[Interview] Guilt|Pleasure : le duo choc du boy’s love ?

In These Words © 2011 Guilt|Pleasure by Libre Publishing Co., Ltd..Le boy’s love est un genre où l’on rencontre encore beaucoup de stéréotypes. A l’instar du shôjo romantique, il est souvent représenté par des situations maintes fois rencontrées ailleurs, par des personnages possédant des caractères déjà vus… et il est donc régi par ces codes propres. Il n’est pas rare, cela dit, de voir des histoires qui envoient valdinguer les clichés à l’autre bout de la table, pour imposer leurs propres règles. Dans le genre, In These Words du duo Guilt|Pleasure a totalement fait mouche en nous faisant découvrir un yaoi d’une toute autre espèce. Un ovni.

Journal du Japon a eu la chance de pouvoir interroger les deux auteures à l’origine de l’œuvre, Jun Togai et Narcissus, qui étaient invitées par les éditions Taifu lors de Japan Expo 2015.

 

Mais avant, un petit rappel s’impose. Guilt|Pleasure est donc composé de Jun Togai (ou Jo Chen, de son nom d’illustrateur) au dessin et de Narcissus en tant que scénariste. Leur oeuvre principale In These Words est une histoire qui est parue d’abord sur internet, et qui forte de son succès paraît ensuite en version papier dans plusieurs recoins de la planète tels que la Corée ou la Chine. Le récit fait ses premiers pas chez nous grâce aux éditions Taifu qui nous la présente lors dès Japan Expo 2014 et sous une édition limitée. Aujourd’hui, les aventures du psychologue Katsuya et du tueur en série Shinohara n’en finissent plus de faire couler de l’encre, et la sortie du tome 2 ce 24 septembre tombe à point nommé pour en savoir plus sur ces auteurs…

 

Avant le duo, la rencontre.

Journal du Japon : Comment en êtes-vous venues à travailler ensemble et à créer ce cercle ?

Narcissus : Nous nous sommes plus ou moins retrouvées à travailler ensemble sur un projet de fan. Quelque chose que l’on fait après une journée de travail, pour s’amuser. La façon dont In These Words a évolué, et ce depuis le premier chapitre, nous a surprises. Nous voulions sincèrement ne créer qu’un petit quelque chose qui nous permettrait de mettre un peu d’argent de côté pour qu’on puisse prendre des vacances chaque année. 

Jun Togai : Je n’en pouvais plus de toujours faire la même chose, c’est-à-dire dessiner des couvertures de bande dessinée pendant plus de dix ans. J’ai toujours préféré les intérieurs. J’ai eu quelques offres et j’en ai accepté quelques-unes, mais j’ai trouvé qu’il était difficile d’apprécier le dessin des intérieurs avec des scénaristes occidentaux. Il y a un processus bien établi sur la façon de faire les choses et l’artiste n’a pas assez de liberté pour se projeter dans une histoire ou des personnages qui ne sont pas… eh bien, les leurs. Et donc, j’ai formé G│P pour disposer de cette liberté de dessin et ainsi créer ce que je voulais, durant les moments de creux quand je ne travaille pas sur les scènes des bandes dessinées. Ça a commencé comme une catharsis pour nous deux. 

In These Words © 2011 Guilt|Pleasure by Libre Publishing Co., Ltd..Pouvez-vous nous dire quelle est la qualité professionnelle ou artistique que vous aimez chez l’autre ? 

Jun Togai : La capacité de Narcissus qui me laisse avoir assez d’espace pour m’exprimer en tant qu’artiste. C’était quelque chose de radicalement différent du temps où je travaillais dans la bande dessinée et où l’on me dictait quel personnage dessiner. J’avais la possibilité de présenter des idées, mais elles devaient correspondre à la volonté du client. J’ai travaillé avec des scripts et les auteurs étaient très précis sur la façon dont ILS envisageaient chaque case. Donc j’avais l’impression de ne pas fournir de véritable apport artistique. Travailler en tant que partenaire dans G│P m’a donné la liberté de créer ma propre vision, mais aussi, Narcissus me laisse une large toile sur laquelle je peux projeter ce que je veux faire. 

