[Critique] Dandadan : les nouveaux ingrédients du shônen

C’est LE gros lancement de ce mois d’octobre, de l’automne aussi, sûrement. Après Spy X Family, Fire Punch et Kaiju n°8 l’an dernier, cette machine à hit que devient le Shônen Jump + des éditions Shueisha propose enfin sa dernière pépite sur le marché français, sous les couleurs de Crunchyroll : Dandadan. Pourquoi ce titre fait-il autant parler de lui, en quoi est-il différent de ses prédécesseurs, quels sont les ingrédients de son potentiel succès ? 

Toutes ces questions et bien d’autres qui méritaient bien une critique à la lecture des deux premiers tomes. Alors que vous soyez plutôt alien ou occulte, plutôt Momo la pétillante ou Ken l’introverti, en route pour une folle aventure ! 

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Vous croyez aux fantômes ou aux extra-terrestres ?

C’est un peu le débat qui va rapprocher Momo Ayase et Ken Takakura. L’énergique Momo est issue d’une longue lignée de médium, et a été élevée par sa grand-mère. Bercée depuis son enfance par le surnaturel, elle n’a pourtant jamais croisé un fantôme de sa vie, bien protégée sans doute par sa mamie mais au point d’être moquée dans son enfance pour ses croyances et ces rituels. Elle garde donc son intérêt pour l’occulte de côté pour passer une vie de lycéenne normale, et est d’ailleurs fan de tout ce qui touche de près à son acteur préféré, Ken Takakura.

Oui, vous l’avez remarqué : Ken Takakura… rien d’autre que l’homonyme de notre second lycéen ! Mais le destin est d’humeur facétieuse car Ken, le lycéen, est un grand timide, sans ami et même tête de turc dans sa classe. Il se passionne pour une seule chose : les extra-terrestres, collectionnant tout ce qu’il trouve sur le sujet. Pour lui esprits et fantômes n’ont aucun sens, aucun intérêt.

Dandadan rencontre Momo et Ken

Première rencontre entre Momo et Ken – DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

La première rencontre de Momo et Ken, qui débute bien puisqu’elle lui épargne une nouvelle salve de brimade, se solde pourtant par une prise de bec : Alien VS Yôkai, les deux sont irréconciliables. Et comme nos deux amis sont des fortes têtes, ils se lancent un défi : Momo devra se rendre dans un hôpital où des créatures de l’Espace sont censées se trouver et Ken dans un tunnel hanté… On peut donc se demander qui aura tort, qui aura raison ? Lesquels existent, les yôkai ou les êtres venus d’ailleurs ? Aucun des deux ? ET BIEN NON, LES DEUX EXISTENT !

Et, attention scoop, ils ne sont pas des plus fréquentables ! Ken se retrouve nez à nez avec Mémé-Turbo, yôkai moderne prenant la forme d’une vieille dame cruelle, qui apaisait à l’origine les âmes tourmentées des jeunes filles ayant subi une mort injuste. Mémé-turbo est donc particulièrement vache avec la gent masculine et décide de posséder Ken et de le maudire… En lui volant une partie de ses organes génitaux ! Momo elle, n’est guère mieux lotie : elle fait la rencontre des Serpos, extraterrestres de sexe masculin qui se multiplient par clonage et qui cherche à savoir comment fonctionne la reproduction humaine… Avec Momo, ligotée en petite tenue, bien entendu !

Comment notre duo va-t-il se tirer d’affaire, ça, on vous laisse le découvrir !

Pour les plus impatients, vous pouvez jeter un œil à l’extrait disponible ici.

 

De Yukinobu TATSU à Dandadan

Yukinobu TATSU, l’auteur de Dandadan, est un lecteur de manga depuis l’enfance. Il cite des références comme Spriggan et ARMS de Ryôji MINAGAWA, Berserk de Kentarô MIURA ou encore Akira de Katsuhirô OTOMO. Des bêtes de dessin et des mangas qui bougent, donc. Mais, bien que s’adonnant parfois au dessin, le jeune homme n’envisage ce métier que tardivement. Lorsque, jeune adulte, il peine à trouver un emploi, le patron de la supérette où il travaille l’encourage à se lancer (merci patron de la supérette !). À la fin des années 2000 notre mangaka décide de tenter sa chance. Fan de Gundam, il postule aux éditions Kadokawa et débute en tant qu’assistant pour apprendre le métier. Trois années lui seront nécessaires pour acquérir les bases et, surtout, remporter un prix aux éditions Kodansha. Il y publie son premier ouvrage en 2010, Seigi no Rokugô, un shônen SF/action qui s’achèvera en deux tomes, avant d’enchaîner sur un manga de baseball, FIRE BALL!, en 5 tomes cette fois-ci, de 2013 à 2014.

