Artisanat japonais : quels défis pour la protection des savoir-faire millénaires ?

Dans un monde industrialisé et d’autant plus dans un pays qui s’est hissé à la place de troisième puissance économique mondiale suite à une violente défaite lors de la Seconde Guerre mondiale, on peut se demander quelle place occupe l’artisanat dans la société japonaise ? Comme l’explique Shuji Nakagawa, un artisan présenté dans La survie de l’artisanat ancestral japonais, « Autrefois je pense que l’art, le design et l’artisanat étaient trois domaines distinctement séparés. De nos jours, je crois que la frontière entre ces domaines s’amenuise et que l’on commence à voir une fusion qui se crée. ». Cette fusion se fait autour de l’artisanat. En japonais, le terme d’artisanat peut se traduire par kogei (工芸) ; c’est un terme large qui englobe à la fois les produits en textiles, en laque, à partir de métaux, de bois, de papier, etc,… Les produits résultants peuvent prendre différentes formes que ce soit des vêtements, des poupées, des bols ou des boîtes.

Dans une économie japonaise tertiarisée, quelle place occupe l’artisanat ? En 2018, les services représentaient 69,3% du PIB et employaient 72,2% de la population active au Japon. La même année, le secteur secondaire, l’industrie et la construction, représentait 29,1% du PIB. Bien que l’artisanat soit considéré comme appartenant au secteur secondaire, il est important de noter qu’au sein ce secteur, des inégalités subsistent : les secteurs prédominants sont la production de voitures, où le Japon est la troisième puissance, et celle de navires, où il atteint la deuxième puissance.

Dans le pays pionnier dans le secteur de la robotique, Journal du Japon vous propose d’étudier la place de l’artisanat dans son économie et les méthodes mises en œuvre pour le protéger. Comment les savoir-faire multiséculaires survivent-ils dans un climat concurrentiel ? Son salut vient-il d’une dimension artistique développée récemment ?

Un artisanat en mouvement à travers le temps

Pour commencer, essayons de donner une définition à l’artisanat. Celle-ci est loin d’être fixe et fluctue selon l’époque. En effet, depuis l’époque industrielle qui débute au Japon à l’ère Meiji en 1868, on parle d’artisanat pour le travail réalisé exclusivement par un artisan et pour des petites séries, loin d’une volonté industrielle. Avant la révolution industrielle, il y avait une distinction entre les idées utilitaire et artistique. Aujourd’hui, cette séparation entre l’artisanat et l’art tend à disparaître : les objets de l’artisanat japonais ont acquis de nos jours une dimension artistique. Prenons l’exemple d’un bol à ramen. De prime abord, on pourrait penser qu’il s’agit d’un simple bol pour déguster de bonnes nouilles japonaises avec son bouillon… En fait, il dépasse sa simple utilité et est le témoin d’une tradition et le résultat du savoir-faire d’un artisan transmis par ses aînés. Chaque bol façonné à la main par l’artisan est ainsi unique et raconte une histoire sur un lieu et des ressources naturelles, une école d’artisans, l’apport de la nouvelle génération…

Rue de Tokyo en 1905 : Industrialisation durant l’ère Meiji (Wikimedia Commons)

L’Unesco a d’ailleurs adapté et actualisé sa définition. Pour être considérés comme artisanaux, les produits doivent être fabriqués « par des artisans, soit entièrement à la main ou à l’aide d’outils à main ou de moyens mécaniques ». « La contribution manuelle directe de l’artisan doit demeurer la composante la plus importante du produit fini. La nature spéciale des produits artisanaux se fonde sur leurs caractères distinctifs, lesquels peuvent être : utilitaires, esthétiques, artistiques, créatifs, culturels, décoratifs, fonctionnels, traditionnels, symboliques et importants d’un point de vue religieux ou social. »

