Elles nous racontent leur Japon #12 – Frédérique Dumas

Niwaki et jardins japonais : créer des reflets de la nature de Frédérique Dumas – Crédit photo : Sophie Lavaur

Frédérique me reçoit dans sa maison du bout du monde, en plein cœur de l’Ardèche.

Elle me raconte sa passion pour la nature et les jardins japonais. Je découvre grâce à elle le monde de la culture niwaki et l’art de la taille des arbres. Et me surprends, en visitant son jardin, à regarder la nature différemment, inspirée par ses connaissances et son énergie lumineuse.

Une rencontre aux vertus thérapeutiques, qui donne envie de se plonger dans ses livres à la recherche de l’âme du jardin japonais.

Sophie Lavaur : Bonjour Frédérique, qu’auriez-vous envie de nous dire sur vous ?

Frédérique Dumas : Je suis née en Ardèche. C’est un pays qui ressemble beaucoup au Japon, de par son relief et son origine volcanique. Les essences des arbres y sont différentes mais beaucoup se recoupent. Là-bas, il y a le Pinus densiflora, ici le pin sylvestre. Nous avons en France d’autres espèces de pin noir et même des érables.

J’habite en nord Ardèche, le paysage ressemble aux monts de Kyoto. C’est assez montagneux, certes moins humide mais il y a quand même des ruisseaux et des cascades, c’est ce que je préfère dans les jardins japonais.

Mon père était un dingue de nature, il m’a communiqué sa passion. C’était un pêcheur à la mouche. J’ai des souvenirs impérissables de nos sorties, ceci explique pourquoi j’aime tant les rivières.

J’ai appris à tailler les arbres avec lui, j’avais douze ans, c’était l’arrivée des bonsaïs en Occident. Nous courions les montagnes de l’Ardèche et du Vercors  pour trouver des yamadori, ces petits arbres sauvages dont on fait les bonsaïs.

J’ai fait des études d’agronomie et d’arboriculture, je rêvais d’être paysagiste. Le cursus terminé, je n‘ai pas trouvé de travail dans mon domaine, je me suis retrouvée commerciale pour de grandes entreprises, pendant une douzaine d’années.

Et puis, mon compagnon est mort subitement d’une crise cardiaque. Cela a été extrêmement douloureux et difficile.

Au bout de six mois, quand j’ai commencé à me sentir un peu mieux, je me suis dit un beau matin « Ce n’est pas possible que la vie soit aussi douloureuse » et j’ai décidé que j’allais créer mon paradis sur terre et que ma vie allait être un bonheur.

Je me suis demandé ce que j’aimais faire, quels étaient mes dons et mes talents, et les réponses sont arrivées petit à petit.

Entre temps, j’ai suivi une formation pour devenir thérapeute en énergétique, pour m’aider à aller mieux et pour changer de métier.

J’ai recommencé à tailler des arbres l’année suivante, avec le but de créer des jardins japonais. 

Bien des années auparavant, j’avais arrêté la culture du bonsaï car j’avais découvert la culture niwaki via un ami d’enfance de mon compagnon. Cela avait été une révélation. Les bonsaïs, c’était chronophage et trop contraignant, et avec les absences dues à mon métier d’alors, j’en perdais beaucoup.

En 2006, j’ai créé une association pour partager simplement mon amour pour la nature, les jardins japonais et la taille des arbres à la japonaise, et pour pouvoir discuter avec d’autres passionnés.

Très vite, les gens m’ont demandé d’organiser des stages. Voilà comment mon activité a démarré. Après, je me suis laissée porter par la demande.

Quand j’ai ramené du Japon des outils de jardinage artisanaux, mes clients ont voulu les mêmes. J’en ai fait le commerce pendant dix ans. Puis, ils ont souhaité venir avec moi au Japon pour visiter les jardins de la région de Kyoto.

Au bout de quelques années, enseigner uniquement la technique et l’esthétique des jardins japonais n’était plus suffisant. J’ai alors marié mon art avec mes connaissances en énergétique pour créer des stages d’hortithérapie. La Niwathérapie était née. Sans m’en rendre compte, j’ai expérimenté le niwa-dô, la méditation en mouvement au travers de la taille japonaise et de la création de jardins.

En allant au Japon, j’ai découvert le shinrin-yoku, je ne pouvais pas passer à côté de cette pratique. Et c’est tout naturellement que j’ai rajouté la formation d’animateur de bains de forêt dans mes activités, pour ensuite créer la forêt-thérapie.

Plus récemment, j’ai démarré une activité de paysagiste avec mon fils, nous réalisons ensemble de véritables jardins japonais.

Et j’enseigne ces différents métiers à ceux qui souhaitent se rapprocher de la Nature, tout en les accompagnant dans l’articulation, le développement et la réussite de leur nouvelle activité professionnelle.

Jardin shizen-no-sei – Crédit photo : Frédérique Dumas

Pourquoi le Japon ?

Il y a la culture des bonsaïs, des niwaki et plein d’autres choses.

