Pachinko : la douloureuse relation Japon-Corée

Paru en 2017, Pachinko ne cesse de faire parler de lui. Encensé par la critique, vendu à plusieurs millions d’exemplaires et traduit dans 30 langues, le roman événement de Min Jin Lee est enfin arrivé en France le 12 janvier dernier aux Éditions Charleston. En cours d’adaptation en série par Apple Video, Pachinko n’a pas fini de marquer les esprits, et pour cause : un roman d’une justesse infinie qui nous plonge dans une époque en souffrance, qui n’est pas si lointaine.

Journal du Japon revient sur l’incroyable destin de cette famille coréenne en proie aux tragédies de l’histoire, dans un contexte plus que d’actualité : avec la question des « femmes de réconfort » de la Seconde Guerre mondiale, la relation nippo-coréenne qui est toujours fragilisée par les blessures du passé et qui ne parvient pas à trouver un équilibre. 

La tragique histoire d’une relation conflictuelle

Pachinko

© Pachinko, Éditions Charleston

Immigrer dans un pays qui nous rejette

L’histoire prend place à Yeongdo, un petit village coréen près de Busan, au début des années 1910. Hoonie naît dans une famille pauvre qui survit grâce à ses terres, où elle a monté une auberge. Il se marie et, après la perte de plusieurs de ses enfants, devient enfin père de la petite Sunja. Nous voici en 1930, et cela fait déjà 20 ans que la Corée est soumise à l’occupation japonaise. Après le décès de son père, emporté par la maladie, Sunja reprend les rennes de l’auberge aux côtés de sa mère. L’argent se fait rare, mais l’équilibre au sein de l’auberge semble fonctionner : les locataires, des pêcheurs, payent leur loyer mensuel de 23 yens tout en ramenant de temps à autres les invendus qui viennent compléter les quelques ressources de la terre cultivée. Sunja et sa mère, elles, s’occupent du logis dans une routine que rien ne semble altérer. Sunja n’a jamais pensé à ce qu’il y avait en dehors de son village et du marché où elle se rend quotidiennement. Rien ne l’importe plus que de réaliser ses tâches journalières qu’elle répète machinalement depuis tant d’années.

Mais voilà qu’elle fait un jour la rencontre de Hansu, un homme de deux fois son âge qui la courtise et l’engrosse. Sunja, naïve, croit qu’il va l’épouser. Mais ce riche homme d’affaires est déjà marié, au Japon, et est père de deux filles. Il lui propose de devenir sa maîtresse coréenne, ce qu’elle refuse. Impossible de vivre dans la honte : pour Sunja, du haut de ses seize années, il est impensable de décevoir son père décédé qui n’aurait jamais voulu cette vie de déshonneur pour elle ! Pourtant, personne ne voudra épouser une femme attendant un enfant. Une seule solution s’offre à elle et c’est ainsi qu’elle débarque à Osaka. C’est le point de départ d’une longue aventure ponctuée d’innombrables épreuves pour survivre dans ce pays qui la rejette, elle, la coréenne, cet être inférieur aux Japonais qui la méprisent pour ses origines !

Rappelons les faits

Difficile de proposer une critique de Pachinko sans recontextualiser les faits. C’est en 1905 que commence la colonisation japonaise de la Corée. Le pays est pauvre et arrive difficilement à s’autosuffire. Le Japon, alors nommé « empire du Grand Japon » au moment des faits, débute son expansion territoriale. La Corée, la Chine (avec l’état fantoche Mandchoukouo en Mandchourie), la Mongolie, la Thaïlande, les Philippines : rien ne semble freiner la soif de grandeur du régime politique en place. Cette quête de pouvoir à travers l’Asie qui prend départ en Corée a fait de nombreuses victimes jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les premières victimes de cet acharnement : les coréens. Soumis à une occupation japonaise brutale, le peuple coréen est opprimé, exploité et réduit en esclavage sexuel. Des terres agricoles sont volées et remises à des Japonais. Le Japon déferle tel un ras de marrée sur la péninsule coréenne : il faut parler japonais, se rendre aux sanctuaires shintô et vénérer l’Empereur. Les résistants sont enfermés et torturés. Certains servent même de cobayes pour tester les effets de gaz toxiques. La répression fait rage et le Japon a pour volonté d’effacer toute trace de culture coréenne dans le pays occupé. Nous sommes ici à la triste genèse de ce qui mènera, plusieurs décennies plus tard, à la division de la Corée telle que nous la connaissons aujourd’hui : la Corée du Sud et la Corée du Nord.  C’est dans ce contexte historique que prend place l’histoire de Sunja et de sa famille qui vont devenir des zainichi en immigrant au Japon.

