Tower of God : un webtoon au niveau des meilleurs animés de shônens

Vous n’avez certainement pas pu passer à côté. Teasé par Crunchyroll depuis des mois, Tower of God était définitivement l’un des animés les plus attendus de la saison de ce printemps 2020. Figure de proue de leur nouveau label Crunchyroll Originals, Tower of God a de quoi intriguer. En effet, pour la première fois, un « manga » coréen est adapté sous forme de série animée par un studio japonais.

 

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, une rapide introduction au monde du manhwa. Au début des années 2000, alors que la BD française entrait dans l’ère du numérique avec ses premiers webcomics (avec notamment Maliki et Bouletcorp pour citer les plus connus), la bande dessinée coréenne – ou manhwa donc – de son côté développait alors son propre genre, les « webtoon », publiés à l’époque sur la plateforme de Naver. Le phénomène explose finalement quand Naver crée son application dédiée, Webtoon, entièrement pensée pour tirer avantage de la verticalité du format et pouvoir être lu facilement sur smartphone. C’est dans ce contexte qu’en 2010 est publié le premier chapitre de Tower of God (TOG), par l’auteur SIU.

Un nouveau monde à découvrir

Atteignez le sommet et tout vous appartiendra ! Celui qui parvient en haut de la tour verra ses souhaits les plus fous s’exaucer. Il deviendra alors un dieu. C’est l’histoire du début et de la fin de Rachel, une fille partie dans la tour pour toucher les étoiles, et de Bam, un garçon qui ne vit que pour elle… 

TOG : la tour

Tower of God © Crunchyroll

La série s’ouvre ainsi sur un postulat de shônen assez standard : un héros, un objectif et tout un monde à découvrir. Le rapprochement a été fait par beaucoup mais, dans ses premiers épisodes, TOG n’est pas sans rappeler une certaine atmosphère à la Hunter x Hunter. Une tour à gravir, avec à chaque étage des épreuves à passer en solo ou en groupe et une mystérieuse énergie à maîtriser : le shinsu (qu’on peut rapprocher au nen dans HxH ou au chakra dans Naruto…). On retrouve ainsi quelques repères par rapport à ce qu’on a l’habitude de voir du côté japonais. On a par exemple le beau gosse tacticien au sombre passé torturé, ou encore la tsundere dévorée par le désir de vengeance. Mais très rapidement ces personnages vont prendre de l’épaisseur, et à mesure que l’histoire prend de l’ampleur on réalise que nous sommes face à un récit plus complexe et mature que l’on aurait pu l’imaginer de prime abord. Un des compagnons de Bam sera d’ailleurs un grand crocodile du nom de Rak, véritable machine à running gag de la série. Il est agréable de voir que le personnage comic relief de la série évite pour une fois d’être un petit animal mignon (coucou Puck, Happy et tant d’autres) et se trouve être un personnage avec de la profondeur mais qui peut aussi se révéler drôle par moments.

Anak Jahad

Tower of God © Crunchyroll

Nos héros vont ainsi progresser d’étage en étage, se livrant à des tests de natures diverses : match à mort par équipe, énigme philosophique, « capture de drapeau » (ou de couronne en l’occurrence)… Des épreuves organisées par les rankers, des personnes hors du commun qui sont déjà parvenues au sommet de la tour et se sont vues accorder une puissance extraordinaire. Le spectateur découvre alors ce nouveau monde à travers le regard naïf de Bam, qui ne semble avoir rien connu d’autre de sa vie qu’une sombre grotte où il a vécu son enfance avec Rachel. En parallèle, dès l’épisode 2, l’épreuve de battle royale, qui fait ici un peu office de galerie d’exposition des personnages, nous laisse entrevoir un monde riche avec ses propres races, pays, cultures… Et plus l’histoire avance plus on a le sentiment d’être aux portes d’un monde absolument gigantesque, avec tout un système de royauté, des grandes familles nobles, et toute une organisation politique et un ordre social qu’il va falloir comprendre et appréhender.

