[Interview] Le folklore japonais et ses yōkai par Kévin Tembouret

L’univers des yōkai nous passionne par sa richesse : tant de créatures si mystérieuses aux apparences uniques et aux intentions, aux comportements, aux apparitions divers et variées composent ce pan du folklore japonais. Au plus on s’y intéresse et au plus on en découvre. Nous ne sommes jamais au bout de nos surprises avec les yōkai, et c’est ce qui les rend si intéressants. Kévin Tembouret, que nous rencontrons dans ce papier, est un écrivain français à la riche bibliographie qui s’intéresse à tout. Un de ces sujets de prédilection : les yōkai !

Le folklore japonais et ses yōkai

Avec un tel nom, la collection Le folklore japonais et ses yōkai de Kévin Tembouret promet de belles découvertes. Parus en autoédition, les livres qui composent cette collection sont au nombre de 10 : du kistune aux kappa en passant par les tanuki et les oni, Kévin nous propose plusieurs centaines d’histoires autour de ces créatures mystérieuses que sont les yurei, les serpents géants et les feu-follets. Mais l’auteur ne s’arrête pas là, il propose également une analyse autour de ces créatures avec des questionnements tels que : « pourquoi les yōkai ne vont-ils pas au paradis ou dans les enfers ? » ; « pourquoi le Japon a un folklore aussi fort, comparé aux autres cultures ? » ; ou encore « pourquoi une histoire de yōkai peut être différente d’une région à une autre ? ». Tant d’interrogations auxquelles l’auteur tente de répondre dans ses livres.

Découpée par thème ou yōkai, la collection Le folklore japonais et ses yōkai de Kévin Tembouret propose deux types de livres : d’un côté, des recueils d’histoires ; et de l’autre, une analyse de ces créatures et esprits japonais. Une collection riche en informations et en légendes donc, qui nous plonge au cœur des contes populaires des différentes régions du Japon. Un bon travail de recherche et d’analyses effectué par un passionné de connaissances et d’échanges que nous vous présentons dans ce papier.

Un passionné d’apprentissage et de partage

© Kévin Tembouret

Journal du Japon : Bonjour Kévin et merci pour le temps que vous nous accordez ! Pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Kévin Tembouret : Bonjour et merci de m’avoir proposé cette interview ! Je suis un passionné du Japon, comme beaucoup de lecteurs de votre journal, et j’ai entrepris des études en langue et culture japonaises il y a déjà 10 ans. À côté de ça, je me suis spécialisé dans le Web (référencement, contenu, rédaction…) en tant que salarié dans une entreprise d’un domaine bien différent. Quand je ne passe pas mon temps à écrire ou à apprendre, je dessine et je m’intéresse aux éléments culturels du monde dans lequel on vit. J’essaie de m’ouvrir au-delà de ce qu’on nous montre, d’aller dans le détail de chaque chose. Chacun de mes projets est le résultat d’une réflexion et de longues recherches, pouvant prendre des semaines, des mois voire des années. Parfois ça aboutie, parfois ça rate, mais ce n’est pas grave ! L’important, c’est de prendre du plaisir à faire ce qu’on fait.

Quelle est votre relation avec le Japon ?

J’ai découvert le Japon à travers sa langue. C’est en m’intéressant à la langue japonaise que petit à petit je me suis intéressé au pays. Au début, je voulais simplement savoir comment l’écriture japonaise avait été créée. J’ai découvert l’histoire du Japon et puis de fils en aiguilles, j’ai découvert l’art, la religion, les mythes… Mes études en langue et culture japonaises m’ont permis d’aller vivre un temps au Japon, je dirais donc que je l’ai dans le sang maintenant : si je sens que j’ai besoin de me ressourcer ou de me retrouver, alors je pense tout de suite à faire un voyage au Japon pour arpenter les montagnes et visiter des temples. La nature japonaise est aussi belle que les parties urbanisées. Au détour d’un chemin, on fait face à un petit temple ou à une magnifique cascade. Quand on va à Kobe et qu’on voit les sangliers se balader le long de la rivière, c’est impressionnant ! Je pense qu’entre les influences shintoïstes et ce contact avec la nature, j’ai appris à contempler les choses. J’ai aussi réappris à me positionner face à tout cela : grimper le Mont Fuji, c’est se rendre compte qu’on n’est rien face à un volcan. Se poser sur la plage de Kamakura et se faire voler sa pomme (qui coûte cher ! On savoure les fruits au Japon !) par un faucon, ça me semble inconcevable quand on habite à Lyon par exemple.

