Le Gang du Zabuton : les nouveaux visages du rakugo français !

L’équipe de Journal du Japon a eu l’opportunité par le passé de rencontrer Stéphane Ferrandez pour une première interview. En dix ans de carrière, l’ethnologue et conteur français n’a cessé de confirmer sa place dans le monde du spectacle. Sandrine Garbuglia, autrice et metteuse en scène qui collabore depuis de nombreuses années avec Stéphane, continue de traduire et d’adapter pour le public francophone des récits émouvants. Mais le 28 février 2025, une toute nouvelle troupe prometteuse a émergé sur les réseaux sociaux : le Gang du Zabuton composé d’élèves de Stéphane et Sandrine ! Rencontre avec le « premier atelier-troupe de Rakugo de France et de Navarre (mais on reste modeste) ».

Journal du Japon : Bonjur et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour débuter l’interview, pouvez-vous vous présenter ?

Stéphane Ferrandez : Depuis notre première interview avec Journal du Japon en 2015, les choses ont bien évolué. Je suis bien sûr toujours conteur et performeur de rakugo, passionné par cet art vieux de près de 400 ans que je fais vivre en France et en francophonie avec toute l’énergie que me donnent la scène et le public ! Mes dernières créations sont très variées : contes du Brésil, du monde entier, et même les grandes thématiques des célébrations. Mais le rakugo, c’est l’aventure de toute une vie, et chaque année qui passe me confirme que je suis exactement là où je dois être. Depuis 2022, nos séances de rakugo sont souvent accompagnées d’ateliers ou de stages d’initiation pour les spectateurs, comme pour les professionnels (métiers du livre, cliniciens…). En une décennie, le rakugo a trouvé sa place dans l’univers des arts de la parole. Grâce à nos spectacles, aux mangas, anime et dramas diffusés depuis, de nombreux fans de culture japonaise connaissent et apprécient de plus en plus cet art si singulier. 

Sandrine Garbuglia : De mon côté, je continue d’adapter, de traduire, d’écrire, de collaborer avec de nouveaux artistes musiciens autour du rakugo (violon avec la fabuleuse Elsa de Lacerda et les fantastiques Omamori Taiko) et de porter cette passion du Japon populaire que nous avons découvert ensemble. Depuis 2015, nous avons grandi, nos projets se sont multipliés… et notre famille s’est agrandie, puisque nous avons fondé le Gang du Zabuton avec la Compagnie des Bons à Rien ! 

Pouvez-vous nous présenter le Gang du Zabuton en quelques phrases ?

Stéphane : Le Gang du Zabuton, c’est une troupe de rakugo française, la première du genre. C’est un groupe de conteurs et conteuses qui partagent la même passion pour cet art japonais unique, réunis autour d’un zabuton, ce fameux coussin sur lequel le conteur se met à genoux. Mais au-delà de la définition, c’est avant tout une famille. Une famille qui rit ensemble, qui se soutient, qui transmet.

Sandrine : Le nom dit tout : un « gang », cela évoque la complicité, la solidarité, une bande soudée. Et le « zabuton », c’est notre terrain de jeu commun, notre symbole. On aurait pu choisir quelque chose de très sérieux et de très solennel, mais ce n’est pas ce que nous sommes. Nous aimons rire, avec toujours une pointe d’autodérision, et on voulait que ça s’entende dès l’énonciation du nom. 

Pourquoi avoir créé cette troupe ? Est-ce un projet récent ou longtemps envisagé ?

Sandrine : L’idée a germé naturellement. Stéphane et moi pratiquons le rakugo depuis 2007, et au fil des années, on a senti qu’il y avait quelque chose de plus grand à construire. Le rakugo, en France, reste encore méconnu malgré une belle avancée. Or, c’est un art qui mérite d’être défendu à plusieurs voix, pas seulement par deux personnes.

Stéphane : Il y avait aussi quelque chose de profondément humain dans cette envie. Quand on côtoie des maîtres japonais, on voit à quel point le rakugo se transmet dans un cadre familial. On partage des repas, des rires, des histoires autour d’un verre. C’est cette chaleur-là qu’on voulait recréer ici, en France. Le Gang du Zabuton n’est pas une école froide ou une association formelle : c’est un cercle de confiance, un foyer.

Comment s’est déroulé la sélection des élèves ? Et vos premiers contacts avec eux ? 

Sandrine : On ne voulait pas faire un casting ou une audition classique. Ce qui nous importait, ce n’étaient pas tant les aptitudes scéniques de départ, mais la personnalité, la curiosité, et surtout l’envie sincère de s’investir dans quelque chose d’exigeant et sur le long terme. Le rakugo ne s’apprend pas en un week-end.