Et effectivement, si l’on se réfère au webtoon original, celui-ci cumule déjà presque 500 chapitres, étalés sur 10 ans de parutions ! On comprend alors que l’auteur ait besoin de temps pour développer un univers si vaste et complexe. Mais soudain un doute nous assaille : comment faire tenir tout cela dans le maigre format classique de 13 épisodes ? Cette adaptation animée a tout simplement pris le parti d’adapter les 80 chapitres de la première saison (les webtoons étant découpés en saisons et non en tomes, du fait de leur mode de publication). En moyenne, on observe donc qu’un épisode regroupe de cinq à six chapitres du support d’origine. C’est assez pour faire des épisodes très nerveux où il se passe beaucoup de choses et l’on reçoit beaucoup d’informations ; mais c’est également déjà « trop » et certaines informations du manhwa original passent inévitablement à la trappe.

L'anguille à la cuirasse blance

Tower of God © Crunchyroll

Ainsi, il est très intéressant de suivre les conseils du réalisateur, et de lire les chapitres du webtoon en parallèle de votre visionnage des épisodes de l’anime. Logiquement, le coup de crayon de l’auteur n’était pas encore assez aiguisé à l’époque, et cette version animée permet de rendre honneur aux premiers chapitres du webcomic. Par conséquent, cette première saison semble avant tout jouer le rôle de « bande annonce » de luxe pour le manwha. Car à mesure que l’on avance dans les chapitres, on se rend compte que la saison 1 n’est en réalité qu’un vaste prologue à l’histoire plus complexe qui va nous être contée par la suite. Pour vous donner un ordre d’idée, durant ces 80 chapitres – ou 13 épisodes – toute l’action se déroule à l’étage 0 : soit le premier test pour commencer l’ascension de la tour. Et de ce que l’on sait pour l’instant, il y aurait au minimum 134 étages.

L’anime est donc contraint de faire des choix de mise en scène. Par exemple pendant la scène d’introduction avec Yuri, le manhwa explique d’emblée une partie des règles de ce monde alors que l’anime laisse Bam et le spectateur complètement ignorants. Mais de manière générale, l’adaptation est très bien menée et les révélations sont simplement « moins évidentes » : le spectateur est plus actif et doit parfois faire les liens par lui-même. Ainsi, même si aucune révélation majeure n’est absente, il vous faudra tout de même lire le webtoon depuis le début si vous voulez toutes les clefs de compréhension.

Une chose toutefois que l’on pourrait reprocher à l’anime – et au webtoon par définition – est la lenteur du développement de Bam, le héros. En effet, on est face à un personnage de type « plot » qui va mettre un peu de temps à se révéler. De plus, il est éclipsé par d’autres personnages beaucoup plus charismatiques et qui semblent posséder une backstory et des motivations beaucoup plus complexes et intéressantes que lui. Et en même temps, plus l’histoire avance et plus on comprend sa psyché, et son attitude semble alors tout à fait cohérente. C’est normal que Bam soit si ennuyeux : pendant des années il n’a connu qu’un seul autre être humain (Rachel), il ne sait littéralement rien des interactions sociales et ne sait pas se connecter avec les autres. On peut alors le voir comme un récipient vide qui se remplit d’expériences, de rencontres, d’amitiés, de déceptions… Au fur et à mesure de l’histoire il progressera et deviendra de plus en plus intéressant à suivre, gagnant peu à peu, sa place de héros dans ce récit.

Une réalisation de qualité au service de l’histoire

l'envers du décor

Extrait de la vidéo « Tower of God | L’envers du décor EP4 » © Crunchyroll

Le projet a été confié au studio Telecom Animation Film, assez peu connu de nom chez nous, mais dont vous connaissez probablement quelques unes des productions, telles que les séries Orange et Chiko, l’Héritière de Cent-Visages ou encore certaines des nombreuses adaptions de Lupin III.  À la réalisation on retrouve Takashi SANO, qui occupe ce poste pour la 3e fois, mais profite d’une longue expérience au storyboard d’épisodes sur de nombreux projets (The Ancient Magus Bride, Vinland Saga, Psycho-Pass, …), ainsi qu’à la direction d’épisode. On peut ainsi lui faire confiance en ce qui concerne les scènes d’action très dynamiques et les combats. Quant à son travail sur The Ancient Magus Bride, il lui aura sans doute permit de maîtriser des scènes plus calmes et l’exploration des relations entre les personnages. En effet Bam, comme Chiise (l’héroïne de Magus Bride), s’est retrouvé à vivre seul une grande partie de sa vie et a tout à apprendre des relations humaines. On retrouve donc ce type de personnage extrêmement naïf mais dont la gentillesse naturelle poussera les autres à aller vers lui, constituant petit à petit son groupe d’amis.