À côté de cet aspect « nature », j’ai eu la chance de rencontrer de nombreuses personnes durant mes voyages, de visiter de nombreux temples, musées, châteaux … Tous ces éléments culturels complètent mon côté plus français et mes aspirations. À chaque voyage au Japon, je sens que je me retrouve vraiment, que je retrouve la motivation à faire certaines choses ou à apprécier mon quotidien. Il y a aussi l’aspect artistique du Japon qui me semble important. Pour ma part, j’adore l’Ukiyo-e. C’était d’ailleurs ma raison principale d’aller étudier à l’université Waseda, car il y a un musée dédié à cet art. Donc il y a aussi un aspect artistique qui me lie au Japon, autant dans les illustrations que je fais à travers le projet Ukiyograph qu’à travers mes recherches culturelles. L’Ukiyo-e, comme les peintures européennes, attestent d’une histoire et d’une identité culturelle. Les yōkai, la nature déchaînée, la grandeur du mont Fuji… Le monde selon la vision japonaise d’antan est fascinant pour moi. On y voit ce qu’est un tanuki, comment les habitants s’habillaient, comment la mode européenne pouvait être perçue, etc. Culture, Nature et Art me semblent vraiment indissociables quand on s’intéresse au Japon.

© Kévin Tembouret

Vous avez déjà plus d’une vingtaine de titres dans votre bibliographie… Le folklore, la linguistique, l’art : vous touchez un peu à tout. D’où viennent cette fibre littéraire et cette envie de partager vos connaissances ?

Je dirais plus que j’ai la fibre culturelle que la fibre littéraire. J’apprécie la lecture, mais j’aime surtout découvrir des aspects spécifiques à une communauté ou à un peuple. Lire pour lire ne m’intéresse pas ; lire pour apprendre me passionne. À partir de là, tout un univers s’ouvre à soi : langues, cultures, arts, histoire … Quoi que je lise, que je vois ou que j’entende, j’en prends note puis j’essaie de faire mes propres recherches. Une fois que je pense avoir des connaissances assez solides, je les partage. À une période par exemple, j’avais besoin de comprendre comment dessiner de l’Ukiyo-e. Pour cela, j’ai divisé mes recherches en plusieurs étapes : compréhension de l’histoire; découverte des couleurs utilisées (et du contexte de l’époque) ; formes ; style… Tout ça m’a permis de créer un dictionnaire de couleurs utilisées dans l’Ukiyo-e, en indiquant quelles sont l’origine et l’utilité de telle ou telle couleur, pourquoi certaines couleurs sont interdites, pourquoi il y a autant de gris et de marrons… En clair, une fois que j’ai assimilé assez de connaissances, je les retransmets et c’est pourquoi j’ai plusieurs livres de différents domaines à proposer. À quoi bon garder ses connaissances pour soi ? La culture, ça se partage !

Comment est née la collection « Le folklore japonais et ses yōkai » ?

Ce projet est assez ancien, je dirais qu’il a bien 4 ans. En fait, au début de mes études en langue japonaise, j’ai appris qu’il y avait des milliers et des milliers de dieux. Avec le temps, je me suis mis à faire des recherches là-dessus et j’ai découvert que c’était plus complexe que cela n’y paraissait : les kami et les yōkai sont assez proches, parfois même certaines divinités oubliées sont devenues des yōkai. Une fois qu’on sait ça, on peut se poser 2 questions : quels sont les dieux qui sont vraiment importants ? Quels yōkai influencent la culture japonaise ? De là, je me suis mis en tête de créer un dictionnaire des dieux japonais et de compiler le plus possible d’histoires de yōkai différents. Pendant pas mal de temps, j’apprenais des choses en parallèle puis je me suis dit qu’il fallait terminer le dictionnaire des kami avant tout. J’en avais besoin, cela me fascinait. C’était un vrai travail de fourmi : tel dieu est connu pour ça, on le voit dans tel et tel sanctuaire shinto, etc. Parfois, c’en était presque une petite enquête ! Notamment sur la question de l’origine de la famille impériale. Je n’en dirai pas plus car tout est indiqué dans le livre, mais j’ai passé des semaines à vérifier que je pouvais vraiment écrire certaines choses sur certains empereurs. Progressivement, j’ai pu reprendre le travail sur les yōkai. Je cherchais des sources uniquement en langue japonaise, j’essayais d’en trouver dans chaque région du Japon (quand c’était possible), puis de compiler celles qui me semblaient importantes. Mais le but n’était pas de raconter des histoires pour raconter des histoires. L’objectif, c’était de comprendre pourquoi le yōkai est important. Chaque créature a sa propre personnalité définie par son histoire et sa place dans la nature. On va retrouver par exemple des kitsune farceurs, de mèche avec des tanuki, et des kitsune diaboliques voire effrayants. Toute cette collection a pour vocation de montrer les yōkai sous tous leurs aspects et c’est pourquoi je suis encore en train de l’enrichir. J’ai encore des choses à partager sur d’autres yōkai.

