NIFFF 2023 : Quelles perspectives pour le cinéma fantastique japonais ?

Le Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF) est une référence en matière de cinéma fantastique et de cinéma de genre plus généralement. Pour cette 22e édition, on s’est rendu sur place, pour assister à la rétrospective sur un célèbre réalisateur japonais, mais également pour voir les films programmés cette année au festival. Ainsi, cette édition présentait trois films japonais sortis en 2023 : deux dans la catégorie « compétition asiatique » et un troisième dans la catégorie « ultra movies » c’est-à-dire les propositions les plus extrêmes et radicales. 

Alors que ces films, pour deux d’entre eux du moins, n’ont pas encore trouvé de dates de diffusion en France, on ne creusera pas trop l’analyse. Mais à la place, on vous propose une rapide revue de chacun d’eux, juste de quoi vous donner envie de garder l’œil ouvert à l’annonce de ces futurs titres !

From The End of the World : Cloud Atlas rencontre Paprika

Présenté en compétition dans la catégorie « cinéma asiatique » et en première mondiale au NIFFF, From the End of the World est le quatrième film de son réalisateur Kazuaki KIRIYA

En 2016, à l’occasion de la sortie de Last Knights, on vous proposait une rétrospective sur son cinéma. On y abordait notamment la façon dont le réalisateur s’était fait connaître avec un film de science-fiction au style flashy rempli d’effets numériques et de séquences d’actions dantesques ! Puis, comment, ayant gagné du crédit et la renommée, il avait pu se détacher des fonds verts et des tournages en studio pour s’offrir de magnifiques paysages grandeur nature et des costumes et décors d’époque pour ses chroniques du Japon médiéval.

Dans ce nouveau film, le réalisateur opère un retour aux sources avec un scénario de SF mêlant époque moderne et Japon féodal, qu’il semble tant affectionner. Un peu à la manière d’un Cloud Atlas, le film suit différents personnages qui peuvent voyager à travers les époques – Les Reincarnators – et plus particulièrement l’héroïne : Hana. Cette dernière est contactée au début du récit par une mystérieuse organisation secrète car elle aurait le pouvoir, grâce à ses rêves, d’empêcher une fin du monde imminente. En cela, le film se rapproche parfois plus d’un Inception que d’un film de voyage temporel. Régulièrement, ses rêves l’envoient ainsi dans la période Sengoku, où elle fait la connaissance de la petite Yuki, jeune orpheline de guerre qu’elle va devoir aider. Pour bien marquer la différence avec la période contemporaine et ses couleurs vives, KIRIYA se sert du noir et blanc pour symboliser le passé. Prolongeant le virage amorcé dans son précédent film, les scènes situées dans le passé féodal sont faites de grandes étendues verdoyantes et de costumes d’époque. Toutefois, il semble cette fois-ci délaisser le faste et la démesure de ses précédentes productions.

Kazuaki kiriya
From the End of The World ©Kazuaki Kiriya – NIFFF

De même, KIRIYA s’éloigne un peu du cinéma d’action qui avait fait sa renommée pour un cinéma plus verbeux et plus cérébral. Bien sûr, il en reste des éléments : des courses poursuites, du suspens, des scènes de tensions… Mais cette intrigue complexe oblige le réalisateur à poser de longues scènes de dialogues, seulement ponctuées par quelques champs contre-champs. Le spectateur se retrouve graduellement perdu dans cette intrigue qui semble volontairement trop complexe et brouillonne juste au nom du symbolisme, un peu à la manière d’un Neon Genesis Evangelion

De même, on peut y trouver une morale similaire avec une adolescente qui se retrouve seule face à des enjeux qui la dépassent, abandonnée par les gens autour d’elle, pour finalement se dresser contre la fatalité et s’ouvrir aux autres. Et comme le monde repose sur les épaules de son personnage, le film repose sur celles de l’actrice principale Aoi ITO. Il faut dire qu’à seulement 17 ans elle est extrêmement convaincante dans son rôle de jeune fille coincée entre tourments adolescents et drame cataclysmique. Rien d’étonnant non plus quand on regarde sa filmographie déjà bien remplie pour son âge, dix films et pas moins de huit dramas ! 