En outre, il est appréciable de voir que le réalisateur, en collaboration avec l’auteur du webtoon a mis un point d’honneur à coller au maximum à l’œuvre originale. On a ainsi une série certes un peu plus compressée, comme nous l’expliquions plus haut, mais qui respecte les images clefs et scènes fortes du webtoon pour simplement lui donner vie. L’adaptation reste donc fidèle et tente au mieux de nous transmettre l’intention qu’avait insufflé SIU dans son histoire. Visuellement le studio prend un parti pris artistique qui ne plaira peut-être pas à tout le monde, à base de traits inachevés pour donner un rendu « crayonné ». Mais associé à des couleurs vives, sans être trop tape à l’œil, on obtient un style simple et coloré qui s’adapte bien à l’atmosphère de la série.

Pour la musique, le nom de Kevin Penkin ne vous sera peut-être pas inconnu. En effet on a déjà pu entendre récemment ses compositions dans des animes tels que Made in abyss ou The Rising of the Shield Hero. Comme c’est souvent le cas lorsque les délais sont restreints, les studios d’animation n’ont pas toujours le temps d’attendre la fin des premières étapes de réalisation pour demander au compositeur de créer à partir des scènes en mouvement directement. Ainsi la méthode de Penkin a été de longuement s’imprégner et se documenter sur l’univers de la série afin d’être en mesure d’écrire en avance une variété de thèmes musicaux pour chacun des personnages, des scénarios, des ambiances… Et cela colle en effet très bien à l’atmosphère de la série !

Pour Rachel, Penkin nous livre un thème très énigmatique, à l’image du personnage, qui veut absolument « rejoindre les étoiles », prête à tout sacrifier pour cela et escalader une tour aux mille dangers. De son côté, le thème de Bam est très « atmosphérique », avec un début très lent et une certaine teinte d’angoisse, cette angoisse d’être abandonné par Rachel, pour finalement exploser pendant les scènes de combat, là où il révèle tout son potentiel. On peut aussi ressentir toutes les influences du compositeur qui lui permettent de voyager entre les ambiances. Pour le jeu de la couronne par exemple, on entend quelques touches de piano et quelques kicks très simples, pour une ambiance hip hop très douce un peu à la Nujabes.

Du côté technique, on profite d’un enregistrement de très bonne qualité exécuté par un orchestre à cordes qui s’est rendu spécialement à Pragues pour enregistrer dans le Dvořák Hall, réputé pour son excellente acoustique. Enfin, la collaboration avec des solistes londoniens de très grand talent nous assure des morceaux brillamment joués pour rendre honneur aux compositions de Penkin.

Un renouveau pour l’animation (japonaise) ?

Au vu de ce que nous a pour l’instant révélé Crunchyroll, Tower of God ne semble être que la partie émergée de l’iceberg. En février dernier nous apprenions en effet que pas moins de huit séries seraient produites sous le label « Crunchyroll Orignals », dont Noblesse et God Of Highschool (GOHS), pour citer les autres webtoon les plus connus.

On pourrait alors imaginer que la plateforme Webtoon devienne à terme une nouvelle réserve pour série à succès, comme l’est par exemple le Shônen Jump actuellement. Et puis, comme nous l’avons vu avec Tower of God, Crunchyroll fait immédiatement appel à des grands noms des studios d’animation, preuve que le diffuseur a entièrement confiance dans ces nouvelles œuvres coréennes. C’est en effet le studio Mappa (Kakegurui, Shingeki No Bahamut, Days…) qui se chargera de l’adaptation de God of Highschool, et Production I.G (Haikyu!!, FLCL, GITS…) celle de Noblesse.