J’essaie aussi à côté de faire des livres en questions / réponses, pour découvrir certains yōkai d’une manière plus directe. Par exemple, dans le livre « qu’est-ce qu’un yōkai ? », on se pose plein de questions qui pourraient au final donner une idée globale du yōkai en prenant en compte sa place dans l’histoire, son besoin d’exister en tant que « réponse existentielle », etc.
Aujourd’hui, il y a entre 7 et 9 livres disponibles. Je ne pense pas pour autant en avoir fini avec ces créatures fascinantes, espérons seulement que j’ai le temps de tout faire !

Pourquoi avoir fait le choix de publier en autoédition ?

L’autoédition me permet d’avoir une certaine indépendance, autant sur les couvertures de mes livres que sur le contenu lui-même. Je ne dirais pas pour autant que l’autoédition soit un choix, c’est simplement que ça s’est fait comme ça. L’autoédition me semblait être l’option la plus rapide et la plus simple. Je ne suis pas pour autant fermé à publier mes livres chez une maison d’édition, tant que je garde de l’autonomie dans mon travail !

Comment se déroule la sélection des contes de vos différents ouvrages ?

Je fais avant tout une recherche par région, pour m’assurer qu’il y ait de quoi raconter. La partie recherche est très longue car je m’évertue à ne chercher que des sources en japonais, afin de ne pas perdre l’habitude de traduire et d’obtenir des sources locales. Ensuite, je les compile toutes ; je les relis et j’en fais un bref résumé pour m’aider dans ma sélection. J’indique les histoires qui me touchent, celles qui me plaisent et je les écris de la manière la plus fidèle possible. J’essaie aussi d’ajouter une partie « fun fact » dans mes livres, avec des détails sur la culture japonaise ou des petites choses qui me viennent à l’esprit en écrivant. Je mets tout cela sous la forme de « notes de l’auteur » dans mes livres et libre aux lecteurs de les lire ou non ! Je vais parler par exemple de certaines relations entre le feu et les tanuki, de l’influence de la religion chrétienne sur les histoires de yōkai, etc. J’ai un objectif global par livre : montrer le yōkai en question sous ses divers aspects. À partir de là, je m’offre la liberté d’enrichir mon livre d’éléments secondaires pour mieux comprendre la position de la créature dans son environnement socio-culturel et historique. On comprend mieux, selon moi, la relation entre le monde des yōkai et le monde des humains. Une fois que le livre est écrit, alors je réalise la couverture sur tablette graphique. Ça me prend un peu de temps mais j’aime beaucoup travailler là-dessus aussi. C’est peut-être cette partie qui m’a poussé à lancer le projet Ukiyograph d’ailleurs. Une fois le livre prêt, alors s’entame la partie relecture qui est longue mais vraiment nécessaire. Dès que le livre est prêt, alors je peux enfin le publier sur Amazon ou sur la Fnac. Je ne fais pas de publicité ; je n’ai pas de stratégie particulière pour vendre les livres ; je laisse les choses se faire d’elles-mêmes et je croise les doigts pour que les lecteurs laissent leur avis ! Avec Amazon, c’est très important d’avoir des bons avis car sinon ton livre tombe dans les oubliettes et c’est parfois des mois de perdus. Dans d’autres cas, on se retrouve avec de nombreux bons avis et ça motive vraiment à continuer de travailler. Peut-être est-ce là les limites de la vente d’ouvrages en ligne, comparé au fait de travailler avec une maison d’édition.

© Kévin Tembouret

Parmi toutes ces histoires, lesquelles vous ont personnellement le plus touché ?

