Beck : Souvenirs du « Masterplan » de Harold Sakuishi

En 2004, grâce aux efforts de ce qui était encore les éditions Delcourt et Akata, la France découvrait Beck. Pas Jeff Beck, le guitariste anglais. Pas non plus le chanteur américain Beck Hansen, mais bien Beck d’Harold SAKUISHI, publié au Japon entre 1999 et 2008. Une décennie après sa fin, le manga fait son grand retour dans une édition perfect, toujours chez Delcourt (devenu depuis Delcourt/Tonkam). L’occasion idéale pour revenir, spoilers inclus, sur les clefs du succès d’une œuvre qui a réussi l’impossible : parler d’une musique que l’on n’entend pas.

Beck, volume 1, couverture

© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

Give Life Back to Music

Beck, Taira, manga, rock

© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. Dans l’ultime volume de Beck, pour ce qui est en sera le dernier concert, alors que le groupe sur scène commence à jouer, l’écran géant derrière eux s’éteint. Au bout de trente-quatre tomes et presque dix ans de publication, l’image s’efface et il ne reste plus que le son. Un son traversé par les souvenirs du chemin parcouru, et surtout, partagé par des milliers de voix. Tout paradoxal que soit ce final dans une œuvre graphique, il est au fond à l’image du manga qu’il conclue : tout entier habité par l’obsession de son auteur pour le son et la musique, à laquelle, de case en case et de page en page, il n’a cessé de rendre hommage.

De fait, Beck, avant toute chose, est un formidable et vibrant dictionnaire du rock, et de la musique plus généralement, transpirant l’amour de son auteur pour cet art. Un dictionnaire qui a par ailleurs le bon goût de ne jamais citer. Les personnages y ont des « airs de », mais ils ne sont jamais des imitations, et si SAKUISHI évoque, il ne copie pas, laissant toujours à ses lecteurs la liberté et la possibilité d’entendre ce qu’ils veulent, tout en leur offrant toujours plus de pistes pour élargir leur univers musical.

Fluorescent Adolescent

Mais revenons en arrière, et à ces personnages aux « airs de ». Car autant, et même plus, qu’une histoire du rock, Beck est celle impeccablement orchestrée d’un rêve, celui de cinq adolescents se donnant corps et âmes à la musique. Et si le manga présente son personnage principal, Yukio « Koyuki » TANAKA, comme un collégien ennuyeux et sans avenir, cela ne dure que jusqu’à ce qu’il prenne une guitare en main, et commence à chanter. Pour un manga sur le rock, le début de Beck est donc étonnement classique. Entre blagues en dessous de la ceinture et humour méta, il donne à voir un quotidien collégien tout à fait convenu où, pour tromper l’ennui, les garçons espionnent les filles à la piscine. Entre deux cases sur des fesses en maillot, cependant, SAKUISHI insère une double page sur un jeune homme au visage fin, les cheveux longs et le regard déterminé, Ryûsuke « Ray » MINAMI, second personnage principal du manga et véritable électron libre qui, dès sa première apparition vient, avec son aura magnétique, parasiter les codes de la tranche de vie adolescente. Et alors même qu’après cette première vision fugitive de Ryûsuke la vie sans intérêt de Koyuki reprend, le lecteur sait : sous ses dehors de comédie inoffensive, quelque chose grouille et bouillonne dans Beck : une énergie et une vie qui, elles, sont indéniablement rock. Et puis, finalement, quand la musique arrive, le manga bascule : d’abord en montrant le regard transformé de Koyuki alors que la même fille qu’il espionnait à la piscine, Izumi, lui fait découvrir le rock et les Dying Breeds, groupe fictif au cœur de l’intrigue du roman. Puis lorsqu’une nouvelle double page donne à voir Ryûsuke et son rival sur scène, guitare en main. Trois pages en tout et pour tout qui suffisent déjà, par leur mise en scène, par la façon obsessionnelle qu’elles ont d’insister sur le regard de Koyuki, à dire tout ce que sera Beck : un merveilleux récit d’apprentissage faisant de la musique l’outil essentiel à la découverte de soi qu’autant qu’à celle des autres et du monde.

Eiji, Ryûsuke, Beck, rock

© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

Snow (Hey Oh)

Et en effet, si le manga raconte l’histoire du groupe « Beck » que Koyuki et Ryûsuke forment avec le calme et talentueux bassiste Taira YOSHIYUKI, l’énergique chanteur Chiba TSUNEMI et l’inébranlable batteur Sakurai « Saku » Yûji, il n’est pas que le récit des succès et échecs d’un groupe. Bien sûr, l’évolution de leur musique est la colonne vertébrale du manga, osons la métaphore : la ligne de basse directrice qui oriente et dirige les trente-quatre volumes. Mais à cette ossature, SAKUISHI cheville avec une maestria vertigineuse toute une série d’intrigues et de sujets qui donnent à Beck, le manga, sa densité et sa richesse, et à « Beck », le groupe, son originalité et son énergie, et c’est là, évidemment, l’une de ses grandes forces.