A l’opposé, l’antagoniste de la série n’est presque pas développé en tant que personnage, il s’agirait même plus d’un concept. Il incarne une espèce de vision fataliste : selon lui les humains seraient mauvais par nature et devraient être éradiqués car ils ne cherchent que guerre et destruction. Notre héroïne quant à elle, passera par tout un parcours initiatique pour parvenir à la conclusion que si une chose peut bien sauver l’humanité : c’est encore l’amour. Alors qu’elle a été harcelée au lycée, qu’elle a été témoin des horreurs de la guerre, la seule chose qui fait qu’elle est encore en vie aujourd’hui c’est grâce à l’amour de ses parents, un amour dont a manqué la petite Yuki, privée trop tôt des siens.

En somme, un film plein de promesses avec un scénario accrocheur mais gâché par une fin qui tourne un peu en rond. Le formalisme de KIRIYA est peut-être à la fois son plus gros point fort et point faible, et il semble en être conscient. On peut supposer que c’est là l’une des raisons qui l’aurait poussé à déclarer vouloir arrêter le cinéma après cet ultime film…

River : une comédie efficace sur fond de voyage temporel

Également présenté en première internationale lors du NIFFF, on poursuit les histoires de voyage dans le temps sur un ton plus léger avec River, dans la catégorie « Ultra Movies » du festival.

Avec River, Junta YAMAGUCHI continue le travail amorcé sur son précédent film Time Travel beyond the infinite Two Minutes : avec toujours ce thème des personnages bloqués dans une boucle temporelle de deux minutes. Seulement, cette fois-ci, le succès de son premier film lui a permis d’avoir accès à plus de moyens et de meilleurs lieux de tournages. Effectivement, les conditions de tournage de son premier film avaient été très éprouvantes, d’après cette interview accordée à The Guardian : « On a fait le film en sept jours non stop, on tournait entre 18h et 6h du matin. C’était l’enfer ». Toute l’action se passe en intérieur, dans un café de Tokyo car « nous n’avions rien trouvé de disponible durant les horaires d’ouvertures ».

Pour ce second métrage, le réalisateur nous raconte les tribulations des employés d’une auberge et de leurs clients dans le petit village de Kibune, condamnés à revivre en boucle la période qui s’étend de 13h56 à 13h58. Seulement cette fois, l’action se place en pleine journée, la photographie est beaucoup plus lumineuse et convient bien pour cette comédie simple et feel good. On alterne également entre des plans à l’intérieur du ryokan et des plans extérieurs permettant d’apporter plus de diversité. 

River
River ©Junta Yamaguchi – NIFFF

En outre, on retrouve l’utilisation du plan séquence qui avait fait son succès pour son premier film. Ainsi, les seules coupures se font à chaque reboot et chaque boucle est un unique plan séquence de deux minutes. On démarre alors toujours la caméra fixée sur l’héroïne, au bord de la rivière, pour la suivre rejoindre les autres personnages et essayer de trouver une solution à ce problème. Il y a quelque chose de satisfaisant à observer cette chorégraphie savamment minutée, au cours de laquelle les acteurs et actrices doivent faire tenir l’intégralité de l’action dans les deux minutes qui leur sont imparties.

L’originalité du film tient dans le fait que tous les personnages sont coincés dans cette boucle ensemble, alors que bien souvent on assiste au scénario du héros bien en peine d’expliquer son pouvoir aux gens autour de lui. Quant à l’aspect comique, il tient, dans les premiers temps, à la manière dont les personnages acceptent la situation de manière quasi rationnelle et objective et commencent à organiser leur « nouvelle vie » en conséquence, pour les clients : « Ah super, c’est riz et sake infini sans jamais finir en crise de foie ou en gueule de bois ! ».

Tout ça devient donc rapidement un jeu et le réalisateur parvient à se renouveler à chaque boucle, pour nous faire voir un autre point de vue, une autre situation sans que le spectateur ne se lasse. Ce qui a commencé comme un running gag sous forme de high concept, se mue à un moment en romcom touchante entre deux amoureux qui profitent d’un sursis de temps avant d’être séparés. Enfin l’aspect science-fiction finit par refaire irruption plus nettement encore dans le dernier acte pour conclure le récit. Une pure comédie feel good en moins d’une heure trente !

Kamen Rider : le retour du plus grand de tous les héros !

