chez eux sans crier gare, comme pour une inspection à l’improviste.

Un livre original et bien ficelé, qui ne laissera aucun lecteur indifférent !

La petite fille que j’ai tuée de Ryô Hara : un détective privé mêlé à une affaire d’enlèvement

La petite fille que j'ai tuée de Ryô Hara, éditions Atelier Akatombo : couvertureToujours dans la même maison d’édition mais publié en France il y a un an, ce polar a connu un grand succès au Japon (publié en 1989, il a été vendu à plus de cinq cent vingt mille exemplaires) et reçu le prestigieux prix Naoki. Il emmène le lecteur à la recherche des responsables de l’enlèvement d’une fillette de dix ans, violoniste prometteuse.

Le narrateur est un détective privé, Sawazaki, qui a hérité de l’agence Watanabe quand son partenaire s’est évaporé avec argent et amphétamines, le laissant seul avec des relations compliquées avec les yakuzas. D’où sa tendance à l’ironie et à l’autodérision, qui donne à ce livre une ambiance particulière et détend l’atmosphère dans les situations les plus tendues.

Suite à un appel anonyme (avec une étrange voix mi-féminine mi-masculine), il se retrouve embarqué dans une affaire d’enlèvement et de demande de rançon. Alors qu’il doit récupérer une mallette de soixante millions de yens chez le père de la victime, il se fait arrêter par la police. Relâché, il doit ensuite suive les instructions de la voix pour livrer la rançon à bord de sa vieille Bluebird. Mais rien ne sa passe comme prévu, il est agressé sur un parking et la mallette a disparu.

Soupçonné de complicité par la police, mandatée par l’oncle de la fillette pour enquêter sur la famille, il fait ses recherches en parallèle et souvent avec un coup d’avance sur les policiers auxquels il livre quelques informations au compte-gouttes. Naturellement, la plupart des membres de la famille a de quoi être soupçonnée, chacun a ses petits secrets et des mobiles crédibles.

Sawazaki enquête jour et surtout nuit, enchaîne les verres d’alcool et les cigarettes, pénètre par effraction dans les maisons, se sert de ses poings en cas de besoin. Le tout dans le Tokyo des années 80, avec des téléphones non portables, le service des abonnés absents, une ville en perpétuel changement, ce qui n’est pas toujours pour lui plaire : « M’approchant, je réalisai qu’il s’agissait d’un petit appareil vert réservé aux cartes téléphoniques. Et il y avait bien sûr un distributeur automatique de cartes juste à côté. Je n’avais jamais eu l’occasion d’en utiliser une. J’avais à ma disposition un téléphone public et des pièces de dix yens, mais je ne pouvais pas téléphoner. C’était la preuve irréfutable que ce monde ne cessait d’évoluer. »

Le lecteur appréciera le déroulement de l’intrigue, tenu en haleine jusqu’à la dernière page, soupçonnant tous les protagonistes qui se succèdent, pensant avoir trouvé … et puis non. L’autre qualité de ce polar est le côté terriblement humain de Sawazaki. Il n’a pas pu livrer la rançon, et sa culpabilité est palpable tout au long du livre. Il veut trouver le coupable par tous les moyens, il souffre vraiment (« Cette nuit, je ne me comportais pas de manière normale. Je savais pourquoi : c’était à cause de la petite fille que j’avais peut-être tuée ».), et le lecteur avec lui.

Quelques extraits pour vous mettre dans l’ambiance :

« Le lieu s’appelait Le café sans nom. Ce genre de simagrée allait très bien avec les gérants. Un patron au milieu de la trentaine et donc né dans le boom de l’après-guerre, et une patronne à la fin de la vingtaine, qui géraient leur affaire sans qu’on sache bien si c’était pour eux un commerce ou un hobby. Ils passaient bien évidemment la dernière musique à la mode. Un chanteur nasillard tentait d’explorer les subtilités du cœur des femmes, mais ne parvenait qu’à donner des gaz à ses auditeurs. »

Et des petites descriptions imagées qu’on adore : « Ses sourcils prirent la forme d’un toit de maisonnette dessiné par un enfant de maternelle », ou encore « Comme j’avais la vue troublée par l’alcool, je n’étais pas certain de reconnaître en lui un chef d’orchestre que l’on voyait souvent sur la chaîne culturelle de la télévision nationale ; un maestro qui pendant ses concerts rejetait régulièrement ses cheveux en arrière et agitait sa baguette comme un prêtre shinto son bâton de purification ».

Un excellent polar, un détective qu’on adore !

Voilà pour ces deux trouvailles, partagez avec nous les vôtres en commentaire et d’ici là, on vous souhaite de bonnes lectures estivales !

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