Beck, Koyuki, guitare, rock

© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

De tout cela, le solaire Ryûsuke est certainement le meilleur exemple : profondément lumineux sur scène, véritable aimant exerçant un pouvoir d’attraction inévitable sur tous ceux qui le croisent où l’écoutent, il est, autant qu’un musicien de talent, un personnage profondément complexe. De retour au Japon après une jeunesse passée à New York, il est une véritable rock-star, fascinant mais perclus de failles. Un leader énergique et passionné, aussi solide que fragile et marchant en permanence sur une fine ligne entre la lumière la plus éclatante et l’obscurité la plus sombre. Il est un personnage entier, radical, aussi tendre que violent, et aussi détestable qu’attachant, dont la vie, trop riche, trop rapide et trop dure nourrit le talent et la musique. Et il en va de même pour tous les membres de « Beck », voire, pour tous les personnages du manga. Chacun, à sa façon, apporte au récit, autant que ses compétences musicales, son individualité singulière, ce qui fait de Beck un manga aussi riche dans les références qu’il mobilise que dans l’humanité qu’il brasse. De la douceur de Koyuki à l’énergie de Ryûsuke. De la fragilité et la force de sa petite sœur Maho, aux personnages d’ange torturé et de rebelle brisé qu’incarnent Eddie Lee et Matt, les deux amis d’enfance de Ryûsuke et membres des Dying Breed, groupe au succès planétaire, Beck est un manga qui plonge tête la première dans la subtilité de la vie, et dans la façon dont la musique lui donne du relief, pour le meilleur comme pour le pire, articulant la grâce à la maladresse.

Boys Don’t Cry

À ce titre, il ne craint jamais de se confronter aux détails les moins glamours du quotidien de ses personnages, et loin de l’image policée des stars de la J-POP, ou même des héros de shônen propre sur eux, il donne à voir toutes les péripéties qui font une vie, d’adolescent comme de musicien : les premières gueules de bois après les concerts, le goût pour les coups d’un soir de Ryûsuke, les petits-boulots dangereux et épuisants pour financer les tournées, les difficultés familiales et bien d’autres. Dans une moindre mesure, le manga s’attaque, ou au moins évoque la question du racisme ainsi que de la pression psychologique propre à l’industrie musicale. Tout cela, cependant – la complexité voire l’instabilité de la vie des personnages – s’articule toujours de façon parfaitement organique à la musique qu’ils jouent et écoutent, et il suffit d’une scène, dans le tome 18 de la première édition pour s’en convaincre. Pour faire leur deuil de quelqu’un venant de disparaitre, les membres de « Beck » sont réunis dans la cabane de pêcheur insalubre qui sert de résidence à Ryûsuke. En pleine nuit, pour la première fois, le groupe écoute un morceau au volume maximum malgré les voisins, la musique couvrant et enveloppant littéralement la douleur d’un Ryûsuke inconsolable que sa sœur enlace à l’extérieur. Quelques pages plus loin, c’est ensuite au tour de Koyuki de s’effondrer dans une image déchirante, alors qu’il entend un morceau réunissant dans son esprit trois époques : celle d’un souvenir heureux, celle de son deuil et celle du concert où il est. C’est dans la musique que sa vie, même dans ce qu’elle a plus de douloureux, s’articule : c’est par cette dernière qu’il ressent ses émotions, de la même façon qu’elle est ce qui protège les frères et sœurs et leur offre un endroit à l’abri des regards pour faire leur deuil. Et, bien sûr, à la fin du volume, c’est par cette même musique que le jeune homme exprime son assurance et sa détermination retrouvées.

 

Koyuki, beck, guitare, rock

© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

C’est donc tout cela qui fait de Beck une œuvre éminemment musicale alors même qu’elle est fatalement silencieuse, condamnée à suggérer une musique que les lecteurs ne peuvent pas entendre. Malgré cette impossibilité, en effet, SAKUISHI y touche, à chaque fois que ses personnages montent sur scène à l’indicible propre à la musique : à cette résonnance qu’y fait qu’une note, un riff de guitare ou un refrain arrachent des larmes et créent de l’émotion sans que l’on sache vraiment pourquoi. À cette vérité universelle qui semble passer dans les morceaux qui nous touchent. Quelque chose, dans chaque scène de répétition, de live ou d’enregistrement, s’y joue et produit la même émotion que l’écoute véritable d’une musique. Cela, sans aucun doute, tient au génie de SAKUISHI pour trouver la bonne pause, la bonne scène, le bon angle, la bonne lumière et le bon moment qui réussissent à déclencher quelque chose chez le lecteur, et qui font de Beck un manga littéralement débordant de planches cultes et marquantes : vibrantes d’une énergie et d’une force qui, normalement, n’existent que dans la musique.

