Voyage à Aomori – Sur les pas de Dazai

Cette année, les éditions Arléa n’ont pas fini de nous gâter ! Après un merveilleux livre sur les arbres de Nagasaki et un essai passionnant sur le fugu, c’est un récit de voyage poético-littéraire aux accents biographiques qui est sorti au mois de mai dernier. Sur les pas de Dazai, de Christian Merlhiot, nous propose une traversée du nord de l’archipel, à la découverte d’un auteur ô combien célèbre… Osamu Dazai !

L’enfant maudit de la littérature japonaise

Osamu Dazai (1909-1948), né Shuji Tsushima, vit le jour à Kanagi, petite ville de la préfecture d’Aomori. Auteur prolifique et figure tourmentée qui ne cesse de fasciner, ses œuvres mêlent constamment fiction et autobiographie, au point de dissoudre habilement la frontière entre ses personnages et lui-même. C’est sur les pas de cet homme aux multiples facettes que le cinéaste Christian Merlhiot a décidé, un jour d’automne, de se lancer.

Ce n’est pas mon auteur préféré mais j’en suis un lecteur assidu et je pense à lui souvent avec un mélange de sympathie et d’agacement. Son attitude parfois ridicule me fascine et me dérange. Un beau matin je suis parti sur ses pas. Pour chasser les fantômes et faire parler les lieux.

En effet, le fantôme de Dazai et ceux de ses proches flottent sur les pages comme autant d’invitations à observer le passage du temps. De villes en villes, de musées en mémoriaux et d’auberges en bureaux de tabac, l’auteur, Christian Merlhiot, traque la présence de Dazai dans tous les lieux qui l’ont accueilli. S’appuyant notamment sur le roman Retour à Tsugaru, il s’emploie à démêler les éléments biographiques des fantasmes de l’auteur japonais.

En filigrane se dessine l’histoire de la région, les spécificités locales, l’ambiance d’Aomori. Christian Merlhiot n’oublie pas de parler des Aïnous, ce peuple qui vivait au nord du Japon avant l’arrivée des colons japonais, et dont la langue subsiste encore aujourd’hui dans de nombreux noms de villes.

Dazai, sensible à l’histoire de ce peuple avant la colonisation japonaise, l’évoque à plusieurs reprises dans Tsugaru. Mais sa plus jeune fille, Tsushima Yûko, prendra quant à elle résolument part à la transmission de la culture aïnou, en publiant plusieurs récits traditionnels issus de la culture orale de ce peuple autochtone.

Notons que Yûko Tsushima choisira, comme son père, la voie de la littérature, avec des dizaines de romans, d’essais et de critiques à son actif, dont de nombreux ouvrages traduits en français. Citons notamment Tombent, tombent les gouttes d’argent – Chants du peuple aïnou et Femme qui court dans la montagne (réédition récente).

Un voyage en deux parties

La première partie du voyage de Christian Merlhiot, intitulé L’automne avec Yoko, est poursuivit par une seconde, entamée quelques mois plus tard : L’hiver avec Takashi. Comme les titres l’indiquent, l’auteur se rend à Tsugaru accompagné d’ami(e)s qui le guident parfois, se font compagnons de voyage au service de l’art. Dans son tout dernier chapitre – L’amitié – il écrit :

Sans que le projet soit énoncé, le voyage nous a forgé une quête commune confiée à l’entremise de l’art. Il a scellé notre union secrète dans la ferveur et les débordements d’un Autre.

Les rencontres – de celles qui relèvent de l’évidence ou au contraire du plus grand des hasards – parsèment l’ouvrage. Il y a d’abord cette femme, Yokono Chioko, lointaine descendante Dazai, qui tient un bureau de tabac dont les murs sont entièrement recouverts de photographies où apparaîssent l’écrivain nippon.

Les albums de Take ou de Chioko, les collections d’articles, de flyers et d’autocollants que l’on regarde au comptoir, éclairent les relations de la famille et des proches de Dazai après sa mort. Peu de légendes accompagnent ces images. On perçoit simplement les anniversaires à travers les yeux de ceux qui l’ont aimé.

Le patronyme originel de Dazai – Tsushima – est en réalité le nom du village dont sa famille est originaire, au sud de Kyôto. L’installation des Tushima à Tsugaru daterait en réalité du 16e siècle. En effet, à l’époque Edo, les commerçants et artisans avaient pour coutume d’utiliser « leurs marques commerciales ou leur raison sociale, à moins que ce ne soit le nom de leur quartier, comme une sorte de surnom apte à préciser leur nom personnel » (Emmanuel Lozerand). Leur nom commercial, Yamagen, désigne quant à lui le négoce de vêtement que les ancêtres de l’auteur ont ouvert à Kanagi. Le père de Dazai conservera ce nom pour sa propriété de banquier et grand propriétaire, construite au centre du village. Désormais transformée en musée, il est possible de la visiter afin de laisser libre cours à notre imagination pour nous représenter un Shûji Tsushima enfant, perdu dans cette immense demeure où vivaient une trentaine de personnes.

De Shûji Tsuhima à Osamu Dazai

« Mais comment se représenter Dazai enfant ? » s’interroge l’auteur. « Le petit Shûji qui joue devant les fourneaux est-il déjà Dazai Osamu que l’un des premiers textes à vingt-cinq ans désigne comme survivant ? » Au fil de la visite, le lecteur se surprend à chasser lui aussi les fantômes, les bribes d’enfance de cet homme qui n’aura eu de cesse de cacher des parts de lui-même au sein de ses fictions. L’architecture, la culture et l’histoire se mêlent dans cette bâtisse que nous avons la chance d’observer à travers les yeux de Christian Merlhiot.

