Peach Momoko : une trajectoire singulière dans l’illustration

Saviez-vous que les Américains n’ont pas la mainmise sur les comics de super-héros ? Ces dernières années chez Marvel, l’ascension d’une dessinatrice japonaise, une certaine Peach Momoko, n’est pas passée inaperçue. Les fans de super-héros ont déjà sans doute aperçu ses illustrations de super-héros aux couleurs aquarelles publiées sur son Instagram ou son Twitter au gré d’un like ou d’un retweet.

Invitée à l’édition 2024 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême à l’occasion de la sortie de l’édition intégrale de Demon Wars, nouvelle itération de la saga du “Momoko-verse”, Peach Momoko, accompagnée de son mari et producteur Yô MUTSU, est revenue sur son parcours atypique, sa relation au dessin et ses influences lors d’une conférence publique à la scène Manga.

Peach Momoko Demon Days
©Panini ©Marvel

Des princesses au SM

Entre Atsushi KANEKO et Ghibli

Peach Momoko est bien sûr un pseudonyme, l’autrice n’a jusqu’ici pas dévoilé publiquement son vrai prénom. On connaît tout de même quelques informations sur elle : née à Kumagaya dans le département de Saitama juste au nord de Tôkyô, elle a toujours eu un crayon dans la main. Je dessine aussi loin que je m’en souvienne. Quand j’étais petite c’était surtout des dessins de Sailor Moon ou de la Princesse Peach. En bref, des dessins typiques d’une enfant japonaise qui grandit dans les années 90.

 
 
 
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C’est à son adolescence, au lycée, que son style entame un virage à 90 degrés. En effet, elle fait la rencontre d’un auteur, un mangaka atypique au trait reconnaissable entre mille : Atsushi KANEKO (Wet Moon, Evol, Deathco, …). C’est par l’intermédiaire de son manga punk phare, Bambi, publié entre 1998 et 2001 au Japon, que Peach Momoko connaît son premier choc artistique. Elle est notamment touchée par la manière de dessiner les yeux et les cils, à l’aide d’un pinceau à encre, un outil qu’elle aussi utilise beaucoup aujourd’hui. Mais c’est également le côté underground du style de KANEKO qui séduit Peach Momoko : elle n’est alors pas une grande lectrice de manga (elle ne feuillette que les mangas de son frère), et n’en a même jamais acheté par elle-même, mais la singularité du mangaka lui fait directement se procurer ses autres séries. Plus tard, elle découvrira d’autres mangakas underground d’horreur comme Shintarô KAGO (La Grande Invasion Mongole, Carnets de Massacre) et Hanako YAMADA (Kami no Warufuzake, autrice non éditée en France).

Peach Momoko Bambi Atsushi Kaneko
Couverture de Bambi par Atsushi KANEKO, une œuvre singulière qui a beaucoup marqué Peach Momoko. ©Enterbrain

Atsushi KANEKO n’est pas la seule référence revendiquée par Peach Momoko. Lors de précédentes interviews, et encore une fois cette année à Angoulême, la dessinatrice cite par exemple les films du Studio Ghibli. En effet, l’utilisation actuelle par l’illustratrice de la peinture aquarelle peut parfois faire penser à celle de Hayao MIYAZAKI pour les célèbres dessins préparatoires des ses long-métrages. Pour rester dans l’animation, Peach Momoko évoque également le film A Tree of Palme (parfois traduit en français sous le nom de Rêves d’Androïde) sorti au cinéma en 2002 au Japon et réalisé par Takashi NAKAMURA. C’est la mise en scène du film, notamment le style particulier des personnages (dessinés par Toshiyuki INOUE) et le peu de présence de dialogue qui ont touché l’autrice.

Les premiers pas dans l’underground

Une fois le lycée terminé, Peach Momoko s’engage dans une formation en design de jeux vidéo. Bien qu’elle aime le jeu vidéo (elle cite Final Fantasy IX, Dark Chronicles, premier jeu qu’elle ait acheté, et Zelda Tears of the Kingdom auquel elle joue en ce moment), ce n’est à l’origine pas le cursus qu’elle visait. Peach Momoko souhaitait en effet commencer des études de styliste, mais a choisi le jeu vidéo car le monde de la mode lui paraissait trop compliqué. Et le choix du monde du jeu vidéo ne l’empêche pas de continuer à dessiner des personnages et des vêtements dans son coin durant ses études ! Sans avoir d’objectif précis, Peach Momoko est tout de même déterminée à vivre de ses dessins, peu importe les détours que cela lui fera emprunter.