Comme précisé précédemment, le grand basculement débute à l’ère Meiji avec l’industrialisation du Japon où le modèle de production s’adapte en conséquence. Le travail manuel se confronte alors à la logique industrielle et des productions en chaîne et de masse. Rapidité et efficacité deviennent les moteurs de la nouvelle organisation du travail. Ainsi, l’artisanat se retrouve dès lors mis en concurrence avec les industries dont les machines produisent plus vite. De cet écart de productivité entre l’homme et la machine naît la disparition d’un artisanat comme manière de produire au profit d’une fabrication à la main qui acquiert une dimension artistique. A cela s’ajoute une autre concurrence, l’arrivée de produits occidentaux après la réouverture du pays. L’exotisme de ces derniers attire les Japonais qui délaissent l’artisanat local. Face à ces menaces de l’industrialisation et des produits étrangers, des personnes résistent et continuent de développer des objets artisanaux sans oublier de transmettre leurs techniques de maîtres à élèves.

Poupée Kokeshi, originaire de la région du Tohoku, en fabrication (Wikimedia Commons)

Ce patrimoine multiséculaire est de nos jours régulé et protégé grâce à des associations qui œuvrent à la mise en avant et à la préservation de l’artisanat japonais. Citons l’association Densan, fondée en 1975, qui travaille en collaboration avec le Ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie. Densan explique que pour être considéré comme artisanal, un objet doit respecter 5 points : être utilisé de manière quotidienne ; être principalement produit à la main ; être créé grâce à des techniques traditionnelles datant d’au moins 100 ans ; les principaux matériaux doivent être les mêmes depuis 100 ans ; la production doit être rattachée à une zone géographique.

Ainsi, l’artisanat n’est donc plus seulement la technique utilisée pour produire un objet du quotidien. Il s’inscrit dorénavant dans une volonté de préservation des techniques anciennes. C’est à la fois un travail matériel et immatériel. Dès les années 1950, plusieurs associations ont vu le jour pour défendre l’artisanat devenu une partie du patrimoine culturel. En 1954, la Nihon Kogeika, l’association de promotion de l’artisanat japonais, est née avec comme principal objectif : le rayonnement de l’artisanat en tant que patrimoine culturel. Depuis sa fondation, une exposition sur l’artisanat japonais est organisée chaque année et soutenue par la NHK (chaîne TV publique), le grand quotidien Asahi Shimbun et l’Agence des affaires culturelles du gouvernement japonais. En 1977, le Musée national d’art moderne de Tokyo lui fait de la place en créant une galerie de l’artisanat, le kogeikan.

Un esprit de l’artisanat

Malgré ce changement historique de la nature de l’artisanat, « l’esprit de l’artisan » est toujours là et habite toujours les artisans qui continuent de réaliser leurs créations artisanales avec toute leur âme et tout leur cœur ! En japonais, on parle du shokunin kishitsu (職人気質). Il est notamment mis en avant dans le film Jiro dreams of sushi, documentaire réalisé par David Gelb et sorti en 2012 sur Netflix. Le spectateur y suit le quotidien de Jiro Ono, un maître sushi de 89 ans au travail acharné qui s’est donné pour mission de faire les meilleurs sushi alors qu’il a déjà trois étoiles au guide Michelin.

Jiro Ono dans le film « Jiro Dreams of Sushi” (Wikimedia Commons)

Derrière la notion du shokunin kishitsu, l’artisan met tout son esprit à l’ouvrage et se donne corps et âme. Dans un article publié le 2 juillet 2018 « Le Japon : pays d’artisans », Cécilia Bouillé explique que cet esprit de l’artisan se manifeste dans « l’application qu’il met à sa tâche, sa concentration, son attention au détail, la fierté et la dignité silencieuse de l’exécution du geste. » Elle précise que l’artisan est aussi « dans l’humilité de la connaissance et du respect de la matière et de la nature. »

L’auteur de l’article fait remarquer qu’il s’agit d’un point important de la philosophie japonaise. Le dévouement total du corps et de l’esprit n’est pas propre à l’artisanat et on le retrouve à la fois « dans le suicide rituel des samouraïs (seppuku) mais aussi dans l’ultra-ponctualité du réseau ferroviaire ! » Malgré l’hyper-industrialisation de l’économie japonaise, l’artisanat et son esprit demeure toujours dans la société…

