Hiroshima : lectures nécessaires

A la veille du 6 août, Journal du Japon vous invite en ce triste anniversaire à lire des ouvrages toujours nécessaires, poétiques ou plus factuels, mais toujours d’une grande intensité et d’une profonde tristesse qui vibre dans chaque mot.

Mettre la douleur en poèmes

Je ne peux croire, éditions Bruno Doucey : couvertureDans ce très beau recueil, le séisme, le tsunami et la catastrophe nucléaire de 2011 font écho aux bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki de 1945.

La partie 3 11 est, comme ses chiffres l’indiquent, consacrée aux événements de mars 2011. De nombreux poètes se succèdent, avec leur vécu, leur ressenti, leur incompréhension, leur douleur, leur colère. Et toujours ce regard posé sur la nature qui continue à vivre sous leurs yeux remplis de larmes, comme tant de poètes l’ont fait avant eux et comme tant d’autres le feront après eux. Plantes et animaux bien vivants, terre qui bouge pendant des jours et des jours. Le rapport à l’espace et au temps est modifié, perturbé.

Tout commence par de violentes et nombreuses secousses :

Après les violentes secousses
les crocus
éclairent la nuit

Michio IKEMOTO

Un tremblement de terre après l’autre
ramassant des algues
un couple d’oiseaux

Keiko SAITO

Puis la vague dévastatrice qui entre profondément dans les terres :

Une vague océanique
dans la forêt
– un hamac se balance

Marie MARIYA

Et la catastrophe de la centrale nucléaire :

Je ne puis croire
Qu’elles soient contaminées
Par le césium,
Ces rizières
Verdoyantes, verdoyantes.

Taro AIZU

Une grande partie du livre est consacrée aux Poèmes d’un rescapé, Atsuyuki MATSUO. Ce rescapé de Nagasaki a vécu la perte des siens : celle de ses deux jeunes enfants de quatre ans et un an à peine, celle de son fils aîné de douze ans, et enfin celle de sa femme, le tout en quelques heures, quelques jours après le bombardement. Seule sa fille aînée a survécu. C’est la perte, la douleur incommensurable, le vide abyssal qu’il met en poèmes, qui ont par la suite ému de nombreux Japonais. Ses poèmes s’égrènent au fil des années, de 1945 juste après l’explosion de la bombe à 1982 (le poète est mort en 1983).

1945
Le vent  J’allume
le bûcher de mes enfants,
puis une cigarette

Au moment même où
brûle ma femme on annonce
la reddition

Déménagement
Tout juste deux bols
ça suffit pour nous deux

1965
Libellules au ciel
Dans ma tête les enfants
qui ne vieilliront jamais

1971
Voir l’eau
l’eau jaillir d’un jet d’eau
l’eau que désiraient mes enfants

Dans la partie Pikadon, les poètes écrivent sur les commémorations qui se succèdent à Hiroshima et Nagasaki :

Enlaçant
les survivants de la bombe A
les brises du début de l’été

Kiyomi SOMEKAWA

Ils écrivent également sur le moment où tout a basculé, et sur les instants terribles qui ont suivi, entre brûlures, murmures des mourants, odeurs des cadavres.

Les cigales se taisent
L’instituteur brûlé
embrasse un élève

Unzenshi SHIMODA

Jonchée de cadavres
d’où provient un petit cri
J’en reste sans voix

Senki TAHARA

Comme l’écrit Dominique Chipot (qui a établi cette belle anthologie) dans sa postface, « tous ces instantanés mis bout à bout dessinent ainsi la révolte des rescapés, la tristesse des déracinés ou la force des survivants ».

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Hiroshima de John Hersey

Hiroshima de John Hersey, éditions Tallandier : couvertureDans un tout autre style, ce récit d’un des premiers journalistes occidentaux à se rendre à Hiroshima après le bombardement a connu un énorme retentissement aux États-Unis (publié dans un numéro spécial de The New Yorker à 300 000 exemplaires qui furent rapidement épuisés). L’auteur a en effet recueilli en 1946 les témoignages de six survivants : une jeune secrétaire dans une grande entreprise, un médecin hospitalier, un médecin de clinique privée, un prêtre allemand, un pasteur japonais et une veuve de guerre avec ses enfants.