(L)’expérience de Tsugaru subit un sérieux accroc en frôlant un réel jusque là recouvert par les mots. La maison d’enfance, le pavillon (…) la méridienne du salon à l’occidentale viennent contaminer l’innocente fiction littéraire, ce monde souverain où les mots agissent par images mentales interposées. Et ce phénomène de dépossession, cette hémorragie qui contamine le texte, c’est la maison de l’auteur qui en est l’épicentre. (…) Et face à cet assemblage approximatif, l’imagination du lecteur déploie son vertige obsessionnel.

Une autre rencontre marquante qui lui permettra de côtoyer un descendant de l’auteur japonais se produit lors de son deuxième voyage, en hiver. Pris d’une rage de dents, il consulte en urgence le premier dentiste venu. Après lui avoir fait remarquer qu’il portait le même nom de famille que l’auteur sur lequel il travaillait actuellement, le médecin annonce que son arrière-grand-mère n’était autre que la tante de Dazai, Kie, celle qui l’a élevé. Entre deux rendez-vous médicaux, ils se retrouvent en tête-à-tête pour discuter de Dazai. Lorsqu’on lui demande ce que l’on pense de l’auteur dans la famille, le dentiste répond que cinquante ans s’étant écoulés, ils ont réussi à lui pardonner et à « prendre conscience de sa grandeur ».

Au fil de ce voyage, Christian Merlhiot évoque également la marchandisation capitaliste qui s’est créée autour de la figure de l’écrivain maudit, particulièrement dans le village natal de l’auteur où des alcools étiquetés à l’effigie de Dazai sont proposés à côté de parts de castella en forme de livre.

Elles sont accommodées d’une photo de Dazai et du titre de l’un de ses romans, au choix La Déchéance d’un homme ou Cours Melos. Pour quelques centimes de plus, ce précieux gâteau est vendu dans une boîte qui permet de le ranger verticalement comme les livres d’une bibliothèque. (…) Posséder un livre-gâteau de Dazai c’est assurément, fût-ce de son texte le plus désespéré, mettre la littérature à distance du réel et accepter de déléguer aux clowns et aux bouffons l’expression tragique de notre existence.

Hirosaki, la ville qui forma Dazai

Le long voyage se termine à Hirosaki, là où Dazai aura fait ses débuts dans le milieu littéraire et politique, là où il se sera forgé pour le meilleur et pour le pire. Sa première tentative de suicide médicamenteuse aura également lieu dans cette ville, dû à son sentiment d’impuissance et le tiraillement qu’il éprouve face aux problèmes de classes sociales.

Je ne faisais pas partie du prolétariat. J’étais de ceux qu’on envoie à la guillotine. J’étais un étudiant de dix-neuf ans. Dans ma classe, je me drapais dans une superbe solitude. Il n’y avait rien d’autre à faire, pensais-je, que de mourir. J’avalai une quantité de somnifères, mais la mort ne vint pas.

Ici, Christian Merlhiot retrace également l’histoire de cette Ville Château et ancienne capitale du fief de Tsugaru. Les vergers, la neige, les bâtiments historiques, les musées, la Maison des études de Osamu Dazai où est reconstituée la chambre de ce dernier, le parc du château… Christian Merlhiot nous prête son regard et nous donne plus que jamais envie de nous lancer à notre tour sur les pas des écrivains que l’on admire.

Photo de manato kudo sur Unsplash

Un cours chapitre additionnel, Trois faucons, fait une légère entorse à Tsugaru pour aller observer un pan davantage méconnu de Dazai : son travail de peintre. C’est près de Tokyo, dans la ville de Mitaka, là où il vécu ses dernières années et où réside sa tombe (au Zenrin-ji), que sont exposées ses toiles. Le Salon littéraire Dazai Osamu, à quelques pas du cimetière, rassemble des centaines d’ouvrages : œuvres de l’auteur, revues locales, études universitaires à son sujet, fac-similés de manuscrits, catalogues d’expositions… Enfin, c’est dans la galerie municipale, où la maisonnette de Dazai est reconstituée sommairement, que se trouvent plusieurs toiles peintes par l’auteur maudit. Si la première impression de Christian Merlhiot est plutôt décevante, il ne manque pas de décrire et d’analyser les tableaux de l’auteur japonais.

C’est donc une même impulsion vers les opposés qui dirige la plume et le pinceau. Et il appartient au lecteur de ses romans comme au spectateur de ses tableaux, d’appréhender la tension qui maintient ces présences instables dans le fragile équilibre de la vie.

Tout à la fois essai et récit de voyage, ce livre attend de pied ferme les amoureux du Japon et les passionnés de littérature, qui y trouveront une échappée aussi fascinante que poétique sur les traces d’un auteur qui ne cesse de fasciner.

Nina Le Flohic

Traductrice japonais-français et grande lectrice passionnée par le Japon depuis ma plus tendre enfance, j'ai eu notamment l'occasion d'effectuer, au cours de mes études, des recherches dans le domaine de la littérature japonaise. Je suis très heureuse de pouvoir partager avec vous mes coups de cœur et expériences à travers divers articles, que ce soit dans les rubriques littérature, tourisme ou musique ! N'hésitez surtout pas à me laisser vos questions ou avis en commentaire... J'y répondrais toujours avec grand plaisir.

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