Interview : Go KUROSAWA du groupe Kikagaku Moyo

Kikagaku Moyo est un groupe de rock psychédélique japonais originaire de Tokyo. Formé en 2012 par cinq amis liés par le désir de créer un projet artistique, le groupe devient le porte-étendard de la scène psycho-rock japonaise, avant de s’établir à Amsterdam et de créer leur propre label pour s’auto-produire et organiser leurs tournées. La formation est composée de Tomo KATSURADA (guitare/voix), KOTSUGUY (basse), Daoud POPAL (guitare), Ryu KUROSAWA (sitar) et enfin Go KUROSAWA (batterie/voix) que nous avons rencontré. Le son du groupe se distingue par son influence mêlant musique indienne, folk, rock des années 70, tout en créant une identité particulière qui permet à Kikagaku Moyo (en français « motifs géométriques ») d’être universellement reconnu dans le monde entier.

Au moment de notre entretien avec Go KUROSAWA, le groupe vient de terminer avec succès une tournée européenne qui marque le retour des concerts depuis le début du COVID-19, et se prépare à entamer une nouvelle tournée aux États-Unis.

Au programme : psychédélisme, identité japonaise, confinements, gastronomie française, et musique bien sûr !

Journal du Japon : Merci beaucoup de nous accorder cette interview Go !

Go KUROSAWA : Merci à vous de m’avoir invité.

La première question concerne l’actualité : après cette période difficile liée au COVID-19 et aux différents confinements, les concerts peuvent enfin avoir lieu. Comment se sont passés vos derniers concerts ? Quelle a été votre réaction et celle du public ?

Les derniers concerts que nous avons fait étaient en Allemagne, Belgique, Suisse, Pays-Bas, etc… C’était assez différent car cela faisait plus d’un an et demi que nous n’avions pas joué en concert, donc il a fallu un petit temps d’adaptation. Mais dès le deuxième ou troisième concert, c’est devenu un plaisir, du fun à l’état pur.

Pour la plupart des gens, c’était leur premier concert depuis le début du COVID-19. Il y avait des mesures de restriction selon les endroits : certains soirs où les gens étaient assis et d’autres non, et l’énergie n’est pas la même selon la configuration. Mais c’était vraiment spécial, l’énergie était là et on a beaucoup apprécié les concerts et le fait de rejouer ensemble. On s’est tous dit que c’était tellement agréable de revenir sur scène pour jouer de la musique !

Comment avez-vous vécu cette période de confinements ? Avez-vous pu jouer ensemble en studio, créer de nouveaux morceaux ?

Aux Pays-Bas et au Japon, les confinements n’ont pas été aussi stricts qu’en France. Au Japon, il y a seulement eu l’état d’urgence. Ce n’était pas interdit de sortir de chez soi mais le gouvernement l’a déconseillé, donc c’était quand même difficile de faire des concerts dans ce cadre-là. De toute façon, avant même que le COVID-19 n’apparaisse, nous avions décidé avec les autres membres du groupe de faire une pause d’un an, pour se reposer. Donc le COVID-19 est arrivé et nous avons fait notre pause comme nous l’avions prévu. Après cela, nous avons pu nous concentrer à écrire de la musique et à terminer le nouvel album. Nous sommes restés au Japon pendant deux mois pour écrire et enregistrer, donc nous étions tout de même productifs même s’il n’y avait pas de concerts.

C’est devenu assez rare qu’un groupe de rock japonais fédère un public underground partout dans le monde. Le groupe a relancé la scène japonaise du rock psychédélique, vous en êtes l’un des représentants internationaux. Pourtant, vous avez choisi de vous établir à Amsterdam et de fonder votre propre label là-bas, Guruguru Brain. Était-ce seulement pour faire émerger en Occident la scène underground japonaise, ou pour trouver un public plus réceptif qu’au Japon ?