The Times they Are A-Changin’

Et si, pour maintenir le lecteur en haleine, SAKUISHI a recourt à des procédés classiques du shônen : rivalité, adversaire mortel, concours et autres joyeusetés qui ne dénoteraient pas dans un manga de sport ou d’action, tout cela sert, dans Beck, tout un propos sur la musique : sur sa capacité à saisir les émotions contraires et les pas grand-chose auxquels, parfois, se jouent la réussite d’un morceau ou d’une relation. Mais aussi, plus généralement sur sa place et son rôle dans le monde et nos vies. En effet, au cœur de Beck, il y a la question du pouvoir effectif de la musique : de la façon dont elle lie les uns aux autres, dont elle sauve et dont elle protège. À ce titre, le personnage d’Eddie, sage et lumineux est, avec son visage enfantin et son engagement social, un bouleversant avatar de Kurt Cobain dont il semble partager la sensibilité, le magnétisme, l’humanité et la fragilité. Sans doute l’un des personnages les plus charismatiques du manga, il incarne à lui tout seul, avec son destin de méga star, cette force aussi bouleversante que terrifiante qu’a la musique quand elle atteint directement les cœurs : aussi destructrice que créatrice.

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© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

Et, au fond, c’est là, peut-être plus que jamais, que Beck se dévoile comme un manga fondamentalement rock : dans sa façon d’être politique l’air de rien. Que ce soit par de discrets clins d’œil – le nom du groupe « Génération 69 » renvoyant par exemple probablement autant à l’année de Woodstock qu’à celle des manifestations étudiantes au Japon -, que ce soit par les engagements sociaux d’Eddie, ou par l’affrontement idéologique que portent les membres de « Beck » et ceux qui les soutiennent, par le personnage de Maho et sa féminité forte qui fait de Beck un manga bien plus nuancé que la plupart des productions actuelles sur la question du féminisme. Par son goût revendiqué pour un absurde beau et touchant, enrichissant les moments les plus forts en émotion au lieu de les affaiblir et, bien sûr, par la tendresse indéfectible de Koyuki, Beck est un manga profondément politique. Pas ouvertement, mais dans son fond, dans cette importance qu’il accorde à la liberté, à l’espoir, à la jeunesse et à son expression sincère et sans restriction. Autant que sur la musique, il est un manga sur des vies en train d’être vécues : sur des adolescents grandissant en s’ouvrant au monde, parfois maladroitement, parfois à reculons, mais toujours résilients malgré les coups et les échecs, les erreurs et leurs peurs. Et son final, référence au légendaire concert des Red Hot Chili Peppers au Fuji festival de 97, sur le sujet, est sans-équivoque : la musique, si elle est partagée, est une affaire d’élévation et de libération : elle unit, elle lie, elle soigne, elle fait, au fond, des étoiles à partir de déchets. Politique nous disions.

Une véritable profession de foi, qui ne doit pas faire oublier, pour autant, tout ce qu’est Beck en dehors des scènes de concerts et de musique. Un récit sensible sur l’adolescence, qui en capte autant la grâce que la fragilité, la maladresse que la beauté, et qui surtout, ne manque jamais de mettre en valeur son intensité. L’œuvre d’un dessinateur au trait singulier, qui sait mieux que personne rendre le dynamisme des gestes, et l’effet que produit la musique sur ceux qui l’écoutent. Un trésor d’humour, pas toujours fin, mais souvent juste. Et surtout l’histoire de rencontres, entre des personnages qui apprennent à être autant un groupe que des amis, et dont les relations, tout en finesse, en non-dits et en soudains éclats de sincérités, sont peut-être la plus belle et marquante réussite du manga.

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© Harold Sakuishi / Kodansha Ltd.

Dix ans après la fin de sa publication, Beck est encore et toujours un manga qui surprend par la richesse qu’il propose à chaque lecture. Comme jeu de piste à la recherche de références à l’histoire de la musique, comme récit d’apprentissage, comme histoire d’amour, comme buddy-story, comme plongée dans les dessous du monde de la musique et, bien sûr, comme œuvre politique, il est encore incroyablement d’actualité, chacune de ses pages sonnant toujours aussi juste. Porté par une énergie et une générosité débordantes, il est toujours aussi rock dans sa forme et son propos, et capture avec toujours autant de précision ce rêve qui anime Koyuki et tant d’autres adolescents découvrant la musique : celui de jouer, encore et encore, en amateur, en indépendant ou comme super star, dans un van avec ses amis, dans des live-house cachés dans des caves ou sur les plus grandes scènes du monde, le morceau de sa vie.

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