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Après ces deux premières œuvres, Yukinobu TATSU toque à la porte des éditions Shueisha, et a la chance de croiser l’un des meilleurs tantôsha de ces dernières années, Shihei Lin, l’éditeur derrière Spy X Family et Chainsaw Man, pour ne citer qu’eux. Yukinobu publie deux histoires courtes et devient l’assistant de deux mangaka à succès : Yûji KAKU (Hell’s Paradise) et le désormais incontournable Tatsuki FUJIMOTO (Fire Punch, Chainsaw Man). Il continue de proposer des nouveaux récits mais tout est refusé. Shihei Lin lui propose alors de dessiner librement, de laisser aller son imagination. En cherchant l’inspiration dans son carnet de notes, il retombe sur une de ses réflexions à propos du film Sadako vs. Kayako (The Ring VS The Grudge, 2016) : mélanger le paranormal et l’occulte. Dandadan est né et, le 6 avril 2021, le titre débarque sur la plate-forme Shônen Jump + et attire assez vite l’attention du monde entier. D’autant que Dandadan devient disponible en anglais à partir du mois d’août 2021, facilitant son expansion à l’international et une certaine appétence dans notre hexagone. Une visibilité qui sera renforcée en 2022 par plusieurs prix au Japon, comme le Prix des libraires, le Prix des éditeurs de manga, et une nomination à notre bien aimé Prix Taishô.

Fan de SF et de manga d’action depuis son plus jeune âge, admirant MINAGAWA, MIURA, OTOMO et travaillant avec, entre autres, FUJIMOTO… on commence à percevoir, un peu, le portrait-robot de ce mangaka et de sa plume, qui connaît enfin le succès plus d’une décennie après ses débuts. Ce background étant placé, intéressons-nous donc à l’œuvre elle-même…

 

Les ingrédients de l’OVNI

« Dandadan est un véritable OVNI dans l’édition de la bande dessinée japonaise. » Dixit le dépliant accompagnant l’impressionnant pack presse de Crunchyroll. Avec un manga qui parle d’alien, le terme OVNI était assez tentant, mais constitue bien souvent un synonyme un chouya galvaudé de « non mais cette fois-ci c’est vraiment un truc original, on vous le jure !!« . Un argument qui s’inscrit d’ailleurs dans une campagne de communication d’ampleur, mais rien de bien étonnant quand on se rappelle la BNF aux couleurs de Kaiju N°8 :

Dandadan

La maison hantée de Dandadan (on y sera !)

Corner Fnac Dandadan

Corner Fnac Dandadan, qui ne fait les choses à moitié

Cela dit, pour revenir au manga lui-même et sans aller jusqu’à l’ovni, Dandadan possède de fait une certaine originalité. Pour commencer basiquement : le pitch choisit donc de mixer les yôkai et les extraterrestres. A priori, rien à voir ? Et pourtant, ce sont deux explications à la grande famille des « phénomènes inexpliqués« , ceux de l’ordre du surnaturel, ceux dont on a des preuves souvent très discutables mais aussi des amateurs convaincus à la foi inébranlable. Qui plus est, ces deux univers ont un bestiaire immense et des ressemblances. Ces monstres suscitent des deux côtés de l’inquiétude, de l’angoisse, et génèrent souvent de l’horreur et du sang : les Aliens de Ridley Scott et Sadako, par exemple, s’y prennent peut-être différemment mais on leur doit des angoisses mémorables et des décès assez violents ! En deux tomes, ces deux univers ne cohabitent pas encore, nos deux héros devant affronter soit un alien, soit un fantôme, et la cohérence globale reste à construire. Mais on fait confiance à l’auteur, qui travaille de manière évidente son sujet avec pas mal de documentation sur l’occulte et la SF, et qui sait bien mettre en valeur l’importance des fantômes dans le folklore et l’imaginaire japonais. Les prochains tomes nous diront si l’imagination du mangaka est assez fertile pour trouver d’autres points communs aux deux parties, et pourquoi pas une origine ou une cause commune, qui sait ?