Nous avons créé le label pour produire des artistes que nous aimons et que nous voulons faire découvrir en Europe et en Occident. Pour des raisons plus pratiques, il était aussi intéressant d’avoir un pied à terre en Europe. Quand nous venions faire des concerts en Europe, on voyait les groupes français ou anglais qui jouaient leurs dates et qui pouvaient ensuite se reposer chez eux. Pour nous c’était différent, car chaque jour où on ne jouait pas nous faisait perdre de l’argent, et évidemment ce n’était pas possible en plus des frais de déplacements et d’hébergements. Donc l’une des raisons de la création du label est de nous permettre d’avoir un endroit qui rend plus facile et accessible les tournées européennes.

La scène psychédélique a-t-elle une place au Japon aujourd’hui ? Plus généralement, le rock intéresse-t-il encore les jeunes Japonais ?

Je crois que oui ! Il y a une importante scène rock au Japon. Seulement, les gens qui apprécient la musique ne la définissent pas selon des genres comme en Occident. Il arrive assez souvent que plusieurs genres de musiques soient jouées lors d’un même événement. En Europe ou aux États-Unis, il peut y avoir un festival de musique indépendante, un festival de hip-hop, mais au Japon, tous ces genres sont mélangés car il n’y a pas la même distinction.

Cela étant, il est difficile de dire quel genre de musique est le plus populaire, comparé à l’Europe par exemple, car c’est compliqué de le comptabiliser selon le nombre de gens qui écoutent ou le nombre de groupes qui existent. Toutefois, il y a beaucoup de nouveaux groupes japonais, mais qui ne sont pas forcément accessibles en dehors du Japon en raison de leur langage ou de leur sonorité.

Le groupe existe depuis presque 10 ans maintenant. Auriez-vous imaginé lorsque vous commenciez à jouer ensemble que vous seriez 10 ans plus tard l’un des groupes psychédéliques les plus influents dans le monde ?

Non ! (rires) Notre ambition au début n’était pas vraiment de créer un groupe de musique, mais plutôt un groupe d’artistes qui nous permettait de faire des choses que les autres ne faisaient pas. Au Japon, les groupes de musique sont techniquement au point, ils pratiquent beaucoup avant de se produire en concert. De notre côté, on voulait montrer qu’on pouvait aussi jouer de la musique désordonnée, et le rock psychédélique le permet. Nous nous sommes donnés la liberté de jouer des morceaux plus puissants, plus bruyants, mais aussi plus calmes et plus apaisants. Je n’avais jamais joué de batterie avant d’intégrer le groupe, et nous sommes tous devenus musiciens pour réaliser un projet artistique.

En écoutant votre musique, on a l’impression de voyager dans le temps, vous avez un son distinctif et universel. Votre musique est planante, contemplative, et paraît très instinctive. Est-ce que les morceaux que vous créez sont d’abord pensés individuellement, ou proviennent-ils plutôt d’improvisations avec les autres membres du groupe ?

C’est difficile de pouvoir définir le son qu’on aime sans prendre de référence évidente, comme le son des années 70 par exemple. Comme chacun d’entre nous a ses propres influences et un son qu’il apprécie particulièrement, nous devons d’abord en parler avant de savoir comment le traduire en musique. Quant à la structure des chansons, chacun apporte sa contribution avant que la chanson ne soit jouée devant d’autres personnes dans le studio, pour savoir si la structure tient la route ou non.

On ressent dans vos chansons et dans vos clips un attrait pour la nature : votre son est brut et organique. Est-ce une volonté ou simplement un résultat logique de l’identité du groupe ?

C’est vraiment lié à l’identité du groupe. Comme nous n’accordons pas d’importance aux paroles ou au message délivré par les chansons, nous préférons nous concentrer sur quelque chose d’universel. La nature est importante au Japon, mais même les non-Japonais sont attachés à la nature et c’est quelque chose que tout le monde comprend. Nous voulons la même chose dans notre son et nos chansons.

Malgré vos influences musicales diverses, pensez-vous avoir gardé une identité japonaise, quelque chose qui vous distingue des groupes occidentaux ?