Le lecteur les suit depuis les instants qui ont précédé l’explosion de la bombe (où ils étaient, ce qu’ils faisaient et comment ils se sont trouvés à un endroit où par chance ils ont pu survivre, sauvés par un rocher, un meuble, un déplacement imprévu).

Puis la journée infernale où, après l’explosion, chacun se dégage des décombres quand il le peut, prend la fuite, tente de survivre alors que les cadavres s’amoncellent, que les incendies tourbillonnent, que les rivières sont polluées, que la pluie noire tombe et qu’il est difficile de trouver à manger et à boire, de pouvoir faire soigner ses blessures.

« En chaussettes, tiré à hue et à dia, abruti par la foule, stupéfié par tant de plaies à vif, le docteur Sasaki finit par perdre tout sens de sa profession et par cesser de travailler en chirurgien consommé et en homme plein d’humanité, pour se changer en automate qui, mécaniquement, étanchait le sang, barbouillait de son pinceau, pansait, étanchait, barbouillait, pansait … »

« Sous les restes de quantités de maisons, les gens appelaient au secours, mais personne ne s’occupait d’eux ; en règle générale, ce jour-là, les survivants ne se portèrent à l’aide que de parents ou de voisins immédiats, car il leur était impossible d’embrasser par l’esprit, voire même simplement de tolérer, l’idée d’un cercle de souffrances plus étendu ».

« Sur la berge, M. Tanimoto trouva quelque vingt hommes et femmes. Il rangea le bateau le long de la rive et leur dit de se dépêcher de monter. Ils ne bougèrent pas et il se rendit compte qu’ils étaient trop faibles pour se lever. Il se pencha et prit une femme par les mains ; la peau céda et vint sous ses doigts par lambeaux énormes, comme un gant. Cette sensation éveilla en lui une telle nausée qu’il dut s’asseoir un instant. Après quoi il sauta dans l’eau et, de si faible stature qu’il fût, porta jusque dans la barque plusieurs hommes et femmes, qui étaient nus. Dos et poitrines étaient visqueux sous la main et il se souvint non sans malaise des graves brûlures qu’il avait vues durant la journée : jaunes d’abord, puis rouges et gonflées, la peau s’en allant en lanières ; et pour finir, sur le soir, suppurantes et sentant mauvais. »

Puis les jours se succèdent, les gens s’organisent, s’entraident quand ils le peuvent. Les médecins ne dorment quasiment pas, les blessés meurent, d’autres ont des symptômes étranges.

Petit à petit, la vie s’organise, et il est surprenant de voir à quel point les gens sont sans colère, presque fatalistes. Les choses sont ce qu’elles sont et il faut faire avec.

« Un an après la chute de la bombe, Mlle Sasaki était estropiée ; Mme Nakamura, indigente ; le père Kleinsorge, hospitalisé ; le docteur Sasaki, incapable de fournir le même effort qu’autrefois ; le docteur Fujii avait perdu la clinique de trente chambres qu’il avait mis des années à acquérir et ne voyait guère comment la reconstruire ; M. Manimoto n’avait plus de chapelle et ne parvenait pas à retrouver son extraordinaire vitalité. Ces six personnes, qui comptaient parmi les plus chanceuses de Hiroshima, ne connaîtraient plus jamais la même vie que naguère. L’opinion qu’ils pouvaient avoir, tous les six, de leurs expériences respectives et de l’utilisation de la bombe atomique, était, bien entendu, loin d’être unanime. Il est un sentiment, pourtant, qu’ils semblaient avoir en commun, une sorte de curieux enthousiasme collectif, ressemblant un peu à l’état d’esprit des Londoniens après le Blitz : sentiment d’orgueil, né de la façon dont eux-mêmes et les autres survivants avaient résisté à cette épreuve épouvantable. 

Des témoignages très précis, factuels, remarquablement bien écrits, sans jugement, qui montrent dans toute son horreur la puissance dévastatrice de l’arme nucléaire.

Des personnes que le lecteur suit sur plusieurs dizaines d’années, entre reconstruction et résilience, et toujours avec la volonté de faire connaître leur terrible expérience… Témoigner, encore et encore.

