De Ken le survivant à L’Attaque des Titans : la richesse philosophique insoupçonnée des mangas !

Universitaire, philosophe et écrivain, Baptiste Rappin est actuellement maître de conférences à l’IAE de Metz, une école de management. Il côtoie les mangas et leur univers depuis son enfance puisqu’il fait partie de la génération du « club Dorothée », dont il garde un vif souvenir. Dans son ouvrage Tu es déjà mort, les leçons dogmatiques de Ken le survivant, il analyse le manga comme un objet de réflexion, plus particulièrement sur les plans philosophique et anthropologique.

Journal du Japon est allé l’interviewer pour découvrir ce potentiel immense, et parfois méconnu, des mangas. Pourquoi y a-t-il « tant de violence » dans vos œuvres préférées ? Pourquoi l’amitié triomphe-t-elle toujours à la fin ? Que veut dire être humain ? Des réponses, ou des pistes, à ces questions et à d’autres avec en toile de fond le succès du moment, L’Attaque des Titans, ceux de la génération « Naruto » et ceux de la génération « Dorothée ».

 

Le choc des cultures et une critique de la modernité occidentale

Baptiste Rappin ©éditions OvadiaJournal du Japon : Le manga ne bénéficie pas en général en France d’une image particulièrement flatteuse. Peu de personnes sont disposés à y voir une potentielle source de questionnements philosophiques. Comment l’expliquez-vous et qu’est-ce qui vous a amené à en faire le point de départ de votre réflexion ?

Baptiste Rappin : Le constat est effectivement celui d’une réception mouvementée et difficile dans les années 1980, la décennie d’importation, notamment pour des raisons de moralité. Cela se cristallise dans l’ouvrage de Ségolène Royal, Le ras-le-bol des bébés zappeurs, dans lequel elle affiche en 1989 un puritanisme très américain. Un puritanisme qui lui fait passer complètement à côté du manga, de ce qui s’y joue et notamment de l’héritage artistique, spirituel mais aussi populaire qui s’y trouve. C’était également en partie dû à cette violence qui pouvait trancher avec des productions françaises un peu plus « niaises ». Je ne sais pas si ce constat de rejet est encore valable aujourd’hui. Personnellement, je note un fort engouement autour de moi, notamment des adolescents, non seulement pour les animés mais aussi pour les versions papier. Récemment, nous avons été témoins de la passion de certains jeunes qui ont dépensé l’entièreté de leur pass culture dans des mangas. Il y a certainement un décalage entre une représentation adulte, cartésienne voire puritaine et les comportements de la jeunesse. Le manga n’est-il pourtant qu’un divertissement qu’il ne vaudrait pas la peine d’analyser ?

Le ras-le-bol des bébés zappeurs de Ségolène Royal

Le ras-le-bol des bébés zappeurs de Ségolène Royal ©Robert Laffont

Raisonner de la sorte, c’est sous-estimer ce que le manga dispose de puissance philosophique. Ici, je reprends les travaux de Jean-Marie Bouissou, spécialiste du manga [NDLR : voir aussi notre interview de Julien Bouvard qui en parlait aussi] : le manga est directement lié à l’expérience de la table rase atomique. Sans expérience de la bombe nucléaire, il n’y aurait pas eu de manga. De cette expérience résulte ce que j’appelle une faille généalogique que l’on retrouve comme point de départ de presque tous les mangas, situation initiale qui appelle une forme de transcendance : le rôle du collectif dans les mangas de sports ; de la technologie dans les mangas de science-fiction ; le retour à la tradition, notamment martiale comme c’est le cas pour Ken le survivant à qui je consacre mon livre. La faille généalogique se marque le plus évidemment par l’absence des parents et de la famille au début du manga : comme dans Olive & Tom, Les chevaliers du Zodiac, Jeanne & Serge et jusqu’à L’Attaque des Titans où l’on trouve cette même quête de l’origine. C’est quelque chose d’extrêmement fécond sur le plan philosophique et anthropologique.

Olive & Tom et Jeanne & Serge

La faille généalogique et la quête de l’origine dans Olive & Tom et Jeanne & Serge ©1983, 2015 YOICHI TAKAHASHI, SHUEISHA, ENOKI FILMS, TV TOKYO ©Knack

Beaucoup de mangas mettent en jeu une extrême violence qui a pu, et peut encore, choquer : ce que Pierre Pigot que vous citez dans votre ouvrage appelle « jouissance de la destruction ». Cette violence est-elle purement gratuite ?

Cela me fait penser à Violence Jack qui est assez terrible là-dedans, bien plus que Ken le Survivant et sûrement plus que l’Attaque des Titans. Il y a une espèce de crudité du manga qui choque les Occidentaux, qui sont rentrés depuis deux siècles dans des sociétés hygiénistes tout ce qui dérange doit être ventilé, évacué. Il s’est installé en Occident un refus de la négativité, sous toutes ses formes : souffrance, mort, violence. Le Japon a dû être moins touché par cet hygiénisme et a conservé dans sa culture ce sentiment qui lie la violence et le sacré [NDLR : référence directe aux travaux de René Girard]. Au Japon le fait qu’il y ait une tradition, notamment martiale, qui irrigue la société rend le rapport à la violence plus « normal ». Le manga nous montre que la distinction entre le profane et le sacré passe par la violence et la mort. Ce que nous avons tendance à refouler.

