Chiune Sugihara, le diplomate japonais qui sauva des milliers de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale

Chiune Sugihara, un diplomate en poste en Lituanie, a sauvé des milliers de Juifs au début de la Seconde Guerre mondiale. À l’occasion du 40e anniversaire de sa mort, le 31 juillet 1986, retour sur le destin méconnu de celui qui est surnommé le « Schindler japonais ».

Oskar Schindler, un industriel allemand, a sauvé plus de 1 000 Juifs pendant la Shoah. Ses actions ont été rendues célèbres par le roman La Liste de Schindler, et surtout, son adaptation au cinéma par Steven Spielberg en 1993. Mais saviez-vous qu’un diplomate japonais avait lui aussi sauvé des milliers de Juifs au début de la Seconde Guerre mondiale, avant de tomber dans l’oubli pendant plusieurs décennies ?

Originaire de la préfecture de Gifu, au centre du Japon, Chiune (Sempô) Sugihara a rapidement envie de voir du pays. En 1919, il rejoint Harbin, en Mandchourie. La ville est le siège d’un centre de formation japonais sur la jeune Union soviétique toute proche. Sugihara y apprend le maniement des armes et le russe. Fort de cette expérience, il est officiellement recruté par le ministère des Affaires étrangères en tant que diplomate. Pendant plusieurs années, il est marié à une Russe, Klaudia. À la même époque, il se convertit aussi à l’orthodoxie russe.

Portrait de Chiune Sugihara en noir et blanc, de face et assis à un bureau, tenant un livre ouvert.
Chiune Sugihara (Wikimedia Commons)

En tant que fonctionnaire japonais basé en Mandchourie, le rôle de Chiune Sugihara est multiforme : diplomate, mais aussi espion. La région attise les convoitises du Japon, dont l’armée finit par organiser l’incident de Mukden en septembre 1931. Accusant les Chinois d’avoir perpétré un attentat contre le chemin de fer, les Japonais envahissent la Mandchourie et créent l’État fantoche du Mandchoukouo en 1932.

Il faut noter que Harbin, devenue un refuge de Russes blancs après la guerre civile (1917-1921), abritait à l’époque une communauté juive significative d’environ 10 000 personnes. Il est probable que Sugihara a rencontré des Juifs pour la première fois et a pu être sensibilisé aux persécutions dont ils étaient victimes pendant cette période.

Contrevenir aux ordres pour sauver des vies

Après un passage en Finlande, Sugihara est finalement envoyé en Lituanie à l’automne 1939 en tant que vice-consul basé à Kovno (ancienne capitale, aujourd’hui appelée Kaunas). Il comprend rapidement que son véritable donneur d’ordres n’est plus le ministère des Affaires étrangères, mais l’armée : son rôle est de surveiller les mouvements de troupes allemands et soviétiques à la frontière est.

Quand la Pologne est envahie en septembre 1939, la Lituanie, encerclée par l’Allemagne et l’URSS, craint de subir le même sort. Pris en étau, des dizaines de milliers de Juifs, majoritairement des réfugiés polonais, cherchent à quitter le pays. Mais les portes de sortie se ferment les unes après les autres.

Alors que plus aucun pays n’accorde de visa d’immigration, une seule option subsiste : obtenir un visa de transit pour des pays intermédiaires comme le Japon. Un tel document permet ensuite de se rendre aux États-Unis, en Amérique latine, ou encore dans les colonies néerlandaises de Curaçao et du Suriname, qui n’exigent pas de visa. En théorie, de tels laissez-passer ne peuvent être délivrés qu’à condition d’avoir déjà un visa pour la destination finale.

Quand les premières demandes de visa lui parviennent, Sugihara demande d’abord des instructions à ses supérieurs à Tokyo. Ces derniers, accaparés par la situation explosive en Mandchourie, tardent à lui répondre. Finalement, frappé par la détresse des réfugiés, le diplomate prend unilatéralement la décision d’accorder des visas de transit. Plusieurs semaines après, quand le ministère avertit explicitement Sugihara d’arrêter d’accorder des visas aux personnes qui ne disposent pas de documents pour le pays final, il choisit de contrevenir à ces instructions.