Mon premier voyage au Japon était en 2008. J’ai passé trois jours à Tokyo, j’y allais pour le négoce des outils que je revendais en France. Je n’ai pas aimé cette ville.

Je suis ensuite allée à Kyoto. J’ai eu la sensation de revenir à la maison. J’arpentais les rues comme si j’avais vécu là dans une autre vie. J’y retourne tous les ans, je connais mieux Kyoto que Paris où j’ai pourtant longtemps vécu.

Il y a quelques années, j’ai eu deux stagiaires, à deux années d’intervalle, qui étaient médium. Elles m’ont dit que j’avais été samouraï dans une autre vie, et que j’avais enseigné mon art. Ça a résonné en moi, car le bushidô m’a toujours touchée.

Les Japonais que j’ai côtoyé ont toujours été admiratifs de mon travail, ils disent que j’ai l’âme japonaise, je prends cela comme un compliment.

Pourriez-vous nous en dire plus sur la culture niwaki ?

En japonais, niwa est la traduction de jardin, et ki d’arbre, mais aussi d’énergie. Donc la culture niwaki, c’est la culture des arbres de jardin.

A la différence du bonsaï qui est créé pour être admiré seul dans un pot, on taille le niwaki pour lui faire prendre place dans un paysage, tout en lui donnant de la maturité. On cherche à reproduire la façon dont il pousse et vieillit naturellement dans son environnement. 

Si un arbre se développe en transparence, comme par exemple les érables, on le taille en transparence. Et on place les persistants en plein soleil pour qu’ils poussent densément, comme dans la nature.

Dans le jardin japonais, il y a un vrai respect de l’essence des arbres qu’on ne trouve pas dans les jardins japonais occidentalisés. Ces derniers sont conçus sur une obsession de la forme mais pas dans l’esprit originel. On se dépêche de mettre un bassin, une lanterne, une barrière en bambou pour “faire japonais”. Ce sont juste des clichés.

Le véritable jardin japonais, si on devait le résumer, c’est le désir de vivre en harmonie avec la nature. On choisit un paysage qui nous plaît et on le restitue en plus petit dans son jardin.

Ce n’est pas non plus un jardin zen, avec des graviers, des rochers et un arbre au milieu. Au Japon, dans les temples, autour d’un jardin sec il y a la nature, la forêt, des étangs et des ruisseaux. Et il est conçu en rapport avec la pratique du zen et la recherche de vacuité.

Pin noir au travail depuis 3 ans – Crédit photo : Sophie Lavaur

Comment avez-vous appris ?

Au Japon, on apprend le jardin dans les écoles d’art, et on devient Maître de jardins.

Je n’ai pas fait énormément de stages au Japon, cela coûte cher, car il me faut un interprète. J’ai la chance d’apprendre vite, simplement en regardant.

J’ai commencé avec un jardinier qui m’a transmis son savoir via internet, par le biais de photos. Il corrigeait ainsi mon travail. Je ne l’ai jamais rencontré.

Au fur et à mesure que j’ai avancé dans mon art, j’ai rencontré réellement et travaillé avec des Maîtres de plus en plus prestigieux, la vie les a mis sur mon chemin.

Le deuxième Maître est spécialiste des jardins des machiya, ces vieilles maisons de marchands qu’on trouve à Kyoto.

Et le dernier dédie son art aux jardins traditionnels des pavillons de thé. Il habite près de Tokyo, et ses clients sont des Maîtres de thé. L’un d’eux, extrêmement riche, lui a commandé trois jardins différents. Quand j’ai eu la chance d’en visiter un, j’en ai pleuré de beauté et d’émerveillement. 

A cause de la crise sanitaire, je ne l’ai pas vu depuis deux ans, je crois que maintenant son fils a pris la succession.

Combien de livres sur le Japon avez-vous écrit ? 

J’en ai publié trois.

Le premier, La taille japonaise, le zen au jardin est sorti en 2009. J’y parle de la philosophie et de l’esthétique de la culture du niwaki. La taille japonaise en pratique a été publiée l’année suivante, toujours chez le même éditeur. C’est un livre plus pratique, réédité plusieurs fois tant il a bien marché. Pendant plusieurs années, il a été la première vente du Souffle d’or. Je tenais à travailler avec cette maison d’édition car je parlais d’énergétique, de philosophie, et leur ligne éditoriale me plaisait.

Et en 2016, c’était au tour de Niwaki et jardins japonais : créer des reflets de la nature publié cette fois-ci chez Eyrolles.

Quel est celui qui vous est le plus cher ?

Je les aime tous, peut-être un peu moins le deuxième car il ne parle que de pratique. Cette activité m’a sauvé la vie, j’y ai trouvé la guérison, elle ne peut pas être réduite à la seule taille des arbres, ma relation avec eux va au-delà.

J’aime mon premier livre parce que c’est le premier, et encore plus le dernier, qui est mon gros chouchou. J’ai compris qu’avec leurs jardins, les Japonais essayaient de créer des reflets de nature, et ce livre, c’est vraiment l’âme du jardin japonais.