Stéphane : Les premiers contacts ont été chaleureux, curieux, parfois un peu maladroits, comme dans toute rencontre authentique ! On a senti très vite avec chacun d’eux si le courant passait. Et cette question du courant est essentielle. On passe beaucoup de temps ensemble, on travaille dans la proximité, on se voit répéter, se tromper, recommencer, rire de ses propres erreurs. Si la confiance n’est pas là dès le départ, cela ne peut pas fonctionner.

Sandrine : Ce que je retiens de ces premiers instants, c’est que le groupe s’est constitué comme une évidence. On n’a pas eu l’impression de « sélectionner » des élèves au sens strict : on a eu l’impression de reconnaître des gens qui nous ressemblaient dans leur amour du Japon, de l’humour et du récit. Moi qui viens d’une famille circassienne, je rêvais depuis toujours de retrouver le chemin de mes ancêtres avec une famille de cœur et de scène.

Quelles sont selon vous les qualités d’un bon conteur ?

Stéphane : L’écoute, d’abord. Un bon conteur est quelqu’un qui sait lire son public, qui sent l’atmosphère d’une salle et qui adapte son rythme en conséquence. Ensuite, la générosité : on raconte pour offrir quelque chose aux gens, pour les transporter ailleurs, partager avec eux notre imaginaire. Ce n’est pas une performance égocentrique. Enfin, il est nécessaire de respecter le récit et la culture dans laquelle il est ancré. Le conteur ne doit pas oublier une évidence. Il fait partie d’une chaîne ancestrale qui se transmet ces histoires depuis des siècles : une chaîne encore vivante tangible dans des pays comme le Japon. L’artiste de rakugo entre dans une famille dont il recevra un enseignement oral inchangé depuis 400 ans. Il apprendra ainsi des histoires imprégnées par le style de son maître et de ses nombreux prédécesseurs.

Sandrine : J’ajouterais l’humilité. Dans le rakugo, on nous enseigne que l’on apprend toute sa vie. Les grands maîtres que nous avons côtoyés, comme Hayashiya Someta, Katsura Asakichi ou Katsura Koharudanji continuent de travailler, de se remettre en question. Cette posture d’éternel apprenant est une qualité fondamentale. Et puis, bien sûr, il faut aimer les gens vraiment. Si on monte sur scène pour briller, on passe à côté. Si on monte pour partager un moment, pour rire ensemble, alors quelque chose de vrai se passe.

Tout le monde peut-il en devenir un ? Comment se former à cette pratique ?

Stéphane : Je crois profondément que le goût du récit est en chacun de nous. Nous sommes des êtres d’histoires depuis la nuit des temps. Cependant, le rakugo demande un investissement particulier : il faut apprivoiser une posture, des codes, un univers culturel parfois très éloigné du nôtre. Ce n’est pas insurmontable, mais cela demande de la patience et de la persévérance.

Sandrine : La meilleure façon de s’y former, c’est de commencer par écouter. Aller voir des spectacles, s’immerger, regarder des maîtres japonais en vidéo. Et ensuite, trouver une structure, une troupe, des gens avec qui pratiquer. C’est fondamental : on ne peut pas apprendre le rakugo seul dans son coin. Cet art est né de la transmission orale, de maître à disciple, dans une relation humaine étroite. C’est pour cela que le Gang du Zabuton a du sens : on apprend ensemble, on progresse ensemble, on rit ensemble.

Représentations 2026 de Stéphane passées et à venir avec ou sans ses élèves ©Stéphane Ferrandez

Quels sont vos projets, avec et sans le Gang du Zabuton ?

Stéphane : Avec le Gang du Zabuton, on travaille à de nouvelles créations, à des spectacles qui permettront à nos élèves de monter sur scène et de partager leur travail avec le public. C’est une étape très émouvante qui approche pour eux et pour nous. Les voir s’approprier cet art, le faire vivre à leur façon, c’est une fierté immense.

Sandrine : De notre côté, nous poursuivons nos tournées et notre travail de compagnie avec la Compagnie Balabolka. On reste profondément attachés au lien avec le Japon, aux échanges avec les maîtres. Et nous continuons d’adapter de nouvelles histoires, de faire vivre ce Japon populaire, festif et drôle que nous aimons tant. Il paraît même qu’une future édition de nouvelles histoires se prépare !

Envisagez-vous de former prochainement d’autres élèves ?

Stéphane : C’est une question à laquelle on réfléchit avec beaucoup de soin. Pour l’instant, notre priorité absolue, c’est le groupe que nous avons constitué. Nous tenons à préserver ce lien unique qui nous unit, cette complicité, cette confiance mutuelle, cet esprit de famille qui fait notre force.

