[Manga] Sukedachi 09 : œil pour œil… et mort pour mort !

La peine de mort est une thématique un peu particulière du manga. Tout d’abord parce que France et Japon sont en désaccords sur la question, ce qui a pour conséquence de jeter les projecteurs sur tous les mangas qui s’en emparent et qui sont publiés dans l’hexagone. On se souvient comment Ikigami, préavis de mort, avait suscité l’intérêt des lecteurs en réinventant le concept… C’est aujourd’hui au tour de Sukedaichi 09, publié par Kurokawa depuis début juin, de prendre le sujet par un nouvel angle, en le mélangeant à la célèbre loi du Talion : le meurtrier mourra de la même façon qu’il a commis son crime.

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À l’occasion de la sortie du second tome, le 8 septembre dernier, Journal du Japon braque donc les projecteurs sur ce titre sous la plume d’un mangaka qui ne vous est certainement pas inconnu : Seishi KISHIMOTO, le célèbre frère de l’auteur de Naruto, que nous suivons depuis quelques temps. Peine de mort, vengeance sanglante et auteur en quête d’identité : c’est donc tout un programme !

Où s’arrête la justice et où commence la vengeance ?

Les Sukedachi (les « lames qui aident ») sont des guerriers aux origines féodales qui étaient employés par ceux qui désiraient régler leur compte eux-mêmes ou obtenir réparation. Qu’ils soient considérés comme des mercenaires ou plutôt des bras armés de la justice, leurs missions n’avaient plus lieu d’être depuis le début du XXe siècle et ils étaient tombés dans l’oubli. Mais c’est sans compter sur une criminalité galopante et un Japon désemparé face à ce sursaut de violence. Le Pays décide alors de déterrer une ancienne loi japonaise et de la remettre au goût du jour, sous le nom de « Loi de Réparation ». Celle-ci permet, à la demande des proches des victimes d’un meurtrier, d’exécuter ce dernier de la même façon qu’il a commis son crime.

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Les Sukedachi sont alors de retour, et c’est une nouvelle unité spéciale de la police qui prend forme. Composé de neuf membres, c’est elle qui est chargée d’exécuter les sentences. Empathiques et souvent ex-victimes d’un meurtrier sanguinaire, ils partagent la douleur des familles des victimes et tentent de mener à bien la mission qu’on leur confie : brûler un pyromane, écraser un chauffard… Tout ceci parait simple mais chaque Sukedachi n’a pas le droit au doute et encore moins à l’erreur. En effet, les victimes assistent en direct à l’exécution et si jamais le meurtrier, libre de se défendre, parvient à vaincre le guerrier vengeur, il gagne 3 ans de sursis et une mort douce…

Mais même si la condamnation se déroule comme prévu, est-ce que cette exécution barbare n’est pas, elle aussi, un crime ?

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Œil pour œil, dent pour dent (Lévitique, XXIV, 17-23)

La peine de mort est une quasi-tradition au Japon, surtout en temps de guerre, et fait partie de la constitution nippone depuis 1948, avec la pendaison comme méthode officielle depuis 1955. Pour autant l’opinion nationale (et la pression internationale) relance régulièrement le débat, mais la réponse semble toujours la même : le gouvernement japonais semble encore loin de l’abolition et, en février 2010, 85.6% des Japonais jugeait encore cette peine indispensable. Le but de cette sanction finale est avant tout de dissuader les meurtriers et le faible taux de criminalité du pays est un argument utilisé par les partisans de cette peine.

Dans Sukedaichi 09, cette dissuasion ne semble plus assez efficace et le pays choisit de s’enfoncer encore plus loin dans la répression avec cette Loi de Réparation. L’un des proches de la victime pourra donc vivre, en direct et quasiment dans la peau du Sukedachi, une vengeance à la hauteur du crime commis. La loi du Talion (pour talis, pareil ou semblable en latin) est une des plus anciennes lois existantes et était d’ailleurs déjà présente dans les lois féodales nippones, mais fut rayée au début de l’ère Meiji, époque d’harmonisation avec l’Occident. Elle est désormais de retour dans sa version la plus sanglante. Le début du récit se situe quelque mois après la mise en place de ce nouveau système et fait le constat d’une baisse de la criminalité, mais aussi d’un recours de plus en plus fréquent à ce système qui s’inscrit progressivement dans les mœurs, même si une opposition assez marquée demeure dans une certaine frange de la population.