Sniper Eve Peach Momoko
Couverture du magazine Sniper Eve tout à fait représentative du contenu.

C’est d’ailleurs loin du jeu vidéo, et en apparence loin du dessin, que Peach Momoko commence sa vie professionnelle. Elle est recrutée dans le service éditoriale du magazine Sniper Eve, magazine pour adulte sadomasochiste à tendance dominatrice (où les femmes dominent les hommes). Elle visait au départ le magazine SM Sniper, du même éditeur et du même registre mais à la tendance inverse (où les femmes sont dominées donc). Surprenant, mais au final, selon les aveux de l’autrice, pas si loin du bercail underground d’Atsushi KANEKO et compagnie. Dans Sniper Eve, elle réalise toutes sortes de petits travaux : du choix des tenues des modèles au travail de graphisme pour les éditos.

Cela lui permet aussi de faire un peu d’illustration. Peach Momoko raconte ainsi, pleine de rire, qu’elle illustrait les horoscopes du magazine en mettant en scène des petits personnages dans des situations propices aux prévisions et au ton du magazine. Elle continue ensuite chez le même éditeur mais se spécialise dans des illustrations de subcultures, sans donner plus de détails sur le contenu de ces dernières…

Une rencontre tardive avec le monde des comics

Du free-lance à la Comic-Con 2015

Toutes ces histoires de sadomasochismes semble bien éloignés du monde des super-héros (quoique certaines tenues rapprochent parfois ces deux mondes), et en effet, à l’époque Peach Momoko est totalement étrangère à cette culture. Mais les super-héros ne sont en réalité pas si éloignés que cela de la culture underground dans laquelle évolue la dessinatrice. En effet, bien que très connus aujourd’hui à l’international grâce à l’avalanche et aux succès des films des différentes firmes de comics de super héros, au Japon les comics sont à l’époque (et encore aujourd’hui en réalité) une culture underground qui réunit uniquement des fans dévoués.

Peach Momoko girls and corpses
Illustration de Peach Momoko dans la lignée du style entre gore et érotisme de Girls and Corpses. ©Peach Momoko depuis son site web.

Au début de la décennie 2010, Peach Momoko décide d’essayer de vivre uniquement de ses pinceaux et se lance en tant que free lance dans l’illustration, épaulée par son mari qui devient maintenant son manager, Yô MUTSU. C’est à cette période qu’elle découvre les Comic-Con, célèbre festival de bandes dessinées programmé à différents moments dans l’année partout aux Etats-Unis et dans le monde (en France comme au Japon par exemple !). Peach Momoko vit alors aux Etats-Unis et participe à l’édition 2015 de la Comic-con de Los Angeles. Elle y est présente en tant que dessinatrice associée au magazine Girls and Corpses : Yô MUTSU envoyait alors les dessins de sa femme à toutes les boîtes d’éditions de comics possibles, et une illustration (de mauvais goût selon les aveux de la dessinatrice) a su toucher ce magazine à la ligne éditoriale à cheval entre macabre et érotisme qui lui a ensuite demandé de nouvelles productions.

Ensuite, Peach Momoko enchaîne les éditions du Comic-Con pendant plusieurs années, aux États-Unis ainsi qu’au Japon et y fera la rencontre de nombreux artistes qui l’aiguilleront et l’aideront à progresser dans le dur monde de l’illustration. En plus de ses collaborations avec des galeries d’art, à l’époque, Peach Momoko vit en partie de ces commissions (dessins réalisés à la demande contre une certaine somme) sur son compte Instagram qui devient une sorte de vitrine numérique de son travail. On lui conseille alors de plus s’appliquer sur ses commissions : en effet, les éditeurs ne peuvent être séduits que par les personnes qui montrent directement qu’elles ont le niveau, même pour de simples commissions. Un passé de fan-art, qu’elle continue d’alimenter aujourd’hui (allant de Zelda à Creamy Mamy, avec évidemment beaucoup de super-héros et super-vilains également) mais que Peach Momoko préfère garder sous un silence (relatif) pour éviter les problèmes de droit. C’est également à cette époque que Peach Momoko commence, en plus de son pinceau à encre signature, à utiliser activement la peinture aquarelle, aujourd’hui caractéristique de son style.