Sandrine : Ouvrir une formation à d’autres personnes, oui, c’est quelque chose qui nous tient à cœur sur le long terme. Le rakugo mérite d’essaimer, de toucher de plus en plus de gens. Mais pas à n’importe quel prix. Ce qui fait la richesse de notre groupe, c’est justement que nous n’avons pas sacrifié la qualité du lien humain sur l’autel de la quantité. Le rire et l’amitié, ce sont des choses fragiles et précieuses. On les protège.

Le maître entouré de ses élèves tout aussi loufoques que lui !
De gauche à droite : Alexandre, Emeline, Mycki, Max, Alain et Marie-Annick ©Le Gang du Zabuton

Au tour des élèves de se présenter ! Nous les remercions d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Alain : Je m’appelle Alain Marras et j’ai 39 ans. J’ai un lien fort avec le monde du spectacle car je suis comédien depuis 2010 et je suis cofondateur avec mon amie Emeline Aelig d’une compagnie de théâtre, les Bons à Rien. Au fil de mon parcours je n’ai pas arrêté de vouloir rencontrer des nouvelles personnes, des nouvelles manières de travailler et d’élargir ma vision de la scène. Ma première porte d’entrée sur le Japon a été le jeu vidéo Silent Hill qui a été une sacrée expérience vidéoludique. L’autre claque : c’est quand j’ai découvert les auteurs Akutagawa Ryûnosuke et Haruki Murakami que j’aime relire encore maintenant. J’ai également découvert des réalisateurs comme Ozu et Kurosawa. Et maintenant je découvre le rakugo !

Alexandre : Mon nom est Alexandre et j’ai 34 ans. Mon premier contact avec la culture japonaise date de mon enfance, avec le manga Dragon Ball. Puis je me suis plongé dans la culture traditionnelle japonaise en 2013, quand j’ai commencé à pratiquer l’atarashii naginata [NDLR : l’art martial du maniement de la hallebarde japonaise], dans lequel j’ai atteint le grade 3e dan en 2024. Je n’avais pas de lien avec le monde du spectacle avant le Gang du Zabuton, qui est ma première expérience sur scène.

Marie-Annick : Je m’appelle Marie-Annick Méline. J’ai… oh là là ! Je suis née il y a bien longtemps… la même année qu’Astérix en fait. J’ai fait une escapade à Tokyo qui m’a donné envie de m’intéresser encore plus au Japon. J’ai connu les anime il y a peu mais maintenant je cours au cinéma dès qu’un nouveau film animé apparaît sur les écrans. J’aime les costumes de cosplay, ils me font rêver, ainsi que tous les petits jouets et objets humoristiques et colorés qui nous font vivre enfants encore et encore. J’aime les paysages qui racontent à eux seuls des histoires et j’ai hâte d’y retourner. Quant aux pratiques avec le spectacle, j’ai fait partie de la même association pendant plusieurs années. Leur enseignement était rigoureux. J’ai commencé par faire de l’improvisation théâtrale puis j’ai fait du clown, des pièces de théâtre courtes et enfin du conte dans lequel je me suis spécialisée depuis le départ de l’association en province. Toutes ces disciplines m’ont amenée naturellement au rakugo.

Max : Max, 25, 30 ou 35 ans pas toujours visibles mais assez facile à porter. Je crois que mon coup de cœur pour le Japon et sa culture a eu lien entre 1998 et 2000 grâce à ma rencontre avec Sakura une écolière japonaise qui avait une mission assez originale : capturer des cartes [NDLR : Cardcaptor Sakura]. Je l’ai suivie dans ses aventures avec passion. Et puis avec Totoro que j’aurai adoré avoir réellement comme voisin. Il me semble d’ailleurs que c’est aussi à ce moment-là que j’ai découvert le théâtre et le cinéma avec ma mère que j’avais vu jouer et que j’ai accompagnée. Là, encore impossible à expliquer c’était évident que je voulais jouer des personnes, être quelqu’un d’autre ! Je regardais déjà beaucoup de films d’animation et de dessins animés. En fait, je crois que Japon + théâtre + cinéma + animation, c’était le mélange parfait pour moi et c’est toujours le cas.

