Strange pictures, un inferno japonais plus noir que noir
Dernier né de l’écrivain japonais Uketsu, à qui l’on doit déjà Strange Buildings et Strange Houses, le nouveau Strange pictures casse, une fois de plus, les codes du genre romanesque policier. Plus qu’un thriller, un récit psychologique et noir ou plus qu’une classique histoire à énigmes, l’œuvre est tout ça à la fois. Avec une patte bien nipponne, elle va au-delà des mots et des lettres, dans un enfer construit façon puzzle. Découverte d’un titre macabrement bien élaboré, comme un cadavre exquis.
Mener l’enquête !
En quelques pages à peine, le masqué Uketsu réussit à surpasser le premier des auteurs de roman à énigme, Edgar Allan Poe, et son Double assassinat dans la rue Morgue. Prenant comme base un cours universitaire et un dessin, l’auteur japonais dévoile la meurtrière, la victime et le mobile du meurtre. Un blog inquiétant, un enfant qui disparait, un cadavre massacré, une jeune fille dans un centre de redressement… Tous ces éléments, socle du résumé, qui essaiment Strange Pictures, rendent complexe le dénouement du récit aux fils multiples. Il faut mener l’enquête, poursuivre la lecture. C’est le maître mot du livre.
En un prologue et cinq chapitres, Uketsu ne propose pas simplement un ouvrage commercial, qui l’est assurément, mais une véritable histoire, à la limite du jamais vu. Au fil des pages, les enquêteurs sont autant les personnages que le lectorat. Dans le premier chapitre, par exemple, ce dernier va tenter de déceler le mystère qui entoure un blog tenu par un père de famille, en même temps que les deux étudiants, Shûhei Sakaki et Kurihara. Pourtant, ironie du sort ou subterfuge de son auteur, l’assemblage des pièces est un infernal début… de la fin. Et le résultat est, pour le moins, imprévisible, brouillant les pistes, même pour le plus alerte des lecteurs.



(Sous-)genres, personnages et autres facettes.
Telle une spirale infernale, Strange pictures fait se croiser les genres et ses sous-genres. Par son découpage en chapitre, le roman d’Uketsu a tout d’une pièce en cinq actes. Le prologue, lui, fait office d’aparté. Par la multitude de ses ambiances, l’histoire surfe sur plusieurs vagues, mêlant du noir, du psychologique et du thriller. Les preuves, qui se manifestent au moyen de liaisons de dessins, de croisements de textes, rendent le récit d’autant plus difficile à cerner. Sans compter des croquis, des agendas, des contenus de blog et des caractères japonais, que l’on retrouve aussi. C’est l’enfer (policier)… d’Uketsu !


Dans chaque chapitre, telle une polysémie, les personnages ont une place plus que centrale. La première, Naomi Konno-Miura, a tué sa mère quand elle était enfant et cache de bien sombres secrets depuis ce temps. Yoshiaru Miura, lui, est un professeur d’arts exigeant et un père imposant ses loisirs à sa famille. Il y aussi le petit Yûta Konno, qui a perdu ses parents sans même les connaître et qui vit, depuis, avec une grand-mère qui n’aime pas être considérée comme telle.
Qu’à cela ne tienne, gare à ceux qui catégoriseraient ces personnages, qui portent leur point de vue à chaque chapitre, à l’image de contes Disney. Au contraire, ils cachent tous sans exception, un mauvais côté, au fur et à mesure qu’on les découvre, même le plus bon d’entre eux. Et le lecteur, lui, compatit pour chacun d’entre eux, même le meurtrier.
Le manga prend ses libertés
À contre-courant de l’œuvre originale, le manga s’émancipe de la structure initiale du récit et de certains de ses éléments. L’imagerie, notamment, joue pour beaucoup dans cette liberté. Le prologue n’a plus de place à part et se fond dans la narration. Et un des étudiants, assistant au cours de psychologie, sera le même qui analysera un blog douteux avec son camarade.
Essence même du format manga, chaque personnage a un visage et un corps, de telle façon que le lecteur n’a plus besoin de les imaginer au-delà des dessins intégrés au récit. Seuls les yeux sont absents de certains d’entre eux, comme pour marquer le mystère autour de leur identité. Autre signe d’émancipation : certains lieux sont déplacés dans la trame du récit manga, comparé au livre. La scène du réfectoire, par exemple, est introduite bien avant celle du déchiffrage final des dessins, et non juste avant.



De même, la première analyse, par l’étudiant, a lieu en cours et non dans sa chambre. La temporalité, elle, fait que le premier chapitre ne dure qu’une journée, contre deux dans le livre. Enfin, au niveau de sa structure, chaque tome du manga correspond à un chapitre du roman. À l’exception du premier, qui comprend le prologue, le premier chapitre et le début du deuxième.
Une version épurée
Pour les non-lecteurs du roman, la version manga rend l’histoire plus accessible et facile à lire et comprendre. Parce que les images viennent remplacer les mots et en réduire l’usage. Les codes classiques du roman policier mis de côté, on comprend mieux la trame et sa progression. L’immersion est, de facto, plus facile et directe qu’elle ne l’était déjà pour l’ouvrage original, plus fluide, aussi, et plus étalée enfin, puisque le récit est réparti sur quatre tomes (pour le moment, NDLR).
Au final, en un roman, Uketsu réussit à renouveler tout un genre, pour un produit littéraire abouti. Déjouant les codes, jusqu’à la fin, l’auteur brouille toutes les pistes, sème le doute chez le lectorat-enquêteur, l’amenant à refuser la réalité : il connaît déjà le dénouement de l’histoire et l’identité du meurtrier. Pour autant, chose exceptionnelle peut-être, on ne peut s’empêcher la lecture, car on souhaite être l’enquêteur de cette affaire policière haletante. Enfin, son adaptation en manga prouve que le récit policier n’est pas que textuel, il est aussi visuel. Et on le lit encore plus facilement… Comme si on voyait un film de cinéma.