Narcissus : Bien que je n’ai pas intégré G│P pour devenir un auteur professionnel… en fait, je ne pense toujours pas en être un, je suis vraiment chanceuse d’avoir quelqu’un comme Jo comme partenaire. Combien de personnes peuvent réellement dire « Hé, Jo Chen dessine tout ce que je griffonne » ? (Rires) Ce que j’ai trouvé surprenant, et je le pense avec toute mon affection, c’est qu’il est incroyablement facile de travailler avec Jun Togai. J’ai travaillé avec d’autres artistes auparavant pour des projets de fan et ils avaient toujours ce besoin de contrôler chaque aspect de la création à certains moments. J’étais écartée du projet une fois que j’avais soumis le script et on ne me montrait rien tant que les pages n’étaient pas dessinées et encrées. Avec Jun Togai, je suis impliquée dans chaque étape. Elle me montre également le chara design pour voir de quelle façon ils sont façonnés. Elle me permet de débattre de ce qu’elle me présente et m’y encourage. Donc en ce qui concerne le travail, nous sommes extrêmement compatibles, professionnellement et artistiquement. 

 

In these Words : un scénario qui détonne  

In These Words est un mélange de thriller et de boy’s love avec de l’excitation, du suspense et un sentiment de danger omniprésent. C’est très original comparé à tout le genre du boy’s Love. D’où vient votre inspiration ? 

Narcissus : Écrire ce genre est tout naturel pour moi, en raison de mon expérience passée dans les forces de l’ordre. Quand j’étais policière, j’ai étudié la psychologie criminelle et la victimologie. J’avais l’ambition de devenir enquêtrice. En deux mots, j’ai décidé de ne pas rester dans les forces de l’ordre après près de onze ans. Et donc, on s’attend à ce que j’écrive des choses que je connais pour que les personnages et les situations semblent plus réalistes. 

Jun Togai : Pour ma part, je préfère les éléments matures et plus sombres des drames criminels. Donc quand j’ai lu le premier script d’ITW, j’ai pris un instant pour l’apprécier. Nous pensons toutes les deux être des fujoshis (public féminin fan de boy’s love et/ou yaoi, ndlr). Ça nous convient bien de remplir le monde que nous créons avec des hommes séduisants. C’est une motivation supplémentaire de voir de beaux hommes souffrir (Rires).

Quels sont les films ou les livres (bandes dessinées, mangas, romans…) qui vous inspirent en général pour créer votre univers ? Y a-t-il un travail spécifique qui vous laisse une forte impression ? 

Narcissus : Avant, j’écrivais des fanfics et j’avais des projets avec des amis dans différents fandom. C’est une chose de s’amuser dans un fandom établi avec d’autres fans. Cependant, je pense que Jo et moi avions très envie de créer notre propre univers pour que nous puissions faire nos propres règles et créer nos propres personnages juste pour voir si on en était capable.                                   

Jun Togai : Pendant plus de dix ans, j’ai dû remplir des commandes de création de couvertures basées sur l’univers et les personnages de quelqu’un d’autre. Nombreux sont ceux qui aiment Buffy ou Marvel et qui peuvent mettre le nom de « Jo Chen » dessus, mais je voulais aussi avoir mon univers. Travailler avec les personnages d’autres personnes est comme avoir une barrière invisible en face de soi. Parfois, je me demande si, lorsqu’un fan vient à la Comic Con et qu’il me dit qu’il apprécie mon travail, c’est parce que je l’ai fait ou parce que c’était le personnage qu’il aime que j’ai dessiné. 

Et donc, je voulais concevoir et créer des personnages conformes à ma vision. Ainsi, je pourrais vraiment avoir l’impression que quelque chose est à moi. 

In These Words © 2011 Guilt|Pleasure by Libre Publishing Co., Ltd..

L’histoire se concentre essentiellement sur la psychologie des personnages. Qu’est-ce qui vous inspire pour les créer ainsi ? 

Narcissus : C’est grâce à mes études. J’aime beaucoup ce sujet. 

Katsuya est un homme calme et érudit tandis que Shinohara est redoutable et machiavélique. Tout les oppose, pourtant à la fin du premier volume vous annoncez un peu de romance dans les prochains chapitres même si cela semble impossible au vu de leur rencontre… Comment décririez-vous la personnalité des personnages et l’évolution de leur relation ? Celle-ci va-t-elle rester dure et malsaine durant la série ?                        