Mycki : Mycki-kun, 21 ans depuis 2012, attiré par le Japon depuis tout petit sans le savoir, j’ai grandi avec Nintendo, Mario, Zelda, Pokémon, mes héros étaient (et sont toujours) ceux de Ranma ½, GTO, Princesse Mononoke, One Piece, Slam Dunk, City Hunter et autres Kimengumi. Mon groupe de musique préféré est ULFULS et je suis tombé amoureux de la langue japonaise en écoutant pour la première fois le générique de fermeture de City Hunter en version originale “Get Wild”. J’ai eu la chance de vivre environ 2 ans au Japon, j’ai plein de projets à réaliser liés à ce beau pays, j’ai hâte d’y retourner ! Pour le monde du spectacle, j’ai participé à pas mal de productions liées à la scène, ou le cinéma, des pièces de théâtre, des chorégraphies de danse ou de combat, des court-métrages, des web-séries, etc.

Emeline : Je suis Emeline Aelig, comédienne de 46 ans. Je rêve d’aller au Japon depuis toujours. Je fais partie de la “génération Dorothée” et je n’ai hélas pas encore eu cette chance. J’ai des estampes partout chez moi et un iris de Hokusai tatoué sur la cheville.

Atelier d’apprentissage en cours auprès du maître ©Le Gang du Zabuton

Comment avez-vous découvert le rakugo ?

Alexandre : Grâce à ma femme ! Nous avons regardé la série Tiger and Dragon (disponible sur Netflix), dans laquelle un yakuza découvre le rakugo et décide de se reconvertir. J’ai particulièrement apprécié l’humour, les personnages hauts en couleur et les histoires de rakugo explorées dans cette série. C’est à la suite du visionnage que ma femme a découvert qu’il existait un conteur français qui avait appris cet art auprès des maîtres japonais, et qui pratiquait du rakugo francophone. Cela a été la première fois que je voyais Stéphane.

Marie-Annick : J’ai découvert le rakugo avec Stéphane au Centre Mandapa il y a de nombreuses années. J’ai gardé à l’esprit une de ses histoires pendant très longtemps. Stéphane m’avait fascinée en faisant plusieurs personnages. J’ai eu la chance de le redécouvrir il y a quelques années et dès lors, je l’ai suivi dans ses spectacles quand le temps me le permettait. Ses spectacles m’apportent la surprise, la joie, la bonne humeur. Je pense avoir rencontré par la suite Sandrine à Japan Expo en 2023.

Max : Un vrai parcours du combattant ! Je l’ai découvert un peu par hasard, parce qu’au début je cherchais une formation ou une initiation aux arts du spectacle japonais accessible et faisable en France sans la barrière de la langue. Je n’avais entendu parler que du nô et du kabuki. Et après d’intenses recherches… j’ai trouvé une piste.

Mycki : Grâce à une soirée contes japonais orientée vers l’épouvante. J’adore les yôkai, alors quand j’ai appris qu’il y avait un spectacle à 5 minutes de chez moi, cela aurait été vraiment triste de rater ça ! Et qui est-ce que je vois sur scène ? Monsieur Stéphane Ferrandez.


Qu’elles ont été vos premières interactions avec Stéphane et Sandrine ?

Alain : C’était en juin 2023 quand je jouais la pièce le Monte-Plats de Harold Pinter. La chance était avec moi car je les ai rencontré à la fin de la représentation et le courant est très bien passé et on a gardé contact depuis. Ensuite avec Emeline Aelig, on décide de jouer une comédie romantique mais on a pas de metteur en scène. Sandrine se propose de nous aider comme troisième œil et de fil en en aiguille, elle est devenue pour notre plus grand plaisir notre metteuse en scène et j’ai découvert en même temps Stéphane sur scène. C’est eux qui m’ont fait découvrir le rakugo. C’est une très belle rencontre humaine et artistique. C’est donc tout naturellement que j’ai participé au stage de rakugo dispensé par Sandrine et Stéphane.

Alexandre : Lors de Japan Expo 2023 où j’étais responsable du stand Naginata France. Je suis allé voir la représentation de Stéphane entre deux initiations. Et tout comme le personnage principal de Tiger and Dragon, je trouvais la performance si drôle et fascinante que je me résolus à pratiquer un jour le rakugo. Après avoir attendu à côté des coulisses, le staff de Japan Expo a transmis ma demande à Stéphane, qui a accepté de me rencontrer et m’a présenté Sandrine. J’ai donc eu la chance d’échanger un peu avec eux et de prendre des photos avec ceux qui deviendront mes shishô, mes maîtres de rakugo.