Signature du 48e Premier ministre du Japon, Shigeru Yoshida, du texte de loi n°214 de 1950 portant sur la protection des biens culturels (Wikimedia Commons)

Dans le but de le préserver au mieux, l’État a mis en place en 1950 le titre de « trésor national vivant » (人間国宝 : ningen kokuhō) désigné par le Ministère de l’Éducation qui récompense le savoir-faire particulier, que cela soit dans le domaine des arts de la scène et de l’artisanat. Ainsi, sur les 70 trésors nationaux vivants recensés dans cette liste, 57 personnes ont été décorées pour leur savoir-faire dans l’artisanat. Kiyoshi Hara, artisan spécialisé dans la céramique est ningen kokuhō depuis le 30 août 2005 et est un exemple de la transmission du shokunin kishitsu : ses maîtres, Ishikuro Munemaru et Uichi Shimizu, avaient eux aussi été désignés trésors nationaux vivants en 1985.

La protection par la loi

Les changements de statuts qu’a connu l’artisanat justifient son encadrement par la loi. Plus généralement, on peut observer les protections légales ou financières du domaine de la culture.

Tout d’abord, concentrons-nous sur les lois qui visent à protéger l’artisanat en tant qu’entité du patrimoine culturel. La loi du 30 mai 1950 en lien avec le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie a pour objectif de préserver les biens culturels et les utiliser afin d’améliorer la qualité de la culture de la nation et ainsi, contribuer à l’évolution du monde de la culture, comme le précise son premier article. L’article 2 de la loi pose le cadre de ce qu’est un bien culturel et ses différentes catégories : les « biens culturels tangibles » (matériels) et les « biens culturels non tangibles » (immatériels), les « biens culturels folkloriques », les « monuments », les « paysages culturels » et les « groupes de constructions traditionnelles ». L’artisanat appartient à la catégorie des biens culturels tangibles. Et d’après l’article 27, les biens culturels tangibles sont des biens culturels important et certains peuvent honorés du titre de trésors nationaux. Une grande partie de la loi est axée sur les personnes qui connaissent les techniques de fabrication. Le rôle des artisans, précisé dans l’article 4 alinéa 2, est de préserver l’artisanat et d’améliorer le rayonnement de l’utilisation culturelle.

Premier Ministre japonais en 1950, Shigeru Yoshida (Wikimedia Commons)

Pour subsister dans un monde capitaliste et libéral, la loi de 1950 prévoit des subventions. Dans son article 35, le premier alinéa explique que l’État peut venir en aide à un artisan, si ce dernier n’est pas capable de subvenir à ses dépenses, pour permettre de garantir la conservation des techniques.

Premier Ministre japonais en 1974, Kakuei Tanaka (Wikimedia Commons)

Une autre loi datant de 1974 a été mise en place cette fois-ci par le Ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie. Elle se nomme « Loi sur la promotion de l’artisanat traditionnel ». Son article 2 définit les conditions pour qu’un objet soit considéré comme un bien artisanal. Le but de la loi, précisé dans l’article 1, est de « promouvoir l’industrie de ces métiers traditionnels, de contribuer au développement de l’économie locale et nationale, tout en enrichissant la vie des Japonais. » L’article 4 explique le fonctionnement des plans de promotion de l’artisanat traditionnel qui résultent d’un accord entre le gouverneur de la préfecture et les entreprises manufacturières artisanales. L’article 13 décrit aussi le cas de plans de soutien pour favoriser les échanges avec les consommateurs et protéger les travailleurs. L’article 19 autorise l’Etat et les institutions locales à prendre des mesures fiscales pour permettre un accès plus facile à la reconnaissance d’une technique ou d’un produit en tant qu’objet artisanal.

La mise en valeur de cet artisanat

Pour que l’artisanat soit conservé, de nombreux musées et organisations aident à son rayonnement en mettant en avant leur part de patrimoine culturel.