 Aliens  Mémé turbo
DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Le deuxième élément original est un choix scénaristique qui va à contre-courant du modèle shônen, surtout dans sa version blockbuster : le héros est ici remplacé par un duo au cœur d’une comédie romantique. Cela pourrait paraître anecdotique, une simple astuce de remplacer A par B pour se prétendre original… Mais imaginez Naruto, Luffy ou Son Goku débuter une romance dès les premiers chapitres… inhabituel, non ? Certes, nos héros de shônen traditionnels finissent par tomber amoureux, parfois même par se marier, etc. mais la romance elle-même est toujours en arrière-plan, intervient tard voire pas du tout… ou à la rigueur est une bonne raison d’aller distribuer des mandales pour sauver la princesse. Dans Dandadan, on fait tomber la barrière du shônen, déjà bien amochée ces dernières années, celle de la segmentation du public cible. Exemple en un moment clé : la double page qui clôt le tout premier chapitre, lorsque Momo se rend compte que Ken a le même nom, prénom et mimique que son idéal masculin pourrait tout à fait sortir d’une histoire d’amour d’un shôjo classique.

Momo, en plein... coup de cœur ? DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Momo, en plein… coup de cœur ? DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Entre deux bastons occultes ou SF, les liens de nos deux lycéens et leur relation deviennent le cœur de l’histoire, la narration alterne les points de vue masculin et féminin avec pas mal d’introspections pour ces deux ados qui ne se connaissent pas encore très bien. Les hésitations, le rouge aux joues, l’envie d’être avec l’autre… on bascule dans une autre atmosphère, des plus agréables. Momo et Ken partagent donc l’affiche et ça aussi, en soit, fait sortir Dandadan des classiques du shônen. Il y a des précédents, comme Maka l’héroïne de Soul Eater, mais il n’est pas si fréquent de voir une demoiselle au premier plan d’une couverture d’un premier tome de shônen issu du Shônen Jump. On notera aussi que les 3e, 4e et même 5e personnages qui vont rejoindre notre duo sont des femmes : mémé-turbo, la « mamie » de Momo, et enfin Aira, qui apparaît dans le tome 2 et qui vous réserve une histoire des plus touchantes dans le tome 3.

Mais, et c’est là que l’on tient peut-être aussi quelque chose d’encore plus intéressant, c’est que cette originalité bien agréable, cette étiquette OVNI-esque que l’on colle sur le marketing de la série tiennent peut-être davantage à une réelle modernité, à une certaine évolution du shônen. C’est aussi là que les influences, le parcours et même le tantôsha de Yukinobu TATSU ne sont pas anodins. L’an dernier Kaiju n°8, dans le même magazine, sous la houlette du même tantô, proposait un héros trentenaire bien plus âgé que dans les shônens habituels. Même si ce n’est qu’un ingrédient et que cela ne fait pas de l’œuvre une singularité, c’est rarissime. Ensuite, dans les œuvres de Tatsuki FUJIMOTO, dans le même magazine, sous la houlette du même tantô, et dont il a été assistant, on peut retrouver le même langage parfois un peu trash, vulgaire et décalé des personnages lorsqu’ils sont en plein combat… Mémé-Turbo a comme première phrase, par exemple : « Je te laisserai lécher mes nibards si tu me laisses te pomper le dard » alors qu’elle est aussi décatie que flippante… Il faut avouer que ça vous pose une certaine ambiance !