The God of Highschool

The God of Highschool © Crunchyroll

Par ailleurs, il faut souligner qu’aller chercher des franchises hors du Japon est chose rare et relève d’une certaine prise de risque. En effet jusqu’à présent cela était limité à des cas de figure particuliers et exceptionnels. Des adaptations de grands classiques de la littérature (Roméo et Juliette, Les Aventures de Tom Sawyer, Le Comte de MonteCristo…). Des séries de commande pour produire des versions animes de licences étrangères, comme les « Marvel Anime » (Ironman, X-Men, Wolverine, Blade). Ou encore de rarissimes projets en partie portés par des créateurs étrangers comme Stan Lee (Heroman, The Reflection) ou le récent Cannon Busters de LeSean Thomas par exemple. Ce qui se rapprochait le plus d’une adaptation de série originale hors Japon était sans doute l’adaptation animée du titre français Radiant. Et dans ce cas, la série bénéficiait déjà d’une publication physique sous forme « manga » au Japon.

À cela il faut ajouter que Webtoon, contrairement à l’institution que représente le Jump, est une toute jeune plateforme née à l’heure du numérique, complètement pensée et conçue pour être lue sur smartphone. De cette façon elle touche un plus large public que simplement les amateurs de manga. On pourra cependant relativiser en estimant qu’elle y perd, d’un autre côté, les aficionados du papier, réfractaires à la lecture sur écran ou moins technophiles. Mais en évoluant la plateforme est aussi devenue un lieu de création où des personnes venues des quatre coins du globes peuvent proposer et mettre en ligne leurs créations. On est ainsi face à une diversité phénoménale en termes de cultures et d’influences. Toutes ces séries sont par ailleurs absolument gratuites à la lecture, seul un système de « Fast Pass » permettant de lire en avance les derniers chapitres en échange de quelques euros. Mais en dehors de ça, vous pouvez retrouver chaque semaine un nouveau chapitre de votre sérié préférée ou d’une nouvelle série ! À noter que la langue de prédilection reste plutôt l’anglais, le français imposant parfois un décalage de quelques dizaines de chapitres (en fonction des séries bien sûr).

C’est donc d’autant plus l’occasion d’apporter un vent de fraîcheur à des genres que l’on adore mais peut-être un peu trop surannés. Comme vous l’avez peut-être perçu à travers cette critique, TOG reprend de nombreux codes du shônen que l’on connaît tous, mais en y apportant les influences de la culture coréenne et en exploitant intelligemment la verticalité du format, changeant complètement la manière de lire et de mettre en scène les combats par exemple !

Bien évidemment, la plateforme est encore toute jeune et même ses meilleurs titres ont du mal à affronter les mastodontes du genre chez ses homologues japonais. Mais il n’en reste pas moins que Crunchyroll a fait figure de précurseur en ouvrant la porte à tout un nouveau monde de possibilités. Tower of God pourrait en être la première pierre, et si le phénomène se pérennise comme on est tenté de l’espérer au vu du succès de la saison 1, on pourrait assister au début d’un nouvel élan pour les animés !

 

Avec son univers riche et ses personnages complexes, Tower of God n’a eu aucun mal à s’imposer comme l’un des meilleurs webtoon du genre en quelques années. L’adaptation animée produite par Crunchyroll nous donne ici un bon aperçu du potentiel du manwha, en restant très fidèle tout en le sublimant grâce aux musiques de Kevin Penkin et l’animation du studio Telecom Animation Film. Une seule question demeure : simple animé promotionnel ou peut-on espérer une seconde saison ? Dans tous les cas, moi je n’y tiens plus, je dois aller lire le webtoon !

3 réponses

  1. Asuka dit :

    Il me semble quand même que Dr.Stone est un Manhwa également pourtant déjà adapté en anime. Vous vouliez sans doute parler du premier « Webtoon » adapté en anime.

    • David Maingot dit :

      Bonjour,
      Merci de nous lire.
      Dr. Stone n’est pas un manhwa mais bien un manga shônen qui a été prépublié dans le Weekly Shōnen Jump avant d’avoir été édité par Shūeisha. Le scénario est de Riichirō Inagaki (Japonais) et les dessins par Boichi (Coréen qui vit et travaille au Japon en tant que mangaka).

  1. 20 juillet 2020

    […] Tower of God apparu durant la saison Japanime de printemps, voilà un second Crunchyroll Original adapté […]

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