Justement, quelle est la genèse de ce troisième ouvrage ?

Quand le premier livre était sous presse, le deuxième était terminé et celui-ci était déjà bien avancé. On y trouve la suite de la technique de la taille, des explications sur l’âme du jardin japonais et l’histoire des tsuboniwa (les petits jardins clos). Et à la fin, je parle de la Niwathérapie.

Les trois livres se complètent. Idéalement, il faudrait tous les lire. 

Je pense que le prochain sera sur la forêt-thérapie, le concept que j’ai créé en m’appuyant sur le shinrin-yoku.

Qu’avez-vous appris de ces aventures littéraires ?

Je dirais, à me détacher des critiques faciles. J’accepte les vraies critiques, celles qui sont constructives. Mais celles qui viennent de personnes envieuses, qui ne s’autorisent pas à être, sont stériles. Les gens ne se rendent pas compte qu’un livre, c’est comme notre enfant. J’ai appris avec le temps à relativiser, que c’était leur histoire et non la mienne.

Quel est votre plus beau souvenir d’autrice ? 

La relation que j’ai eu avec Christine Gatineau du Souffle d’or. Elle est malheureusement décédée. C’est elle qui m’a découverte, elle y croyait à fond. Je lui serai éternellement reconnaissante, c’est grâce à elle si tout cela a démarré. Je lui ai envoyé mon manuscrit, et deux semaines après, elle me disait que j’allais être publiée, j’étais au septième ciel.

Moi qui rêvais d’écrire quand j’étais petite. A huit ans, je faisais de très belles rédactions et je voulais écrire des livres pour les enfants. Je n’ai rien écrit pendant des années, car j’ai eu une expérience douloureuse avec une institutrice. 

Et finalement, j’ai écrit mon premier livre à quarante quatre ans et j’ai été publiée. Comme quoi, c’était ma voie.

Votre livre ou auteur préféré sur le Japon ?

L’éloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki, ce livre est tellement représentatif du Japon.

J’ai également un film préféré, Kamataki de Claude Gagnon, une coproduction japonaise et québécoise. C’est l’histoire magnifique d’un jeune garçon à la déroute suite à la perte de son père. Sa mère l’envoie au Japon chez son oncle paternel, qui est maître de raku. Et avec lui,  il va découvrir le Japon et sa propre voie. C’est très beau.

Les prochains projets ?

J’ai acheté récemment une maison en lisière de forêt, toujours en Ardèche. Une vieille ferme inhabitée, non loin du chemin de Compostelle. J’ai le projet d’y créer un lieu pour sensibiliser les gens au fait que la nature nous est indispensable.

Je forme mes étudiants dans cet esprit là. Pour qu’ils expliquent à leur tour à quel point il faut s’entourer de nature, la recréer dans son espace de vie. Et arrêter de la détruire sinon l’être humain va à sa perte.

Je ferai cela au travers du jardin, des formations que je donne, de la forêt qui est tout autour, et de mes activités de coach, mentor et thérapeute.

Je suis en train de démonter mon jardin actuel, je vis une période de transition. Il y a beaucoup de rochers, des galets, des conteneurs de graviers, beaucoup de plantes et d’arbres en pot à rapatrier. Cela fait dix ans que j’arrose avec soin mes rochers pour que la mousse y pousse, ils me sont précieux. Il faudra quelques camions pour tout déménager.

Je vous laisse le mot de la fin…

Alors parlons de la forêt-thérapie que j’ai inventée. Je me suis inspirée de l’art du shinrin-yoku pour créer une thérapie en médiation par la forêt. 

Le shinrin-yoku, c’est littéralement le bain de forêt. Au Japon, ça a été découvert par des scientifiques. Ils ont étudié la chimie dans les forêts et le bienfait des terpènes, qui stimulent le système immunitaire. Tout cela associé à l’âme japonaise et à la spiritualité.

Si il y a un livre facile à lire sur le sujet, c’est celui du professeur Qing Li, Shinrin-yoku, l’art et la science du bain de forêt.

L’exercice le plus connu est le câlin aux arbres. Il permet, juste en s’appuyant contre un arbre, de partager son énergie. Chaque espèce a une symbolique, sa propre fréquence vibratoire et un pouvoir de guérison différent.

Dans une forêt, il faut savoir choisir les bons arbres. Il y a des gardiens et des arbres en plus ou moins bonne santé.

Dans la forêt-thérapie, il y a en plus des exercices de méditation et de respiration.

J’en ai élaboré certains avec la notion de kegare, le fait de se nettoyer des énergies impures et celui de daishizen, la grande nature.

Merci Frédérique pour votre accueil et votre temps, au plaisir de revenir vous voir dans votre nouveau jardin.

Découvrez les ouvrages et les activités de Frédérique Dumas sur son site et sur le site des maisons d’édition : Le souffle d’or et Eyrolles.

Les ouvrages de Frédérique Dumas – Crédit photo : Sophie Lavaur

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