Ces dernières années, Hideaki ANNO s’est fait une spécialité de ressusciter les séries de tokusatsu (« à effets spéciaux ») phares de l’ère Shôwa. Ainsi, après Shin Godzilla et Shin Ultraman, le créateur d’Evangelion s’attaque à Shin Kamen Rider

Le préfixe shin (« nouveau » en français) permet de repérer les reboots de saga. Bon point : on est donc assuré de ne pas être perdu, même si on n’a pas vu les 1 000 épisodes précédents qui s’étendent sur 50 ans ! Le film s’ouvre donc sur le personnage de Hongo qui vient de subir une opération lui ayant permis d’acquérir des pouvoirs surhumains en mélangeant son ADN avec celle d’une sauterelle. Après environ cinq minutes de crise existentielle, notre héros accepte rapidement son destin pour que la bagarre avec les méchants puisse commencer. Et ce n’est pas vraiment un problème dans le sens où tout le but de ce genre de cinéma se trouve justement dans les scènes d’action. A noter cependant, un antagoniste convaincant qui prend la forme d’une IA pour ce film, le scénario ayant été écrit avec l’aide de Kyūri YAMADA, auteur de AI no Idenshi. Malheureusement trop peu exploité pour que ce soit réellement intéressant. 

Les fans de la saga seront donc ravis de trouver des références au manga de Shotaro ISHINOMORI, tout en actualisant certains designs, comme celui de sa célèbre moto Cyclone, pour lui donner une allure plus moderne. Au niveau de la bande originale, le film reprend les thèmes de la série d’origine, en les dynamisant et en les modernisant. Le compositeur Taku IWASAKI fait aussi appel au rappeur Lotus Juice avec qui il a l’habitude de collaborer pour les OST (Soul Eater, Black Butler, Jojo’s Bizarre Adventure).

De même, les personnages sont pour la plupart issus des précédentes itérations de la saga. Ici, l’histoire tourne autour de Ruriko Midorikawa, un personnage déjà présent dans la série télé originale mais dont la personnalité a été complètement réécrite. Elle campe ici un caractère de tsundere qui va peu à peu s’ouvrir aux autres au contact du héros, Hongo.

D’un point de vue néophyte, cette pseudo-intrigue pourra toutefois vous laisser de marbre, il vous restera alors à vous concentrer sur le cœur du film : les scènes d’action. Et de ce point de vue-là, nul besoin d’être un expert en tokusatsu pour les apprécier à leur juste valeur ! Le film s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs Black Sun et Amazons, en proposant une direction plus adulte à base d’effusions de sang et de têtes qui explosent. 

Ce genre de reboot place le réalisateur dans une position difficile, entre hommage et actualisation du mythe. Et du côté des VFX, Anno s’en sort plutôt bien avec une alternance de 3D moderne et de références aux techniques plus « traditionnelles » du genre tokusatsu. La scène du camion qui explose en introduction, par exemple, est réalisée entièrement en analogique, à partir de maquettes que l’on fait vraiment exploser.

Shin kamen rider
Kamen Rider ©Hideaki Anno – NIFFF

En revanche, l’élaboration des scènes de combat a été un véritable point de friction avec son chorégraphe Keiya TABUCHI. Alors qu’il avait commencé par montrer une volonté de fidélité extrême au matériau d’origine, avec parfois des scènes reproduites plan par plan, il déclare au visionnage des rushs que les scènes d’action sont « trop chorégraphiées » et « pas naturelles », imposant des re-shoots à toute l’équipe et dégradant progressivement l’ambiance au sein de l’équipe de tournage. On connaissait déjà l’exigence d’Anno pour ses acteurs, mais sa passion pour la saga Kamen Rider, semble la porter à un autre niveau de demandes irréalisables. En résulte des scènes de combat parfois peu lisibles et trop cutées.

Toutefois, sur deux heures de film, les scènes d’action sont, au final, trop peu nombreuses et si l’aspect kitsch de ces dernières peut vous rendre nostalgique ou vous faire rire. Quand il s’agit de faire avancer l’intrigue, le sur ou sous jeu des acteurs rend l’implication émotionnelle assez difficile pour le spectateur lambda.

Malheureusement aucune date de sortie française n’a encore été annoncée pour les deux premiers films, alors que Shin Kamen Rider sortira directement en VOD sur le service vidéo d’Amazon le 21 juillet 2023 !

Ainsi, le cinéma japonais peine à convaincre lors de cette édition du NIFFF et repart les mains vides. D’un côté, Yamaguchi nous propose une comédie certes drôle et divertissante, mais qui n’apporte rien de nouveau depuis son premier film, laissant un goût d’inachevé. De l’autre, on retrouve des cinéastes confirmés, de véritables « auteurs », mais soit trop focalisés sur la forme au détriment du fond ou soit trop référentiels pour parler au grand public.

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