Max : Après être tombé sur des vidéos de ce que faisait Stéphane, son charisme et son talent d’interprétation, j’ai pris mon courage à deux mains, je l’ai contacté sans être sûr d’avoir une réponse de sa part, qui à ma grande joie avait fini par arriver quelque jours plus tard dans un message très chaleureux d’ailleurs. Par la suite, je l’ai vu sur scène, je suis allé à sa rencontre un première fois, puis une deuxième… et ainsi de suite. J’ai naturellement fait ensuite pour la première fois, la connaissance de Sandrine, qui avait déjà une puissante aura, intimidante mais tellement professionnelle et toute aussi chaleureuse et humaine que Stéphane. Deux des plus belles rencontres que j’ai pu faire jusqu’à aujourd’hui, de celles qui vous chamboulent, mais dans le bon sens.

Mycki : Suite à son spectacle orienté épouvante, Stéphane m’avait annoncé qu’ils préparaient un spectacle sur le Brésil, ce qui m’intéressait beaucoup et on a fini par jouer ce spectacle ensemble : lui au conte et moi au chant et instrument de musique. Entre-temps j’ai eu le plaisir de suivre la formation de rakugo dispensée par Stéphane et Sandrine. Au sujet de cette dernière, nous nous écrivions depuis des années puisque je demandais régulièrement des informations sur leurs spectacles et que c’est elle qui gérait les réseaux sociaux.

Emeline : J’ai rencontré Sandrine par le biais d’Alain, membre du Gang également, avec qui je travaillais dans la Compagnie des Bons à Rien depuis plus de 10 ans. Elle a accepté de mettre en scène notre dernier spectacle. Je suis allée voir Stéphane jouer par la suite et voilà.

Anciens spectacles réalisés par la troupe d’Alain et Emeline, spectacle co-réalisé par Mycki-kun et Stéphane.
©Stéphane Ferrandez – Mycki-kun – La Compagnie des Bons à Rien

Pourquoi avez-vous rejoint la troupe ? Qu’aimez-vous dans le rakugo ?

Alain : Je ne peux pas dire que j’ai rejoint une troupe mais plutôt qu’un groupe s’est formé. Rien n’a été calculé et c’est ce qui rend l’aventure encore plus belle. Tout a été très fluide et sans m’en rendre compte je me suis retrouvé dans le Gang du Zabuton et j’en suis très heureux. N’ayant jamais fais de seul en scène, c’est jouer tous les personnages qui m’éclate le plus dans le rakugo. C’est complètement délirant ! J’ai l’impression de redevenir un enfant qui joue avec son monde intérieur et c’est carrément jouissif. Ce que j’aime également c’est le fait de représenter une situation avec peu de moyen à savoir un sensu (un éventail) et un tenugui (un carré de tissu) qui permet au spectateur de se projeter pleinement dans l’histoire. J’adore aussi le défi physique qu’impose le rakugo tout passe par le corps et cela demande une totale maîtrise de soi. Et une sacrée endurance des genoux !

Alexandre : Depuis cette rencontre à Japan Expo, je savais que je voulais apprendre le rakugo. Ce sentiment s’est renforcé par ma lecture du premier livre de Sandrine, Histoires tombées d’un éventail, et j’ai donc demandé plusieurs fois à Stéphane et Sandrine de m’accepter comme disciple. À force d’assister à ses représentations, j’ai fait la connaissance de Marie-Annick, avec qui nous avions coutume de nous retrouver dans le public. Et lorsque Stéphane nous a appris l’organisation d’un stage d’initiation au rakugo, nous avons bondi sur l’occasion. La rencontre avec les autres membres de la troupe s’est très bien passé et il était évident dès le début que nous allions continuer tous ensemble. Je suis particulièrement friand de l’humour du rakugo, des nombreux jeux de mots si bien adaptés par Sandrine, et de la précision rigoureuse des gestes, qui permet de retranscrire au public une conversation entre plusieurs personnages avec leurs divers accessoires, tout en étant agenouillé sur un coussin seulement équipé d’un éventail et une serviette de tissu.

Marie-Annick : J’ai rejoint la troupe parce que le rakugo m’a toujours nourrie. J’aime que des personnages différents soient créés par un seul individu et surtout l’esprit comique qui y règne. C’est une discipline difficile, je dois parfois m’éloigner de mes travers de conteuse. Mais je vais persévérer, d’autant que nous sommes heureux de nous retrouver.