En faisant évoluer la peine de mort vers ce nouveau dispositif, Seishi KISHIMOTO fait germer une multitude de questions et de réflexions dans l’esprit de son lecteur : est-ce qu’une loi est acceptable uniquement sous le prétexte de son efficacité ? La vengeance, surtout par procuration, est-elle vraiment la réparation d’un crime ? Est-ce que les Sukedachi sont des meurtriers ou des justiciers ? Quelle morale en cas d’échec du Sukedachi ? Et en cas d’erreur de verdict, comment tolérer une condamnation aussi violente ?

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En inventant toute une structure judiciaire et réglementaire crédible, le mangaka instaure un débat aussi bien sur la loi du Talion que sur la peine de mort, sur le choix du répressif plutôt que du préventif,  sur la négation absolue du pardon face au crime commis. L’auteur prend garde de ne pas donner son avis mais délivre quelques pistes… Par exemple le membre de la famille ou le proche qui demande réparation n’est généralement en rien soulagé de la sentence : il n’est que haine et colère au moment où le Sukedachi tue sa proie.

Enfin, si la culpabilité et la monstruosité des criminels ne fait aucun doute dans les premiers chapitres, qui veulent surtout présenter le système et les personnages de l’histoire, tout est beaucoup plus compliqué à la fin du second tome. Un vieillard a tué deux adolescents qui avaient auparavant tué son chien et il se se retrouve sanctionné par la Loi de Réparation, à la demande du père d’un des adolescents : le Sukedachi chargé de mettre fin à ses jours le pourra-t-il ? Où s’arrête et où commence ce cercle de la vengeance ?

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Sukedachi 09 : Seishi KISHIMOTO à maturité

Comme nous l’expliquions en préambule et il y a deux ans ici, il est difficile d’être le frère de l’auteur de Naruto. Seishi souffre de la comparaison depuis toujours, malgré de nombreux mangas comme Blazer Drive et Crimson Wolf. Cependant Sukedachi 09 marque une rupture avec les œuvres précédente en ajoutant à ses habituels univers shônen la profondeur de sujets complexes. Il parvient à mélanger ces thématiques à une galerie de personnages plutôt variés. 

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L’équipe des 9 Sukedachi

Voulant rester dans l’univers des shônen, KISHIMOTO nous présente une équipe de Sukedachi prétexte à une pointe de fantastique. Chacun a une particularité hors norme, une sorte de pouvoir qui lui permet d’endosser son costume de justicier : force herculéenne, souplesse peu probable, ouïe sur-développée, etc… Pour tailler à chacun un costume de bourreau, l’auteur y ajoute une histoire personnelle dramatique, qui permet à l’intéressé de ne pas être qu’un simple soldat froid et implacable.

Enfin ils ont beau être fort, ils ne sont pas invincibles, et les plonger dans une ville désaffectée face aux criminels, apporte en fin de chapitre une touche d’action qui n’est pas désagréable et rythme le récit, pour lui éviter de tomber dans un excès de morale et d’atermoiements. Dans ces combats, même si KISHIMOTO est loin d’être novateur dans son graphisme et sa mise en page, son expérience lui permet de proposer un travail des plus efficace avec des émotions très bien exprimées. Les poses et la dynamique des combats sont aussi à la hauteur, délivrant un bon divertissement. La somme de ces atouts est donc encourageante, même si l’on se demande si la fin rapide de cette histoire, qui s’est achevée en seulement cinq volumes cette année au Japon, est plutôt un bon ou un mauvais signe.

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En tous les cas, Sukedachi 09 s’avère le meilleur manga à ce jour de Seishi KISHIMOTO. Par son pitch accrocheur et une narration équilibrée entre action, émotions et réflexions, il est surtout une excellente occasion de poser le débat de la justice auprès des adolescents et des jeunes adultes, et de la relancer pour les autres… Encore plus en France, où nous avons abolit la peine de mort mais où la recrudescence du terrorisme pourrait bien, à force d’horreur, remettre le sujet sur le tapis !

Plus d’informations sur la série sur le site de l’éditeur. Pour vous faire un avis vous pouvez aussi découvrir les premières pages ci-dessous : 

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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1 réponse

  1. 16 mars 2017

    […] a aussi proposé de découvrir en 2016 des titres comme Drakengard – Destinées Écarlates, Sukedachi 09 ou Dragon’s Crown et a cédé aux sirènes du genre survival avec Real Account. En marge de […]

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