Jun Togai : (Rires) On dirait que vous n’avez lu que le volume 1 et que vous n’avez pas encore rencontré les vrais Katsuya et Shinohara. Donc, nous n’allons pas vous gâcher la réponse et nous allons vous laisser le découvrir dans le volume 2. 

Vous avez récemment annoncé que la série serait plutôt longue, avec cinq ou six volumes. Avez-vous déjà planifié la fin ? La série restera-t-elle un thriller ou est-ce qu’elle sera mélangée à d’autres genres ?           

Narcissus : J’ai écrit la fin avant que le volume 1 sorte. Et oui, ce sera toujours le même genre. Les aspects amoureux et romantiques de l’histoire sont seulement des notes à part. En fait, nous ne pouvons pas dire quelle sera la longueur de la série puisqu’il y a encore beaucoup de parties qui n’ont pas encore été écrites. 

 

In These Words © 2011 Guilt|Pleasure by Libre Publishing Co., Ltd..Un graphisme réaliste et frappant

Le style de Jun Togai est vraiment original avec un réalisme saisissant. Vos personnages sont dessinés de façon très masculine. Vous avez un style entre le manga et le comics, mais parfois cela ressemble à des peintures. Quels outils utilisez-vous ? 

Jun Togai : Sur papier, j’utilise un crayon pour le croquis des scènes puis un stylo pour encrer. Ensuite, je scanne chaque page et utilise Photoshop et une tablette Wacom pour ombrer et assembler les pages. 

Comment avez-vous conçu vos personnages ? 

Jun Togai : J’ai simplement imaginé ce à quoi le personnage pourrait ressembler pendant que je lisais l’histoire pour la première fois. Narcissus n’écrit habituellement pas de descriptions détaillées alors je me base sur la seule voix du dialogue. Lorsque j’ai fini, je passe mon croquis à Narcissus et vois si sa vision est similaire à la mienne. Parfois, j’obtiens le bon résultat du premier coup. Parfois, il faut que je refasse quelques brouillons jusqu’à ce que nous soyons toutes les deux satisfaites. 

Apparemment, l’histoire n’a aucune sorte de censure, que ce soit pour les scènes de sexe ou celles plus trash (viol, torture…). Pourquoi avez-vous choisi de les montrer ainsi ? Y a-t-il quelques limites sur ce que vous voulez montrer ? 

Jun Togai : En fait, pourquoi une scène qui dépeint la réalité de la violence serait considérée comme « trash » si elle est là pour donner une réaction viscérale contre le crime en lui-même. J’ai regardé Mad Max : Fury Road récemment et l’ensemble du film pourrait être considéré comme une longue série de violence. Mais il est nécessaire de montrer la contre-utopie et les conflits externes que les personnages affrontent et, éventuellement, surmontent. Si la violence elle-même n’est pas montrée et qu’on ne fait qu’en parler, on ne serait pas autant affecté. Le lecteur ne serait pas pris dans l’histoire et ne ressentirait pas ce qu’il doit sentir pour être plongé dans l’histoire comme une partie de son expérience. 

Pour ITW, je pense que c’est pour la même raison et de la même façon que la violence est dépeinte. 

 

Dans le yaoi en général… 

In These Words © 2011 Guilt|Pleasure by Libre Publishing Co., Ltd..En France, nous ne connaissons que votre œuvre In These Words, qui se détache complètement des autres boy’s Love classiques (chara-design plus féminin, les seme et uke sont clairement représentés, la fin est prévisible…). Aviez-vous l’intention de vous éloigner des clichés habituels du boy’s Love ? Essayez-vous de cibler un autre public étant donné que votre série est plus mature ? 

Narcissus : Pas du tout. C’est simplement que ce thème nous attire. Nous avons toutes deux lu les BL que vous décrivez quand nous étions plus jeunes, mais nous avons effectivement passé l’âge pour certains genres. Donc nous avons fait le BL que nous voulions lire à notre âge. Nous n’avons pas fondé G│P avec l’intention de passer pro. Nous avons formé une équipe pour faire un travail qui nous plaisait. Nous sommes toutes les deux extrêmement chanceuses d’avoir ce lectorat qui nous a permis de passer pro.                                     