Dandadan Mémé turbo

Mémé turbo et sa punchline ! DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Ce choix de phrase n’est d’ailleurs pas anodin car il montre aussi que l’on peut parler de sexe dans un shônen sans forcément abuser du subterfuge du fan service. Dans Dandadan, on parle même de sexe de multiples façons, et c’est plus souvent au service de l’humour que de la séduction du public sous la ceinture : Mémé-Turbo pique l’engin de Ken dans un premier temps et planque même, plus tard, ses petits grelots, tandis que les Serpos, comme nous le disions plus haut, veulent goûter aux joies de la copulation… Enfin, bon, ils veulent aussi arracher (ou découper, allez savoir) l’utérus de Momo juste après. Ah et il y a la fameuse grand-mère aussi, celle de Momo, qui se révèle plutôt être une trente-ou-quarantenaire et qui, elle, joue complètement la carte du fan service avec son opulente poitrine en décolleté, son humour pince-sans-rire et son caractère bien trempé. La série utilise donc des ingrédients bien connus, mais ne s’y limite pas et sait surfer sur les tendances tout en les assimilant et les intégrant naturellement, sans jamais donner un résultat superficiel. Un vrai travail de pro.

On pourrait aussi citer, comme barrière qui tombe mais pour l’auteur cette fois-ci, celle du nombre de page et des contraintes de la publication papier : étant publié en ligne dans le Shônen Jump+, Yukinobu TATSU jouit d’une plus grande liberté dans le rythme de son manga. Le premier tome se découpe par exemple en 5 chapitres, contre 9 dans le second. Une liberté dans la dynamique narrative mais aussi dans la façon de concevoir ses contenus et son métier comme l’explique bien son éditeur Shihei Lin, dans son interview à notre confrère Valentin Paquot : « contrairement peut-être à un hebdomadaire où il y a une possibilité qu’une série puisse être coupée et donc où chacun défend sa place, on est plus dans un effort d’équipe vis-à-vis de cette application. Donc on est très contents que le travail de tous puisse apporter plus de lecteurs. Dans un hebdomadaire papier, on est limités en nombre de pages, donc c’est évident qu’il y a une certaine concurrence sur qui va être alloué 24 ou 30 pages par chapitre, alors que ce n’est pas du tout le cas pour nous, vu que c’est tout en numérique. Du coup, on n’a pas du tout cette même sensation de concurrence.« 

Dandadan Ken transformé

Ken transformé – DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Enfin, puisque l’on parle d’ingrédient, impossible de conclure cette présentation sans citer aussi un grand talent graphique… et un gros travail, là encore, sur ce sujet. Si la mise en scène de Dandadan prend pas mal des ficelles du shônen fantastique d’action comme les super-pouvoirs, les transformations, etc…, il faut avouer que le résultat est visuellement impeccable et extrêmement dynamique. Le chara-design des deux héros est réussi, tant par la transmission des émotions que dans la variété – et dans la qualité – de la garde-robe.

Momo & Ken

Momo & Ken – DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Idem pour le physique et les transformations de Mémé-Turbo, la méchante pas si méchante du récit, qui est un régal pour les amateurs de monstres, avec un visuel quelque part entre Junji-ITÔ, Kentarô MIURA et le bestiaire loufoque de One-Punch Man… Enfin les bastons sont endiablés et haletantes, grâce à une belle maîtrise de la composition, du cadrage et de la mise en case : la course à travers la ville avec Mémé-Turbo en version crabe-maudit-de-10m-de-haut, qui ouvre le tome 2, est un vrai plaisir de lecture. Et les planches que l’on croise çà et là sur le net nous font dire que ce n’est que le début !

 Dandadan composition Dandadan Tunnel 
DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Dandadan meuh

DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Dandadan Crabe UNE

DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Bref, il est encore un peu tôt pour dire si Dandadan est juste original ou résolument moderne, s’il est ou non une étape de plus dans la transformation du shônen, dans son contenu comme dans la façon dont il est publié… ou juste le bon shônen à lire de 2022. L’avenir, et ses successeurs, nous le diront peut-être. Pour le moment les deux premiers tomes qui sortent ce 5 octobre 2022 constituent une excellente entrée en matière, aussi drôle que dynamique, avec des personnages qui s’attachent et qui sont attachants. Le mélange de fantômes et d’alien, d’horreur et d’action, de romance et de comédie prend admirablement corps grâce à l’excellent travail de Yukinobu TATSU (et de son tantô aussi, à n’en pas douter). Voici un manga aussi plaisant à lire que apte à nous surprendre. Foncez le découvrir !

 

 

 

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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