Hospitalité de Koji Fukada : bienvenue chez vous.

Avec la sortie de L’Infirmière, en août dernier, 2020 aurait dû être l’année de Koji FUKADA, dont trois autres films, Le Soupir des vagues et le diptyque Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis étaient prévus. Un planning que le covid a chamboulé, peut-être pas pour le meilleur, mais certainement pas pour le pire. En effet, grâce à la ténacité de son distributeur français Art House, en 2021, ce ne sont pas trois films du réalisateur qui sortent en France, mais six, soit la totalité de son œuvre. Un « été Fukada » qui commence le 26 mai, avec la diffusion inédite de l’un de ses premiers films, Hospitalité, onze ans après sa diffusion japonaise.

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©Art House

Harmonie étouffée

En France, après la distribution confidentielle de son film Au revoir l’été, FUKADA s’est réellement fait connaître en 2017, avec la double sortie d’Harmonium et de Sayonara, le premier remportant même le prix du jury « Un certain regard », à Cannes. Néanmoins, avant ces premiers succès internationaux, il était déjà particulièrement actif sur la scène japonaise,  auto-produisant son premier film, La Chaise en 2002 et travaillant, en plus du cinéma live, avec un pied dans l’animation et un autre dans le théâtre. En 2010 donc, il est un jeune réalisateur émergeant, en pleine définition de son style… Et, un peu plus de dix ans après sa sortie japonaise, Hospitalité est autant un premier film intéressant et bien pensé, qu’un document fascinant pour comprendre le cinéma et la vision de son auteur.

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©Art House

L’histoire du film est celle d’une famille, les Kobayashi, propriétaire d’une petite imprimerie de quartier. Ils sont une cellule familiale soudée, au sein même d’un quartier paisible dont les femmes du voisinage assurent la tranquillité lors de rondes qui relèvent avant tout de la promenade de santé. Ce petit monde, néanmoins, est secoué par le retour de Hanataro KAGAWA, un vieil ami de la famille se faisant embaucher par le père, Mikio, et lui imposant petit à petit son rythme. Une situation initiale qui ne devrait pas surprendre les habitués du réalisateur, puisqu’elle est la même, ou presque, que celle d’Harmonium. Une proximité d’autant plus forte que, dans les deux films, l’homme envahissant la famille et perturbant son quotidien est campé avec brio par le même acteur : Kanji FURUTACHI. Cependant, pas d’erreur, Hospitalité est plus qu’un brouillon de luxe pour Harmonium.

Sa seconde moitié est radicalement différente de la fin de ce dernier, et surtout, malgré une base commune, Fukada y traite, autant visuellement que thématiquement, de thèmes bien différents. Certainement influencé par ses années de théâtre, le réalisateur filme la maison de la petite famille d’Hospitalité comme un monde clos et étroit : une petite scène où les personnages s’étouffent les uns les autres tout en craignant ou fantasmant l’extérieur. Il faut voir, par exemple, la façon dont il filme le rez-de-chaussée, l’imprimerie donnant directement sur le salon, sans aucune ouverture, des silhouettes bouchant toujours toute perspective. De même, si le film baigne dans une lumière éthérée qui donne un certain caché à son image, les fenêtres de la maison sont pourtant toutes opaques, n’offrant aucune perspective sur l’extérieur. Et même le balcon de la maison ne donne que sur une petite ruelle sombre.

Au revoir la paix

Dans l’ensemble, Hospitalité est tout entier traversé par une idée d’enfermement qui culmine dans la troisième et dernière partie du film, la maison se faisant littéralement trop étroite pour ceux qui l’occupent. Et c’est donc très naturellement dans cet environnement et à partir de cette claustrophobie ambiante que le film développe ses enjeux. Dans l’intimité de la maison, Fukada, scénariste hors pair qui aime plus que tout l’ambiguïté et se refuse à dévoiler les intentions de ses personnages dans ses dialogues, joue à merveille sur l’incommunicabilité entre ses personnages. La promiscuité, dès lors, devient un formidable catalyseur pour les non-dits que, jusque-là, la famille remisait au placard. Sous l’impulsion de KAGAWA, dont la présence envahissante occupe une maison trop petite pour lui, Hospitalité se fait alors le théâtre d’un lent dérèglement, la famille Kobayashi, emportée par son rythme, se retrouvant contrainte à jouer une partition qui ne manque pas de révéler les dissonances de leurs vies.