In These Words est vraiment très différent des autres yaoi qui sont toujours définis par beaucoup de codes et de stéréotypes. Si vous lisez des yaoi, qu’est-ce que vous aimeriez y voir ? À l’inverse, qu’est-ce qui vous énerve dans les yaoi ? 

Narcissus : Pour être honnêtes, nous ne nous préoccupons pas vraiment des standards du yaoi et du BL. S’il y a un marché pour ces séries et qu’elles rendent les gens heureux, alors ainsi soit-il. Il est inutile d’être irrité par ce que les autres font quand nous jouons dans la même cour. Je suis sûre que nous avons aussi beaucoup de fans de BL qui n’aiment pas ITW.               

Que pensez-vous du yaoi de nos jours par rapport aux autres genres ?                               

Narcissus : C’est juste un autre genre. Un autre travail. Ce n’est pas plus ou moins valorisant de faire un genre ou un autre. Nous ne sommes pas là pour faire une déclaration sociale. C’est un travail que nous apprécions tout simplement et nous sommes très heureuses d’avoir un public qui l’aime également. 

In These Words © 2011 Guilt|Pleasure by Libre Publishing Co., Ltd..

 

In These Words, mais pas que…

Vous avez récemment illustré une histoire de Ranpo Edogawa, qui est spécialisé dans la fiction criminelle. Comment est né ce projet ? Qu’avez-vous apprécié dans ce projet ?                                                            

Jun Togai : Le travail m’a été proposé par le président d’Animate qui un fan des romans classiques. Je l’ai pris comme un élément intéressant, histoire de faire quelque chose de différent. J’aime le genre que Ranpo écrit donc ça me convenait parfaitement.

Avez-vous d’autres projets ensemble ? Si oui, est-ce que ce sera le même genre qu’In These Words ? 

Narcissus : Nous avons plusieurs autres projets déjà en cours d’élaboration. Quelques-uns déjà publiés d’autres toujours en cours. Nous ne voulons pas nous cantonner à un seul projet, même si nous adorons ITW. Jo et moi-même avons besoin d’un changement constant pour conserver notre motivation et nos idées fraîches. 

Jun Togai : Un peu de romance. Un mignon petit gag. Des choses très dérangeantes. Un peu de science-fiction. J’aime le challenge de la conception de personnages et du dessin de scénarios qui n’apparaîtront pas dans ITW. 

Je pense que nous avons toutes les deux le même besoin de nous réinventer ou nous finirions par seulement faire une chose pendant dix ans et démissionner juste après, car nous aurions trop pris l’habitude de faire la même chose tout le temps.

Nul doute que les habitués du genre boy’s love se seront déjà laissés séduire par l’originalité de In These Words et du travail que nous propose les deux auteures. Mais la singularité du titre appelle à être connue et reconnue par un plus large public, tant par son style graphique unique que par son scénario incroyablement sombre. On a en tout cas hâte de découvrir la suite, ainsi que les autres projets du duo. En attendant, rendez-vous dans vos librairies favorites pour la sortie du tome 2 !

Si vous souhaitez suivre les auteures, vous pouvez les retrouver sur leur Twitter respectifs (Jun Togai et Narcissus) ou bien sur leur site Guilt Pleasure. Retrouvez également la critique de l’oeuvre chez notre partenaire Paoru.fr !

Un grand merci à Jun Togai et Narcissus pour avoir répondu à nos questions, ainsi qu’aux éditions Taifu pour l’organisation de cette interview. Propos recuillis par Audrey Barzilaï et Marion Aujeu.

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3 réponses

  1. 25 février 2016

    […] en essayant de s’orienter vers la qualité plus que la quantité, avec des titres comme In These Words pour le yaoi ou Citrus pour le Yuri. On notera aussi le retour de la collection Hentai sans […]

  2. 18 mai 2016

    […] et très musclés.Pour en savoir plus sur l’univers du yaoi, nous vous invitons à lire notre interview des auteures d’In This Words réalisée à Japan Expo 2015, et notre critique de 10 Count de […]

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