Vous écrivez que le manga met souvent en scène un univers « post-moderne », qu’entendez-vous par là ? Et comment se caractérise cet univers postmoderne ?

Je trouve la thèse de la sociologue japonaise Hiroki AZUMA stimulante : le Japon, du fait de l’éclair atomique, serait entré de plein pied dans la post-modernité. Le passage de la féodalité au laboratoire de la post-modernité aurait été direct, sans passage par la modernité. La post-modernité se caractérise par ce que Jean-François Lyotard a appelé la « fin des grands récits » : la perte de tout horizon, de tout regard en arrière mais aussi de tout regard vers l’avenir. C’est la situation que l’on trouve dans de nombreux mangas comme je l’ai dit tout à l’heure.

Le désert, qui est un paysage que l’on retrouve dans beaucoup de mangas, en est un exemple tout à fait concret et révélateur. Le désert abolit la distinction entre nature (campagne) et culture (ville) qui est au centre de l’activité humaine depuis le néolithique, opposition qu’un penseur de la post-modernité comme Gilles Deleuze appelait à dépasser. Il n’y a en effet ni édification ni culture possible dans le désert. Une autre chose qui manifeste ce caractère post-moderne est l’éviction du texte. Notamment le fait que nombre de mangas soit très pauvres en répliques, tout se passant dans l’image. Cela peut expliquer une partie du succès qu’il a auprès de nos jeunes. On se retrouve en présence d’un objet ambigu, à la fois porteur d’une tradition et typiquement post-moderne.

Pensez-vous que cela évolue ?

Je me demande s’il n’y a pas une évolution entre les mangas de ceux des années 1980 et ceux d’aujourd’hui. Il me semble qu’avec la professionnalisation des scénarios a apporté de la variété et une profondeur psychologique chez certains personnages. Il y a une espèce de transition dans les années 2000 : Naruto, par exemple, est assez pauvre de ce point de vue alors que One Piece est déjà bien plus riche. Avec Death Note par exemple, on a un véritable petit chef-d’œuvre de thriller psychologique.

Death Note

Death Note, un petit chef-d’œuvre de thriller psychologique ! ©Tsugumi Ohba, Takeshi Obata/Shueisha ©DNDP, VAP, Shueisha, Madhouse

De plus, j’observe que les formats et les scénarios ont tendance à se raccourcir : Naruto et One Piece sont peut-être les derniers « méga-mangas ». Le fait que cela soit plus court intensifie et dramatise l’histoire : les personnages sont moins dilués dans la longueur.

 

Le sens de la communauté

Vous notez un fort héritage taoïste dans les mangas de sport et d’arts martiaux, rapprochant deux genres qui ne semblaient pas si proches de prime abord. Repérez-vous d’autres héritages des traditions de pensée qui ont irrigué le Japon ?

Je vais vous faire une première réponse plutôt évidente : le shintoïsme. Que l’on retrouve manifestement sous la forme d’esprits ou de dieux (les shinigami, dieux de la mort, dans Death Note par exemple). Mais la religion shintō n’est pas qu’une affaire de dieux et il y a dans beaucoup de mangas une forme de respect des générations précédentes qui pourrait trouver son origine dans cette spiritualité. C’est le retour de l’ambiguïté dont je parlais : un côté post-moderne qui rejette l’ordre et la continuité mais également une forme de respect de l’autorité, qui n’en est pas pour autant puritaine. Il y a un souvent un agacement et une liberté vis-à-vis de l’autorité mais, en même temps, la reconnaissance du maître.

Peut-être pouvons-nous reprendre la distinction classique entre pouvoir et autorité : les héros de manga sont allergiques au pouvoir mais acceptent assez facilement l’autorité dans la mesure où elle est la démonstration d’une maîtrise. Prenez le rapport des personnages de Naruto ou de Luffy à leurs maîtres respectifs par exemple avec systématiquement une forme ou une autre d’initiation. Pour finir, les mangas mettent en scène le primat du collectif. Ce ne sont jamais des héros individualistes. Lorsque certains peuvent être tentés de la « jouer solo », l’échec de l’individualisme les conduit alors à reconnaître la nécessité du collectif et la force de l’amitié. Cela vient-il du shintoïsme ou non ? En tout cas, il est assez transparent et il n’aura certainement pas échappé aux amateurs.

Pensez-vous, en tant que spécialiste de la philosophie du management notamment, qu’il y ait une critique de la technologie, et plus largement de la technique, dans les mangas ?