Max : J’aurais été vraiment bête de refuser. Je ne pense pas que ce soit donné à tout le monde de rencontrer des êtres comme Stéphane, Sandrine ou les membres du Gang du Zabuton. Mais j’avoue qu’il m’arrive encore de m’étonner d’être avec eux dans cette troupe/famille. C’est la première de ma vie et peut-être la dernière aussi dans laquelle je me suis retrouvé, sans l’avoir vraiment réalisé. Je trouve ça tellement incroyable. Et pourtant j’en fait partie. Ce que j’apprécie ? Déjà les membres du Gang du Zabuton, Sandrine et Stéphane. S’ils n’étaient pas là, cela ne serait pas la même chose. Je les appelle d’ailleurs mes « nakama » [NDLR : compagnons, amis], c’est pas pour rien haha. Chacun apporte quelque chose de particulier à cet art si fou et intense qu’est le rakugo. Quelle chance de pouvoir pratiquer un art japonais, qui n’est encore que peu connu en France, au sein de ce groupe tellement chouette ! Contribuer à transmettre, propager l’art du rakugo, c’est un immense privilège et un honneur aussi. Faire de son mieux pour répandre en excellente compagnie la bonne humeur et faire rire dans le respect commun de la tradition du Japon, c’est tout ça que j’aime dans le rakugo.

Mycki : J’ai d’abord rejoint le stage découverte qui était proposé à l’époque, comme le prochain stage qui aura lieu en juin 2026 (dans quelques petites semaines, venez découvrir le rakugo à travers ce stage !). J’ai pris beaucoup de plaisir à lire les histoires traduites et réécrites par Sandrine, je m’étais même amusé à jouer certains textes devant des amis en découvrant les histoires en même temps qu’eux, on avait beaucoup rigolé ce jour-là. Aussi, interpréter des personnages sur scène, leur donner vie, passer du papier à la scène, c’est un grand bonheur ! Toujours grâce à Sandrine qui est à la mise en scène et Stéphane qui nous coach sur la manière de jouer, les textes, ils sont très complémentaires. En arrivant dans ce beau groupe ils m’ont tous très vite mis à l’aise, c’est une belle bande de joyeux lurons, un gang comme on en fait plus. Ils sont ma bulle de magie dans ce monde déprimant, ils me redonnent le sourire et m’aident à affronter les difficultés bien trop nombreuses. Grâce à eux, je retrouve de la vitalité, les revoir c’est comme recharger les batteries.

Les deux choses qui me plaisent particulièrement dans le rakugo c’est son aspect japonais et son accessibilité. Comme tout art, le rakugo aussi est exigeant, demande du travail et des efforts, mais je trouve que c’est beaucoup plus simple de partager des histoires de rakugo que du nô ou du kabuki par exemple. Les histoires de rakugo peuvent être assez courtes, 5 à 10 minutes, abordent des sujets universels qui parlent à tout le monde. Le contexte est posé très rapidement : on sait tout de suite qui est qui et quelles sont les motivations de chaque personnage, c’est un vrai plaisir à regarder ou à jouer, d’autant plus qu’on a besoin de peu de moyens, un sensu et un tenugui.

Emeline : J’ai fait le premier stage et j’ai beaucoup aimé la forme et le fond de cet art. Tout d’abord, jouer plein de personnages différents est un vrai challenge de comédien particulièrement stimulant ! C’est également un défi physique puisque nous sommes à genoux (quand nous le pouvons). Apprendre les codes, la gestuelle, des termes en japonais, plonger dans l’histoire de ce pays qui me fascine, par le bais de l’humour et de ses personnages moins « glorieux »… Tout est passionnant.

De gauche à droite : Marie-Annick, Alexandre, Alain, Emeline, Mycki et Max. ©Stéphane Ferrandez – Le Gang du Zabuton

Quel est votre ressenti suite à votre prestation au Paris Karuta ? (la dernière en date lors de l’interview)

Alain :
J’ai passé un super moment ! Un vrai moment de partage et de rencontres. C’est avec plaisir que je reviendrais.

Alexandre : C’était une expérience enrichissante de jouer pour la première fois sur une scène comme celle de Paris Karuta, alors que nos expériences précédentes n’avaient été qu’en salle de spectacle. Le public nous a réservé un bon accueil et je retournerais avec plaisir conter pour eux. C’était aussi une première pour nous de répéter des histoires. Auparavant, nous jouions une nouvelle histoire pour chaque spectacle. Et j’ai pu constater avec fierté le progrès effectué par mes co-disciples et moi-même depuis notre toute première représentation, en 2024.

Marie-Annick : Je m’étais mis beaucoup de pression mais avec les applaudissements, j’ai eu une récompense, un bon point, une cerise sur le gâteau, tout en gardant ma grande humilité. J’espère moi aussi avoir l’occasion d’y revenir.

Max : Du soulagement j’avoue, mais c’est surtout après coup. Quand le moment est passé, c’est que du kiff, cela donne le sourire, c’est tellement rassurant de se dire qu’on l’a fait ensemble et que même si c’est terminé, d’autres choses arrivent. Cela fait peur et pourtant c’est grisant. Ça fait tellement de bien, ce genre de sentiments, se sentir à la bonne place au bon moment avec les bonnes personnes dans un environnement bienveillant.