Photocopie d'un passeport ouvert sur une double page, comportant des tampons consulaires et des informations relatives à des voyages effectués dans les années 1940 par un réfugié.
Visa de Chiune Sugihara à Kaunas en Lituanie, daté du 22 août 1940 sur le passeport d’un Tchèque échappé de Pologne en 1939 et réfugié en Lituanie (Wikimedia Commons)

À l’été 1940, la poigne soviétique se resserre : la Lituanie est envahie. Le consulat japonais est assailli par les réfugiés, attirés par le bouche-à-oreille ; le consulat américain vient de fermer ses portes, le Japon est désormais la seule option pour quitter le pays. Sugihara continue de signer, 18 à 20 heures par jour, des centaines de visas. Il reconnaîtra plus tard que de nombreux réfugiés n’avaient pas de papiers d’identité dignes de ce nom (faux passeports, sauf-conduits de Nansen pour les apatrides…) mais qu’il octroyait les laissez-passer malgré tout.

À la fermeture du consulat japonais, le 4 septembre 1940, Chiune Sugihara avait accordé plus de 2 000 visas de transit. En incluant les ayants-droits, cela représente entre 6 000 et 10 000 personnes.

Fin septembre 1940, l’Allemagne, l’Italie et le Japon proclament officiellement leur alliance, connue sous le nom de l’Axe. Une entente qui vient compléter le pacte de non-agression germano-soviétique, signé en août 1939. Quelques mois plus tard, l’Allemagne se retourne contre l’URSS et envahit la Lituanie en juin 1941. Plus de 80 % des Juifs demeurés en Lituanie seront exterminés.

Après Kovno

Après son départ de Lituanie, Chiune Sugihara échappe inexplicablement aux sanctions malgré le fait d’avoir contrevenu aux ordres de son ministère. Il est envoyé à Prague, en Tchécoslovaquie, puis à Bucarest, en Roumanie. Arrêté par les Soviétiques à la fin de la guerre, il est incarcéré dans un camp de prisonniers avant d’être rapatrié au Japon en 1947. Là, il est forcé de remettre sa démission au ministère des Affaires étrangères. Il est difficile de dire si cette condamnation est liée à son insubordination en Lituanie ou simplement à l’épuration dans le contexte de l’occupation américaine.

Sa carrière diplomatique terminée, Sugihara vit de petits boulots. Il s’expatrie ensuite en Russie en 1960, où il travaille pendant quinze ans pour une entreprise japonaise. En 1975, il revient au Japon, où il décède finalement le 31 juillet 1986.

Une reconnaissance tardive

Ce n’est qu’au début des années 1980 que ses actions héroïques commencent à refaire surface. Sous la pression de survivants ayant bénéficié de ses visas, Chiune Sugihara est finalement reconnu comme « Juste parmi les nations » par le Yad Vashem, le mémorial israélien construit en souvenir des victimes de la Shoah. Cette distinction ne survient qu’en 1984, seulement deux ans avant sa mort.

Scène de foule. A droite, des photographes immortalisent des visiteurs pour célébrer l'ouverture d'une rue au nom de Chiune Sugihara. En arrière-plan, des drapeaux japonais et israélien ainsi qu'un panneau en hébreu.
Inauguration en 2016 de la rue Chiune Sugihara à Netanya, en Israël (Wikimedia Commons)

Aujourd’hui, plusieurs rues portent son nom en Israël, mais également en Lituanie et au Japon. En 2015, le film Persona Non Grata, réalisé par Cellin Gluck, retrace le parcours du diplomate avec Toshiaki Karasawa (20th Century Boys, Like a Dragon: Yakuza) dans le rôle-titre.

Surnommé le « Schindler japonais », Chiune Sugihara n’a pas connu la postérité de son homologue allemand. Quatre décennies après sa mort, son héritage reste fragile, comme en témoigne la dégradation d’un monument à sa mémoire à Los Angeles en février 2026.

Pour en savoir plus

« Chiune Sugihara, consul japonais à Kovno », Yad Vashem : https://www.yadvashem.org/fr/justes/histoires/sugihara.html

Hillel Levine. In search of Sugihara: The elusive Japanese diplomat who risked his life to rescue 10,000 Jews from the Holocaust. Free Press, 1996.

Clément Dupuis

Japonophone, j'ai eu l'occasion de partir en échange universitaire à Okinawa, au sud du Japon. Je suis tombé amoureux de cette région, au point de produire le podcast "Fascinant Okinawa" autour de son histoire et de sa culture. J'ai également travaillé 3 ans et demi au bureau du CNRS à Tokyo, une expérience qui m'a donné envie de partager avec le public les "success stories" de la collaboration scientifique franco-japonaise. Enfin, je suis un grand lecteur et vous proposerai à l'occasion des articles sur ce thème!

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