Là encore la réponse est paradoxale. N’oublions pas que l’âge d’or du développement du manga correspond à la période où le Japon faisait figure de modèle de technologie et de management. Les États-Unis y envoyaient d’ailleurs leurs ingénieurs pour analyser ce qu’on appellerait aujourd’hui les best practices. Il y a une vraie fibre technologique au Japon, on le voit par exemple dans Astro, le petit robot qui figure des thèmes quasi transhumanistes.

On retrouve cela avec le génie génétique dans L’Attaque des Titans par ailleurs. Il y a une indéniable technophilie japonaise mais qui est contrebalancée par un héritage, par un sens du collectif qui lui donne une mesure. Ce n’est pas un hasard si le génie génétique dans le récit de Hajime ISAYAMA ne vise à produire que des titans. Dans la mythologie grecque, le Titan est ce qui échappe à la mesure humaine et ce qui doit être maîtrisé par les Dieux. La science conduit littéralement au titanesque. Il n’y a pas de critique de la technique en tant que telle mais il y a une régulation de la technologie par le rappel des héritages dont nous avons parlé. Il y a une méfiance envers la démesure d’une technique capable d’anéantir l’humanité, comme celle de la bombe atomique.

 

Eren en mode Titan rappelant le Titan Atlas de la mythologie grecque

Eren en mode Titan dans L’Attaque des Titans rappelant le Titan Atlas de la mythologie grecque ©Hajime Isayama, Kodansha / « ATTACK ON TITAN » Production Committee.

 

Une réflexion sur l’humanité

Vous développez un concept très intéressant qui est celui de la « régression biologique » qui va de pair avec la « loi du plus fort » et l’impératif de survie darwinien. Dans ces environnements extrêmement hostiles où seul le plus apte survit, l’existence humaine régresse à un stade biologique dont le seul critère est l’utilité. Les plus faibles sont ainsi qualifiés de parasites et les insultes de type « vermines, rats, insecte… » fleurissent. « Vous n’êtes que de la chair à titan » ne cessent ainsi de répéter les instructeurs des brigades à leurs recrues dans L’Attaque des Titans. Pourtant, on observe en même temps le règne du « caprice » où les plus forts font subir toute sorte d’humiliation aux plus faibles. Le caprice ne remet-il pas en cause cette « régression biologique » dans la mesure où il n’obéit pas à l’impératif utilitaire de la survie ?

Mon postulat anthropologique de départ c’est qu’on ne naît pas humain, on le devient. La part d’humain en nous est le fruit d’une vie qui se situe dans des institutions (rituels, droits). Toutes les sociétés qui ont duré ont eu ce génie de fabriquer des institutions pour ne pas tomber dans l’inhumain ou la sauvagerie. Dans les univers post-apocalyptiques ce qui disparaît ce n’est pas seulement la cité au sens physique du terme mais également les institutions qui la faisaient exister. Ce qu’il reste dans ce monde privé d’institutions ce sont des subjectivités livrées à elles-mêmes : qui ne peuvent plus se référer à une autre norme que la leur. Cette auto-référentialité peut prendre plusieurs visages : celui de la lutte pour la survie mais aussi celui de la volatilité des désirs qui ne peuvent être ni fixés ni régulés. C’est le caprice : dit autrement, ces mondes apocalyptiques mettent en scène une humanité d’enfants-rois.

Par opposition certains protagonistes de ces univers post-apocalyptiques conservent une certaine dignité, pouvez-vous nous dire en quoi elle consiste ?

Quand les institutions ne garantissent plus aucun cadre commun, rester homme relève d’un choix personnel. Je crois que les mangas post-apocalyptiques nous placent face à la question éthique par excellence qui est celle de demeurer homme, de préserver ce qu’il y a d’humain en nous. La question se pose notamment sous la forme du cannibalisme : vais-je me laisser mourir si je ne trouve pas de quoi subsister ? Suis-je prêt à me faire manger par autrui ? Se pose ici la question du suicide. Question à laquelle l’un des personnages de L’Attaque des Titans répond en se suicidant plutôt que d’accepter de servir de nourriture à un Titan.
Ce qu’on voit dans les mangas c’est que les enfants (Line dans Ken le survivant, les protagonistes de L’Attaque des Titans…) refusent de vivre dans un monde désinstitué et essaient de faire survivre cette part d’humanité. « Un homme ça s’empêche » disait Albert Camus : tout le monde le comprend, c’est universel. Cette fine part de l’humain qui n’est pas soumise au contexte culturel se révèle lorsque tout s’est écroulé. Ces univers post-apocalyptiques mettent en scène la quasi-totalité de l’humanité tombée dans l’animalité en contrepoint de héros qui sont héroïques non parce qu’ils sont les plus forts mais parce qu’ils ne renoncent pas à leur humanité.

De quoi les regarder différemment à l’avenir. Merci !

Vous pouvez retrouver Tu es déjà mort, les leçons dogmatiques de Ken le survivant sur le site web de son éditeur, Ovadia.

Remerciements à Baptiste Rappin pour son temps.

1 réponse

  1. Aouacheria dit :

    Belle réflexion sur un thème de la pop culture et belle interview

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