Mycki : (Rire) Karuta, c’était sympa. Comme on devait passer sur scène on n’a pas pu profiter des animations, je n’ai même pas vu les joueurs et joueuses de karuta. J’ai honte : hazukashiiiii neeeee ! J’espère qu’on sera à nouveau invité à y participer et que nos histoires leur ont plu. J’y ai fait plein de rencontres très sympas. Suite à ma prestation, j’ai pensé : “voilà mon visage quand je suis sur scène, maintenant vous savez à quoi ressemble notre rakugo”.

Emeline : C’était un très beau moment.

Avez-vous des anecdotes d’autres prestations ?

Alain :
Le Gang du Zabuton est encore une jeune troupe mais je me souviens de notre première représentation dans la cave d’un restaurant où la place était très réduite et sans coulisses. En plus, le restaurant ne prenait pas en charge l’organisation : bref, c’était un joyeux foutoir. Le public était ravi du spectacle et nous aussi ! Après, difficile de ne pas mentionner la deuxième représentation à Tenri [NDLR : association culturelle franco-japonaise parisienne] qui s’est super bien passée.

Alexandre : Notre toute première représentation a eu lieu dans la petite cave aménagée en salle de spectacle d’un bar. À l’époque, nous ne nous appelions pas encore le Gang du Zabuton et il s’agissait surtout de mettre en pratique ce que nous avions pu apprendre dans le stage dispensé par Stéphane. C’était donc un spectacle gratuit, sans aucune prétention et principalement destiné à nos proches, dans une salle d’une trentaine de places. Mon enthousiasme pour le rakugo a dû être communicatif car un contingent d’une vingtaine de mes amis naginataka ont réservé leurs places, forçant le bar à refuser de nouvelles réservations. Nous avons dû afficher complet, au grand dam d’autres membres de la troupe dont des amis n’ont pas réussi à obtenir une place, et notre public a fini tassé dans une pièce trop petite pour leur nombre. Sumimasen (désolé) !

Max : Juste 2 mots pour résumer : Oukiki oukiki. Vous jouez un singe et ça vous poursuit ! Mais on adore (rire).

Mycki : Eh bien, nous sommes une troupe très jeune. Nous avons surtout joué nos “spectacles de fin d’année”. C’est vraiment notre début de “tournée”. Malheureusement, je n’aurais pas encore beaucoup d’anecdote, mais je peux vous parler de notre première fois “sur scène” ou plutôt sous la Seine. En effet c’était dans la cave d’un bar, en sous-sol donc, sous le niveau de la Seine. J’ai connu des sardines qui avaient plus d’espace ! Notre kôza qui nous permet d’habitude d’être en hauteur pour être bien visible du public était cette fois posé à même le sol. En coulisses, il fallait retenir les clients du bar éméchés qui voulaient s’introduire à la soirée qui avait déjà accueilli plus que la capacité physiquement possible. La chaleur était insoutenable : on passait les uns après les autres en piétinant dans le public en espérant n’écraser personne, le tout en kimono très serré. Et pourtant, c’était une des plus belles soirées de ma vie, un souvenir qui est gravé en moi : tout le plaisir ressenti ce soir-là, tous les compliments reçus, la fierté de nos shishô, les copains et copines qui assurent sur scène et se donnent à 201% ! Le public qui malgré les conditions était en délire : si c’était à refaire, franchement, je dirais OUI et encore OUI !! 

Emeline : Nous retravaillons les textes entre les spectacles, je peux juste vous dire que vous avez vu la
meilleure version de mon histoire à Paris Karuta ! (pour le moment)

Comment présentez-vous brièvement le rakugo à un non-initié ?

Alain :
Je dirais que déjà c’est un art absolument dingue qui mélange théâtre, conte et stand-up. Le rakugo dépasse les frontières par ses histoires universelles. On y retrouve toute une galerie de personnages tels que : l’idiot sympa, le brave, le lâche, le fier… et puis aussi les personnages imaginaires qui hantent nos esprits et qui se jouent de nous.

Alexandre : Le rakugo est l’art de la parole qui a une chute. Un art du conte traditionnel venu du Japon de l’époque d’Edo, où un conteur à genoux sur un coussin va interpréter divers personnages à l’aide de subtils mouvements, et seulement équipé de quelques accessoires pour mimer tous les objets de la vie quotidienne. Et bien que le répertoire du rakugo date d’il y a 400 ans, ses histoires sont intemporelles.