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©Art House

Pourtant, le film n’est pas non plus un huis clos, et il se permet quelques incursions dans le monde extérieur, à l’image de son premier plan, sur un parc entre des ponts, où un lent travelling dévoile des abris de fortune. Et c’est justement dans la confrontation de ceux deux mondes, l’intérieur et l’extérieur, que le film excelle. Dans la rencontre de la famille avec l’autre, du quartier avec ceux qui lui sont étrangers, et dans les rapports de forces qui se tissent entre ces milieux. Ainsi, la façon dont Natsuki, la femme de Mikio, que sa fille appelle « professeur » car elle lui apprend l’anglais, se rétracte face à Annabelle, occidentale que lui présente KAGAWA est édifiante. Tout comme les regards curieux et inquiets de ses voisines, commères dont la plus grande préoccupation est de se débarrasser de sans-abris et d’étrangers qu’elles n’ont jamais vus. L’extérieur, à la famille ou au quartier, vu ou non, est un objet autant de fantasmes – c’est le cas de la sœur de Mikio, Seiko, qui rêve de vivre à l’étranger – que d’inquiétudes. L’avatar d’un autre et d’un ailleurs avec lesquels, par sa simple présence, Kagawa force la rencontre, pour le meilleur comme pour le pire.

Invite-moi, je te chasse. Chasse-moi, je t’invite.

Tout cela fait alors d’Hospitalité un film bien plus social et engagé qu’Harmonium. Bien sûr, en tant que home-invader, il vaut pour la mise en scène qu’il fait des machinations de Kagawa, et de son parasitage de la famille. À la fois inquiétant et fascinant, ses manipulations sont, à n’en pas douter, le cœur du film, ses véritables intentions constituant son retournement le plus marquant. Mais derrière l’ombre imposante qu’il projette sur la famille, le film s’intéresse aussi au rapport du Japon à l’altérité, et donne à voir, presque sur la modalité d’une farce, les conséquences d’une répression aveugle et irréfléchie.

Enfin, il est un film qui ne manque pas d’humour. Un humour acide qui se joue, bien souvent, aux dépens de personnages un peu ridicules. Car si les non-dits qui agitent la famille Kobayashi n’ont rien de léger, la façon qu’ils ont de se laisser envahir sans résister, leurs réactions honteuses et embarrassées face à un Kagawa toujours plus entreprenant, elles, font sourire. De même, le comité de quartier, qui scrute et commente les moindres actions de la famille et de leur « invité » est aussi pathétique que comique, marinant dans une peur qu’ils entretiennent, et se félicitant de victoires dérisoires. Et c’est finalement là ce qui rend Hospitalité encore intéressant dix ans après sa sortie :  ambigu et critique, le film se refuse à simplement raconter l’invasion d’une gentille famille par un étranger et fait plutôt, de cette idée initiale, un prétexte à une rencontre acerbe entre petite bourgeoisie et démunis. Une rencontre houleuse, dans laquelle, malgré tout, Fukada ne manque pas de faire émerger quelques moments, sinon de compréhension, au moins de complicité.

 

 

En tant que premier film, ou du moins qu’œuvre de jeunesse, Hospitalité n’est ni parfait, ni même le Fukada le plus marquant. Moins chirurgical dans sa réalisation que certaines des œuvres qui suivront, il n’est pas toujours à la hauteur des ambitions de son réalisateur. Reste que, déjà, neuf ans avant L’Infirmière et sa rage sourde contre le système, il est un film riche d’idées et d’engagements qui traverseront ensuite la carrière de Fukada. Un film qui préfigure aussi son goût pour les faux-semblants et l’ambigüité et où, déjà, la précision de son écriture commence à pointer son nez. À ce titre, il est incontournable que tous les amateurs de son œuvre seraient bien en tort de manquer.

 

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