Family Romance, LLC : sourire des vies faussées

Réalisateur de films de fictions autant que de documentaires, aventurier à ses heures, ainsi que metteur en scène d’opéras, professeur et même auteur, Werner Herzog est un artiste singulier, qui, en tant que cinéaste, a posé ses caméras aux quatre coins du monde. Au fin fond de la forêt amazonienne, en Antarctique, sur les flancs d’un volcan en éruption ou encore dans la taïga russe. Loin des grands espaces qu’il aime tant, Family Romance, LLC, sa dernière fiction en date, est sortie au cinéma en 2019. Elle n’en reste pas moins un pur film herzogien, croisant, au cœur de Tokyo où elle a été filmée en à peine deux semaines, nombres des thématiques chères à son auteur et en faisant un objet éminemment étrange, dont la sortie en DVD il y a peu, grâce aux efforts de Nour Films, ne peut qu’être saluée.

Family Romance LLC, Werner Herzog, film, famille

©Nour Films

Werner Herzog, une aventure de cinéma

Au cœur du cinéma d’Herzog, il y a un tournage, celui d’Aguirre, la colère de Dieu, dans la forêt péruvienne etdans des conditions extrêmes, qui en ont fait une aventure presque aussi dangereuse que celle que le film raconte : l’expédition du conquistador Lope de Aguirre. Il y a aussi une image : celle d’un bateau à flanc de colline, rêve fou du personnage éponyme de Fitzcarraldo que Herzog, ou plutôt son équipe, a rendu réalité sans trucage et dans des conditions de sécurité qui feraient suer à grosses gouttes à peu près n’importe qui d’autre. Des exploits qui ont fait de lui le réalisateur de l’extrême par excellence, mais qui, surtout, ont contribué à brouiller dans ses œuvres la frontière entre fiction et réalité, la folie des entreprises de ses personnages rejoignant bien souvent celle de ses propres projets … et leurs exploits devenant les siens. À ce titre, et malgré sa forme apaisée et l’étonnant calme qui l’habite, Family romance, LLC, avec son sujet singulier, est la suite logique d’une carrière passée à interroger, de fictions en documentaires, le rôle des images, des simulacres, et surtout, le pouvoir d’illusion du cinéma.

Mahiro, Yuichi, famille, Family romance

Un « père » et sa fille ©Nour Film

En effet, si l’intrigue du film tient en peu de mots – Mahiro douze ans, retrouvant son père, Yuichi, après dix ans de séparation – sa force, elle, est toute autre. Car, si le père et la fille passent bien leurs week-ends ensemble, le premier est payé par la mère de la seconde pour jouer le rôle de son père, et la petite famille qu’ils incarnent le temps de quelques rendez-vous n’a en vérité rien de réel. Une première subtilité, à laquelle Herzog se paye le luxe d’ajouter une seconde, plus intéressante encore, puisque la compagnie de Yuichi dans le film, Family Romance, est aussi la sienne dans la réalité, dans laquelle il est, effectivement, un « ami à louer ». Car c’est là le phénomène de société, qui, bien plus que la relation entre Mahiro et Yuichi, est au cœur du film. Cependant, pas d’erreur, Family Romance, LLC est bien une fiction : tout y est écrit et scénarisé, et si les acteurs sont de véritables amis à louer, ils n’y jouent pas moins un rôle, bien que Yuichi et Mahiro portent, dans le film, leur vrai nom et que la compagnie du premier existe réellement.

 

Romans familiaux et filmer le faux

FAmily Romance, Herzog, Paparazi

©Nour Film

Dès lors, Family Romance, LLC se fait le lieu d’une série de mensonges, ou plutôt de fictions imbriquées : la vraie histoire d’une société proposant le service d’acteurs devenant un récit dans lequel ces derniers jouent le rôle de personnages jouant eux aussi des rôles. Et, en effet, dans le film, Yuichi, en plus des moments qu’il passe avec Mahiro, est montré avec d’autres de ses clients, pour lesquels il incarne différents personnages, un employé de métro ou un paparazzi, pour ne citer qu’eux. Par ailleurs d’autres histoires – celle, par exemple, d’une femme voulant revivre le plus beau jour de sa vie – viennent-elles aussi se mêler à celle de Mahiro. De cela découle un film qui évite l’écueil de l’exotisme ou du jugement facile et qui, au contraire, dans le récit qui déploie, profite de la troublante réalité de la location d’amis pour interroger. Non pas sur la légitimité de la pratique, mais sur ce que la fiction, et donc l’artificialisation, fait émerger, à partir du réel.