zainichi coréens

Drapeaux de la Corée du Sud et du Japon – Montage de Hidechika Nishijima pour Nikkei Asia

Une famille de zainichi

Zainichi signifie littéralement « ceux qui résident au Japon ». Ce terme désigne les migrants coréens arrivés au Japon pendant l’occupation japonaise ainsi que leur descendance. Ces Coréens qui sont restés au Japon, dont nous vous parlions dans notre papier dédié aux zainichi, sont l’une des minorités les plus représentées au pays du Soleil Levant à ce jour, aux côtés des Chinois. Pourtant, malgré 4 générations passées, la discrimination fait rage. Tout comme un gaijin, un zainichi ne sera jamais un Japonais. Qu’il soit né ou non sur le sol nippon, un étranger reste un étranger. Difficile de cerner toute la problématique et les conséquences de ce triste constat sans y être confronté. Pachinko nous raconte l’histoire de cette famille d’immigrants coréens qui ont fuit la pauvreté de leur pays sous l’occupation japonaise dans l’espoir d’offrir une vie meilleure à leurs descendants. Si le titre concentre une longue partie sur Sunja, celle par qui tout a commencé, Pachinko est une histoire transgénérationnelle. Les 3 générations vont vivre dans des contextes différents : de l’occupation à la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la division de leur pays d’origine. Ces Coréens sont confrontés à de nombreuses épreuves pour trouver leur place, contextualisées par différentes problématiques : quelles soient sociales, institutionnelles ou économiques. Pour finalement revenir au même fond : leur identité ; leur individualité ; leur intégrité.

Le roman traite à la fois de discrimination, d’injustice, de religion ou encore de politique. C’est avant tout la question existentielle de l’identité qui est au cœur de l’œuvre. Qui sont ces Coréens qui ont tout perdu ? Qu’est-ce qui les définit ? Comment pourraient-ils enfin être acceptés par cette société japonaise à laquelle ils se dévouent de génération en génération mais qui les rejette ? Comment sont leurs terres d’origines ? À quoi ressemblaient-elles ? Et que sont-elles devenues, maintenant que leur pays est divisé ? Qu’est-il advenu de leurs grands-parents, parents et amis qui sont restés ? Et qu’est-il arrivé à ceux qui sont retournés en Corée après la Seconde Guerre mondiale en rejoignant Pyongyang, pensant retrouver leur « vie d’avant » ? Tant de questions qui mènent la famille de Sunja à différents malheurs, le temps d’un récit poignant à la fois tragique et merveilleux par la force et la complexité de ses personnages.

Un roman qu’on n’oubliera pas

Min Jin Lee © Elena Seibert

Min Jin Lee

Ancienne avocate, Min Jin Lee est née à Séoul en 1968 et arrive avec sa famille aux États-Unis à l’âge de sept ans. Après ses études, elle assiste à un Master’s Tea à Yale (un évènement où l’on assiste à des conférences d’intervenants extérieurs, à l’image des conférences TED) où elle entend pour la première fois le terme zainichi, dans le cadre d’une triste histoire d’un collégien harcelé pour ses origines coréennes qui se donnera la mort. C’est le déclic pour Min Jin Lee : elle souhaite en apprendre plus sur ce peuple réprimé.

Elle débute alors de nombreuses recherches et commence à écrire dès 1996 sur ces Coréens au Japon. Après plusieurs échecs et semi-réussites, elle déménage à Tokyo où son mari est muté. Elle y rencontre alors ces zainichi qui lui racontent leur histoire : Pachinko naît de cet ensemble de témoignages. Cette source d’inspiration et de savoir permette à l’écrivaine une approche juste et précise des émotions et des tourments de ce peuple victime de l’Histoire, et notamment du destin des femmes dans ce contexte historique où elles n’avaient ni droits ni pouvoirs.