Celles qui m’ont le plus amusées sont celles sur les tanuki. Du coup, je ressens un plaisir tout particulier à les dessiner aujourd’hui et je pense m’être attaché à eux. J’apprécie aussi beaucoup les histoires de yurei, ces fantômes japonais. On pense souvent à la jeune fille fantôme qui apparaît dans les toilettes d’une école, mais en réalité il y a des centaines d’histoires de yurei. Il y en a énormément qui sont anciennes et qui montrent que le fantôme a tout à fait sa place dans le folklore japonais. Qu’on pense au fantôme moderne qui hante une école ou le fantôme traditionnel qui apparaît sur l’eau, je trouve qu’il y a toujours quelque chose de touchant dans leurs histoires. Je ressens aussi un peu de pitié pour ces pauvres fantômes qui demandent aux humains un outil pour retirer l’eau de leur navire coulé. J’ai envie de leurs dire « t’as beau retirer l’eau de ton bateau, il est tout troué, de tous les côtés donc il est voué à couler. » Il y a aussi l’histoire du oni qui n’a qu’une jambe et qu’un bras. Il tente de faire peur aux passants mais on est capable de le distancer simplement en marchant. Les oni m’ont aussi fait rire car j’en avais une vision plutôt sérieuse et imposante, mais leur image est à nuancer !

Quels sont les yōkai qui vous fascine le plus et pourquoi ?

Sans aucun doute les tanuki, ils me fascinent. On ne dirait pas comme ça, mais ils sont souvent considérés comme les yōkai les plus puissants, même plus puissants que les kitsune ! Mais ce n’est pas vraiment leur puissance que j’apprécie, c’est plutôt leurs farces et leur relation avec la nature. La plupart des yōkai sont des fruits de la nature, ils vivent dans le même monde que les humains mais je trouve que le tanuki est le yōkai avec le plus de personnalité. Les tanuki sont organisés, ils ont un royaume, ils sont transformistes (comme les chats et les kitsune)… Quand les humains commencent à prendre trop d’espace dans la nature, ils agissent immédiatement sans pour autant se montrer physiquement. Pour moi, il y a un côté mystique chez les tanuki qui est encore plus fort que chez les kitsune. Je trouve ça impressionnant d’imaginer une créature capable de se transformer à volonté, de maîtriser l’illusion ou encore le feu, de s’adapter tout en se faisant respecter, etc. Puis faire du tambour sur son ventre… c’est original !

© Kévin Tembouret

Quelle est la suite des aventures pour vous ?

Il me reste encore plusieurs livres à écrire sur les yōkai, dont un qui est assez compliqué car il concerne les divinités de la terre. Celles qui sont passées de kami à yōkai. Alors chaque chose en son temps, je ne me presse pas. Avec la période Covid et mon emploi à côté, j’essaie de limiter le temps passé sur les écrans. J’écris donc moins de livres ; par contre, je prépare les prochains. Un des projets consiste à faire une vulgarisation des histoires shintô, sous la forme d’un petit conte illustré par des tanuki. Un autre serait plus axé sur les éléments culturels du Japon, un livre d’illustrations qui montre par exemple les omamori, les masques du No, le magatama… Et tout cela avec une définition très simple (en 2 ou 3 lignes) et une image mignonne en face. L’idée, c’est vraiment d’apprécier les images qui mettent en scène des objets japonais. En fait, j’ai plein d’idées !
L’avantage de l’illustration, c’est qu’on peut commencer le travail sur papier et ça repose les yeux. Donc je vais essayer de passer plus de temps qu’auparavant sur la réalisation d’illustrations, qu’on peut retrouver ensuite sur mon site notamment. Puis à long terme, j’aimerais trouver un emploi en tant qu’enseignant en langue ou culture japonaise dans ma région, si possible à Lyon. Cela serait pour moi la plus belle manière de transmettre mes connaissances et de continuer à en apprendre encore plus. Croisons les doigts pour que ce jour arrive !

 

Merci à Kévin Tembouret pour cette belle rencontre. Nous espérons vous avoir fait découvrir une personnalité particulièrement intéressante par la soif de connaissance et le plaisir de partage qu’il nous communique ! Pour découvrir tous les projets de Kévin et soutenir ses travaux, direction son site Ukiyograph où vous trouverez tous ses livres et illustrations.

Rokusan

Roxane, 26 ans, passionnée depuis l'enfance par le Japon, j'aime voyager sur l'archipel et en apprendre toujours plus sur sa culture. @_rokusan

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