C’est là la vertigineuse force de Family Romance, LLC. Car si le principe même de la location d’amis est de combler un manque par de fausses relations et une duperie consentie, c’est exactement ce que sont le cinéma et la fiction : un mensonge partagé entre le réalisateur et le spectateur, et qui implique, de la part de ce dernier, une suspension consentie de l’incrédulité. Ainsi, le film se fait le reflet de ce qu’il montre, et Herzog ne cesse d’y filer un réseau de symboles travaillant tous cette même idée du simulacre et du faux, de l’illusion et du mensonge non pas comme objet de nuisance, mais, au contraire, comme regard autre sur le monde. Et, d’une chorégraphie de samouraï faisant semblant de se battre à la mise en scène de la force thérapeutique de ces « téléphones du vent », qui permettraient de contacter les morts, le réalisateur s’intéresse au pouvoir performatif du faux et de l’invisible : à sa beauté, autant qu’à ses limites.

Family Romance, Herzog, robots

©Nour Film

Ainsi, dans l’une des plus belles scènes du Family Romance, LLC, il filme Yuichi fasciné par des poissons mécaniques :  magnifiques lorsqu’ils nagent mais plongeant leurs spectateurs, dès lors qu’ils leur font face ou se cognent à un mur, dans « l’uncanny valley », cette vallée de l’étrange qui est le propre d’un robot presque parfait, mais dont les imperfections rappellent son étrangeté. Une séquence emprunte de toute la poésie caractéristique du cinéma d’Herzog, mais qui surtout montre bien la beauté de son film, qui ne craint jamais de regarder les mensonges pour ce qu’ils sont : des histoires que l’on se raconte, et qui, monstrueux sous certains égards, ne manquent pour autant pas, d’enrichir les rêves. En effet, si Family Romance, LLC s’intéresse à de fausses familles et aux relations qui s’y développent, les sourires qu’Herzog y capte, eux, sont bien réels. Derrière l’illusion, si le réalisateur esquisse quelque chose, c’est bien le manque et la solitude qui l’appellent, et la façon dont, d’une manière ou d’une autre, le mensonge vient les combler.

Dès lors, le film vaut aussi comme merveilleuse peinture de moments, qui, bien qu’ayant du faux pour origine, sont tout ce qu’il y a de plus réels. Des moments dont le tournage en mode guérilla, sans équipe technique et avec une caméra épaule toujours très proche des personnages, renforce l’authenticité, en faisant quasiment un documentaire sur la façon d’occuper une vie de famille à Tokyo, entre ballades dans le parc d’Ueno, hanami, séances photo dans des puri-pura et visite de mastsuri ou de la Skytree. Des moments heureux, traversés par une émotion évidente que leur qualité de simulacre n’atténue en rien, quand bien même la déchirante fin du film, sur laquelle il convient de garder le secret, rappelle que les mensonges et les artifices, ont, à l’image des périlleux tournages d’Herzog, un prix tout sauf négligeable.

Family Romance, ombre, Yuishi, Herzog

©Nour Film

À l’époque des fake news et des réseaux sociaux, et alors qu’une pandémie a, depuis un an, restreint notre rapport à l’extérieur et à la réalité, Family Romance, LLC est un film que l’on pourrait bien considérer comme essentiel. Sans être l’œuvre la plus percutante de son réalisateur, elle n’en reste pas moins une fascinante plongée dans notre époque, un vertigineux face à face, autant avec ce sentiment de « solitude existentielle » dont Herzog lui-même dit qu’il est le mal du siècle, qu’avec notre rapport au réel, que le film n’a de cesse de questionner, donnant à voir le pouvoir du faux, et, dans ce que ce dernier fait émerger, l’évidente importance du vrai, d’une réalité toujours prête, derrière les images, les doutes et les illusions, à ressurgir.

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