Marie-Annick : J’ai juste dit récemment à non-initié : « Histoires courtes du Japon datant de 400 ans avec chute comique » de quoi laisser le suspense… Je faisais à cette occasion la promotion de notre prochain spectacle.

Max : Du stand-up sur un coussin avec un éventail, une serviette multifonction  et une tenue traditionnelle à ne pas tâcher avec de la sauce soja.

Mycki : Rapidement, je dirais : « Assieds-toi, ouvre grands les yeux et tends bien l’oreille car tu t’apprêtes à voyager 400 ans en arrière à l’époque d’Edo, tu vas rencontrer des marchands de nouille, des pépés assis dans un parc, des soûlards, des animaux de toutes sortes, des bébés, des voleurs et des créatures moins courantes qui font flotter d’étranges choses dans l’air. C’est bon ? Tu es prêt à voyager ? Otanoshimi kudasaiiiii.»

Emeline : L’art de la chute japonais, tout en restant à genoux ! Mais si je devais le présenter en version longue : des scénettes typiquement japonaises, toujours drôles et dynamiques .

©Stéphane Ferrandez – Le Gang du Zabuton

Quelle est selon vous la bonne raison pour assister à un spectacle de rakugo ?

Alain :
Pour rigoler un bon coup et partager un moment convivial ! C’est aussi une formidable fenêtre sur la
culture japonaise.

Alexandre : Je dirais que c’est une bonne façon de voyager tout en restant assis et de rêver tout en étant éveillé. Avec tous les outils du rakugo, un conteur peut transporter son public dans un Japon haut en couleurs et arracher à ses spectateurs des rires… ou des larmes ! Car toutes les histoires de rakugo ne sont pas entièrement humoristiques. Il y en a même qui font peur, car les Japonais pensent que les frissons qu’elles déclenchent permettent de rafraîchir en période de fortes chaleurs.

Marie-Annick : Aller à un spectacle de rakugo, c’est rire, échapper au quotidien et on y respire le bonheur.

Max : Si tu aimes le Japon, l’art vivant, que tu es curieux, que tu aimes rire et voyager, viens !

Mycki : Je dirais que le rakugo est une très belle porte vers la culture japonaise, une bonne raison d’y assister serait de vouloir en découvrir plus sur ce qui se passait à Edo à l’époque : un peu comme voyager dans une capsule temporelle.

Emeline : Venir rire un bon coup !


Quelle est selon vous la bonne raison de pratiquer du rakugo ?

Alain :
C’est la connexion directe avec le public et c’est une sensation grisante. Le public devient un partenaire de jeu à part entière.

Alexandre : Un rakugoka doit aimer partager. Une histoire, une blague, un bon moment, auquel il apportera sa touche personnelle. Bien que les histoires traditionnelles soient partagées par plusieurs conteurs, chacun aura sa façon de la raconter : le résultat peut donc être extrêmement différent. Et bien entendu, tout ceci est fait avec un amour et un respect particulier pour la culture traditionnelle japonaise, que Stéphane et Sandrine tâchent de faire vivre et de transmettre à de nouveaux publics depuis des années. Avec notre aide, désormais.

Marie-Annick : Pratiquer le rakugo est une discipline rigoureuse, difficile mais qui nous apporte, après les obstacles, beaucoup de sérénité.

Max : Si tu aimes le Japon, l’art vivant, que tu es curieux, que tu aimes rire et voyager et surtout jouer sérieusement, fais !

Mycki : Aimer rire et faire rire, aimer jouer des personnages, aimer découvrir, aimer chercher, aimer créer, on pourrait résumer tout ça en une bonne raison : aimer partager.

Emeline : Il y en a tellement ! Je dirais apprendre à lâcher prise. C’est aussi l’art de l’instant où vous avez 5- 10 minutes maximum pour convaincre. Il faut plonger sans trop réfléchir (après avoir bien travaillé son histoire en amont, bien sûr !).

Représentation du 2 avril à Montpellier de Stéphane et ses disciples. ©Stéphane Ferrandez – Le Gang du Zabuton

Nous remercions à nouveau tout le Gang du Zabuton de nous avoir partagé leurs ressentis, expériences et savoirs concernant la pratique du rakugo. Toute l’équipe de Journal du Japon souhaite une très bonne continuation à Stéphane, Sandrine et leurs disciples aux talents indéniables.

Marie jenck

Si j'ai l'occasion de mettre en avant la licence Pokémon, l'univers de Lupin III plus connu sous le nom de Edgar de la Cambriole, l'amour des japonais pour la Normandie (et vice-versa) ou des sujets insolites ; comptez sur moi pour être au rendez-vous !

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