Oui définitivement. Tout d’abord car nous sommes nés et avons grandi au Japon, donc notre manière de penser la musique est plus japonaise qu’occidentale. Cependant, comme les paroles de nos chansons ne sont pas japonaises, nous pouvons être compris et appréciés partout dans le monde, sans avoir besoin de comprendre le sens qui se cache derrière nos morceaux. Souvent, lors de nos tournées aux États-Unis, nous étions le seul groupe à ne pas parler anglais, donc on se demandait ce qu’on faisait là. Mais malgré notre « identité japonaise » pour reprendre vos termes, nous pouvions créer un échange avec le public par notre musique plutôt que par nos origines.

Avez-vous des inspirations artistiques découvertes récemment ? Des livres, des films, des chansons…

Je n’ai pas de référence particulière en tête, mais nous discutons beaucoup avec les autres membres du groupe de ce qui nous inspire actuellement. Quand nous sommes en studio ou en tournée, nous sommes un groupe d’amis, donc nous parlons de sujets variés comme la politique, la société, mais aussi l’art et la musique. Tout cela nous inspire, de même que lorsque nous discutons avec les artistes que nous rencontrons en tournée, qui nous parlent des derniers films qu’ils ont vu ou des derniers livres qu’ils ont apprécié, et qui peuvent être de potentielles sources d’inspirations pour nous.

Enfin, la dernière question concerne la France. Quelle image avez-vous de notre pays ? Appréciez-vous jouer ici ?

Comme tout Japonais, l’image que j’avais de la France était celle d’un beau pays luxueux, propre et agréable. En réalité, j’ai été surpris, comparé à d’autres pays européens comme l’Allemagne ou la Suisse, à quel point la France était sale ! J’ai vu un pays rude, où l’hospitalité des gens n’était pas vraiment la meilleure. J’avais en tête l’image de la gastronomie française, de ses beaux plats délicieux… Mais quand nous étions en France, on nous donnait des plats préparés ou des assiettes de pâtes froides en guise de repas (rires). Finalement, cette atmosphère m’a donné un sentiment punk, quelque chose de très brut.

C’est vraiment surprenant de vous entendre dire cela, je pensais qu’on vous accueillerait avec plus de classe si j’ose dire…

Cela dit les concerts étaient géniaux. Le public en France est beaucoup plus expressif qu’en Allemagne par exemple, et selon l’endroit où l’on jouait en France, au nord ou au sud, la réaction du public était différente. Dans le sud, les gens nous invitaient après le concert pour aller chez eux ou faire des soirées. Donc c’est assez intéressant pour nous d’être confronté à cela aussi. Généralement, après les concerts, nous essayons de visiter un peu chaque ville mais nous marchons à quelques kilomètres de la salle de concert, donc nous ne pouvons pas tout voir. Quel endroit me conseillez-vous pour venir jouer en France ?

Je vis dans le sud de la France, à Marseille. Je peux vous assurer que vous seriez beaucoup apprécié ici. Il y a une forte culture musicale, beaucoup de cafés et de boutiques de vinyles, dont une qui s’appelle Tangerine en référence au groupe Tangerine Dream. C’est en centre-ville, donc vous pouvez tout voir sans marcher trop longtemps.

Merci pour ces informations privilégiées (rires). Ce serait avec plaisir de pouvoir venir pour des vacances ou pour jouer en concert. C’est une ville qui m’attire beaucoup.

Merci beaucoup Go pour cette interview ! On espère vous revoir très vite en France !

Merci beaucoup Sébastien ! J’ai hâte de pouvoir revenir en France. A bientôt !

Go KUROSAWA à la batterie

 

Interview réalisée le 15 septembre 2021 avec Go KUROSAWA, chanteur et batteur du groupe Kikagaku Moyo.

N’hésitez pas à visiter le site internet de Kikagaku Moyo, et surtout, à écouter leur albums !

Vous pouvez également lire notre article que nous avions déjà consacré au groupe.

Kikagaku Moyo : Entrez dans la transe !

Sébastien Raineri

Onigiri Sensei

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Vous aimerez aussi...