Par exemple, l’association Densan dont nous avons préalablement parlé, a ouvert un espace permanent dédié à l’artisanat. D’après le site internet, cet espace était « dédié aux professionnels, mais remplissait aussi, un rôle pédagogique afin de faire découvrir l’artisanat traditionnel, à travers de nombreux événements en collaboration avec les artisans. ». Il est notamment basé à Paris au 8 bis rue Villedo 75001, à Paris. Chaque année, Densan organise un salon en Allemagne nommé « Ambiente »; l’association expose 10 articles artisanaux. Pour l’édition 2019, Densan a, par exemple, choisit de mettre en avant de la bijouterie de la préfecture d’Ishikawa de la marque « Urushi art hariya ».

Musée National d’Art Moderne de Tokyo, ancienne annexe réservée à l’artisanat (Wikimedia Commons)

Exemple de Céramique de Bizen, bouteille de sake (Wikimedia Commons)

Au Japon, plusieurs musées œuvrent à la promotion de l’artisanat auprès des Japonais. En 1977, une annexe du Musée national d’art moderne consacré à l’artisanat avait ouvert à la capitale tokyoïte. Octobre 2020, elle déménage à Kanazawa, dans la préfecture d’Ishikawa. Parmi les expositions qu’ils ont eu lieu, citons l’exposition « La beauté de la céramique de Bizen née de la terre et du feu » qui se concentre sur les anciennes techniques de la ville qui lui donne son nom. La prochaine exposition débutera le 25 octobre 2020 et sera la première exposition dans la ville de Kanazawa ; cette expositon s’appelera « les matériaux, les œuvres et le climat » et exposera près de 130 œuvres.

N’oublions pas de parler des musées régionaux comme le musée de la céramique de Mashiko ouvert en juin 1993. Il présente des oeuvres de grands artisans comme : Shoji Hamada, devenu trésor national vivant en 1955 et son élève, Tatsuzo Shimaoka, désigné aussi ningen kokuhō en 1996. Ces musées régionaux mettent en général en valeur le savoir-faire d’artisans locaux. Shiji Hamada est né à Mashiko et Tatsuzo Shimaoka y a vécu jusqu’à sa mort.

Enfin, l’artisanat japonais rayonne à l’international et rencontre un beau succès auprès des clients étrangers comme le souligne le Japan Times dans son article « Kogei get Western art world’s attention ». Des Américains en voyage à Beppu auraient acheté entre 500 000 et 1,2 millions de yens (entre 4 000 et 10 000 euros) de produits artisanaux en bambou. Misato Fudo, conservatrice en chef du Musée d’art contemporain du 21e siècle de Kanazawa explique que « l’artisanat débute avec les matériaux. C’est probablement la beauté de l’équilibre entre se conformer à la nature d’un matériau et exploiter ses qualités qui plait aux Occidentaux au 21e siècle ».


Avec l’industrialisation du Japon à partir de l’ère Meiji, l’artisanat évolue et gagne une dimension artistique. Grâce au shokunin kishitsu, les artisans se transmettent les techniques de maître à élève ainsi que le dévouement total du corps et de l’esprit dans l’artisanat japonais. Sans cadre juridique, l’artisanat n’aurait pas perduré longtemps, c’est donc notamment à l’aide des lois de 1950 et de 1974 que l’artisanat est toujours là et bien présent : il rayonne dans le Japon et en dehors de ses frontières ! En voyage au Japon, ne rater pas de visiter les musées nationaux et régionaux qui exposent de jolies œuvres d’art(isanat). Espérons que le monde culturel résiste à l’impact de l’épidémie de coronavirus et que le plan de relance de 1 100 milliards de yen vienne en aide ce secteur !

Sources :

https://www.japantimes.co.jp/news/2010/11/05/national/kogei-get-western-art-worlds-attention/#:~:text=Kenji%20Kaneko%2C%20director%20of%20the,a%20result%20of%20the%20Industrial

https://tokonomamagazine.com/2018/07/02/le-japon-pays-dartisans/

http://densan-world.jp/espace_densan.html

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=193435.html

 

Photo de Une de l’article : Karim MANJRA sur Unsplash

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