Des femmes déterminées à changer leur destin

« Le destin d’une femme est de souffrir » (page 532). C’est ce que lui inculquera la mère de Sunja. « [Les femmes doivent] forcément vivre dans la souffrance – en tant que fille, en tant qu’épouse, en tant que mère- et mourir dans la souffrance, tel [est] leur destin » (page 532). Ce tragique adage est le constat de ces femmes qui ont vécu dans un contexte historique où elles vivent de leur réputation, de leur mari et de leur famille. La femme doit se marier, prendre le nom de son mari, et ne doit pas travailler. Elle doit rester à la maison et préparer les repas, s’occuper du logis. Elle doit mettre au monde des enfants, et quelle triste tournure des événements si c’est une fille qui naît, puisqu’elle ne perpétuera pas le nom de la famille. Elle ne doit pas être souillée, sinon elle sera rejetée. Et ce n’est pas seulement elle qui souffrira de ses actes : toute la famille en pâtira. La femme doit être exemplaire et rester dans les clous, afin de ne pas apporter de déshonneur à son nom. Sunja, qui à seize ans tombe enceinte d’un homme marié, doit se battre pour faire sa place dans cette société. Sa naïveté juvénile la mène dans les difficultés de la société dès son plus jeune âge : elle ne peut rester à Yeongdo, dans sa pauvre mais tranquille routine. Elle doit partir, quitter sa mère et bâtir sa vie dans ce pays dont elle ne connaît rien, le Japon. Elle y rencontrera Kyunghee, une femme d’une sagesse imperturbable qui souhaite, elle aussi, changer son destin. Elle rêve depuis tant d’années d’ouvrir son commerce de kimchi, mais cela est impensable. D’après son mari, aux bonnes intentions, ce n’est pas le rôle d’une femme. Pourtant, la pauvreté ne leur laisse guère le choix que de se débrouiller par elles-mêmes.

De Sunja à Phoebe, cette Américaine d’origine coréenne séparée par plusieurs générations de notre protagoniste principale, le portrait des femmes évolue au cours du récit, de la même manière qu’il évolue au fil de l’histoire. L’émancipation de la femme rejoint ici la question existentielle de l’identité que soulève Pachinko. Les différents chapitres, séparés tour à tour de quelques mois et parfois de quelques années, s’intègrent avec justesse dans le contexte historique qui les entoure. À nous, lecteurs, d’en saisir toute la profondeur. Mais si le destin de la femme semble évoluer, celui des zainichi piétine.

Les zainichi d’hier et d’aujourd’hui

De « pauvres », « sales », « voleurs », « racailles » à « mafieux » et « indignes de confiance », les Coréens essuient les pires qualificatifs au fil des années. Tantôt méprisés pour leur mauvaise odeur, qui résulte de la misère dans laquelle ils vivent, tantôt méprisés pour leurs manières jugées douteuses, auxquelles on ne cessera de leurs attribuer de mauvaises intentions, le fond reste le même : leur origine. Si le Japon peine à leur trouver des qualités, le lecteur ne peut qu’être impressionné par leur résilience. Cette capacité à supporter les épreuves et à rebondir sans cesse impressionne. Ces Ccoréens, victimes de l’Histoire, trouvent ici un magnifique hommage à leur identité à travers Pachinko.

la corée au japon

Korea Town – Tokyo, Japan de Trevor Dobson via Flickr

Nous ne pouvons que vous conseiller de lire Pachinko de Min Jin Lee qui ne manquera pas de vous bouleverser. N’ayez pas peur de ses quelque 600 pages : l’histoire passionne et prend réellement aux tripes. Son adaptation en série est une bonne nouvelle dont nous attendons beaucoup pour replonger dans le destin de Sunja et de sa famille. Mais en attendant, direction votre librairie pour vous procurer ce roman évènement. 

Rokusan

Roxane, 26 ans, passionnée depuis l'enfance par le Japon, j'aime voyager sur l'archipel et en apprendre toujours plus sur sa culture. @_rokusan

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