Pour revenir aux comics, c’est Adi Granov, dessinateur bosnio-américain, accompagné de son épouse, qui mènent Peach Momoko, à la suite de leur rencontre à la Comic-Con de Tôkyô, à illustrer ses premières couvertures de super-héros en 2019 aux éditions Marvel (une variant cover pour le premier numéro de Marvel’s Rising), puis pour des cartes à jouer super-héroïques de la marque Upper Deck. Elle signera ensuite en 2020 un contrat d’exclusivité avec la firme et enchaîne les illustrations de couvertures, toutes plus réussies les unes que les autres. Son travail sera salué en 2021 avec la réception du prix Eisner et Ringo (prix récompensant les différents artistes de comics) du meilleur artiste de couverture.

peach momoko marvel rising
La première couverture Marvel signée Peach Momoko ©Peach Momoko ©Marvel

Des super-héros à la sauce japonaise

L’année suivante, Peach Momoko commence le projet qui est la raison de sa venue à Angoulême : le comics Demon Days qu’elle débute en 2021 suivi de Demon Wars en 2022 qui est édité en 2024 en France par Panini. C’est un travail d’illustration sur le deck Scarlet Samurai des cartes à jouer Upper Deck Marvel qui a touché Peach Momoko par l’alchimie obtenue par le mélange super-héros et Japon féodal. Elle propose alors à Marvel un pitch de 23 pages sur ce thème qui est accepté. Cette fois-ci, l’artiste ne se limite pas aux couvertures mais dessine et met en page l’intégralité du comics. Un travail de longue haleine pour la dessinatrice qui s’attaque à de nouveaux modes d’expression avec l’art séquentiel. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Marvel n’exerce pas un contrôle si fort sur le devenir de l’histoire de Peach Momoko. Au-delà de certains conseils (de mettre plus certains personnages en avant par exemple) et des interdictions (pas de scènes de suicide), l’artiste est libre de créer son histoire comme elle le souhaite.

Peach Momoko Demon Days
Page du comic Demon Days par Peach Momoko. ©Peach Momoko ©Marvel©Panini

Demon Days et Demon Wars composent ce qui est aujourd’hui appelé le “Momoko-verse”, un univers alternatif Marvel (comme la firme les apprécie tant) aux couleurs des légendes du Japon. Peach Momoko s’est en effet amusée à mélanger les grandes figures de Marvel avec les yôkai et d’autres figures légendaires japonaises. Par exemple, Logan (véritable nom de Wolverine) devient un loup et Iron Man se trouve vêtu d’une armure de samouraï. Il ne s’agit pas non plus de tout recréer à partir de zéro pour Peach Momoko : Demon War fait ainsi, dès sa couverture, explicitement référence au fameux arc narratif Civil War où Captain America se trouve opposé à Iron Man. Des clins d’œil qui parleront aux fans des comics mais qui ne constituent pas selon nous le cœur de l’œuvre. C’est en effet avant tout pour le talent de la mise en scène et la singularité du style de l’artiste que ces deux volumes valent le coup d’œil.

Peach Momoko Demon Wars
Couverture de Demon Wars illustrant où l’on remarque toute l’inventivité de l’autrice quand il s’agit de recréer les figures iconiques de Marvel. ©Panini ©Marvel

Des princesses au SM jusqu’au super-héros, il ne serait pas incorrect de dire que le parcours de Peach Momoko paraît singulier, voire très surprenant. Mais il représente en réalité très bien les détours, les surprises et les rencontres que connaissent chaque personne qui souhaite vivre aujourd’hui de ses pinceaux.

Peach Momoko elle-même n’a jamais un jour imaginé avoir à dessiner Iron Man, Captain America et leurs cliques aux couleurs japonaises : Je suis arrivée aux comics sans m’en rendre compte, c’est le résultat d’une suite de hasards. Mais j’aime beaucoup les dessiner et je veux maintenant continuer à travailler pour laisser le plus d’ouvrages possibles derrière moi. Une déclaration qui ne peut que réjouir les fans de la dessinatrice, et on ne peut que rester curieux de voir ce que Peach Momoko réserve au monde des super-héros Marvel à l’avenir.

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