Indispensable pour savoir et éviter que cela ne se reproduise !

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

L’histoire authentique de Sadako Sasaki et des mille grues : récit touchant pour petits et grands

L'histoire authentique de Sadako Sasaki et des mille grues de Sue DiCicco et Masahiro Sasaki, éditions Sully : couverturePour partager cette histoire et cette mémoire avec les plus jeunes, il existe un très beau récit, celui de la vie de Sadako SASAKI, une petite fille morte d’une leucémie à l’âge de douze ans, conséquence de son exposition aux radiations de la bombe atomique d’Hiroshima, après avoir plié plus de mille grues (car selon une vieille légende, si quelqu’un plie mille grues en papier, son vœu sera exaucé).

Dans le livre qui vient de paraître aux éditions Sully, la vie de Sadako est écrite par Sue DiCicco (fondatrice du Peace Crane Project) et Masahiro SASAKI, le grand frère de la fillette, et illustrée par de nombreuses photos (de Sadako avec sa famille, ses camarades d’école ou d’hôpital, d’objets personnels), mais également des dessins de grues et de scènes façon manga, le tout en noir et blanc.

L’écriture simple et le découpage en courts chapitres permet une lecture par les enfants (dès la fin de l’école primaire) comme par les adultes. Les éléments historiques sont expliqués et la vie de famille est décrite comme si le lecteur la partageait. Vingt et un chapitres permettent de suivre le déroulement de la courte vie de Sadako de sa naissance en 1943 à sa mort à l’hôpital en 1955. Une enfance heureuse, relativement préservée, avec une grand-mère chérie, un frère adorable, une maman attentionnée et un père mobilisé mais pas trop loin… Mais alors qu’ils regardent passer un avion américain, la grand-mère les invite à rentrer manger, ce qui fait que la famille se retrouve ensevelie sous les décombres et que Sadako est projetée dans la cour par le souffle. Puis ils fuient chez les grands-parents maternels où le père les rejoint. Si les parents ont des symptômes, les enfants n’ont rien. Ils continuent leurs jeux, même s’ils souffrent un peu de la faim. En 1948 naît une petite sœur. En 1950, Sadako fait une pneumonie sans fièvre. Les parents sont toujours inquiets car ils savent que l’effet des radiations peut se faire sentir des années plus tard. Le père ouvre son salon de coiffure en 1951. La famille profite des joies de la vie quotidienne. Mais bien vite les soucis d’argent arrivent car le père a prêté de l’argent à des voisins qui sont partis sans le rembourser. C’est donc lui qui est harcelé par le prêteur. En 1955, le visage de Sadako gonfle brutalement. Les parents apprennent qu’elle est atteinte d’une leucémie incurable. Mais ils essaient d’apporter tout le bonheur possible à la petite fille : un kimono tout neuf, une fête à l’école, un diplôme, des kokeshi offertes par ses camarades. Elle trouve également une très bonne amie en sa voisine de chambre, et correspond par lettres avec de très nombreux enfants de tout le Japon. Lorsqu’elle reçoit des grues en origami et qu’on lui explique que plier mille grues permet d’exaucer un vœu, elle se met à en plier tous les jours. Toujours positive, elle sourit, aime admirer les étoiles sur le toit de l’hôpital et remercie sa famille avant de s’éteindre à l’âge de douze ans. Après sa mort, de l’argent sera collecté pour lui ériger une statue que l’on peut admirer dans le parc de la paix à Hiroshima. Sa famille sera libérée de ses dettes et les autres enfants vivront sans déclarer de maladie liée à la bombe atomique.

Devenues un symbole du mouvement international pour la paix, Sadako et ses mille grues ont fait l’objet de plusieurs ouvrages, et ce dernier récit avec de nombreux détails intimes est très émouvant et bouleversera les lecteurs, petits et grands ! Une belle leçon de vie, de joie de vivre, d’empathie.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Des lectures dans des styles différents, pour des publics de tous âges, pour ne pas oublier…

[Concours] Une rentrée littéraire : des livres, encore des livres, toujours des livres !

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