Hanezu, l’esprit des montagnes : L’évasion bucolique

Quatre ans après avoir été récompensée du Grand Prix du Festival de Cannes pour La forêt Mogari, Naomi Kawase fait son retour dans les salles hexagonales avec son dernier long-métrage : Hanezu, l’esprit des montagnes qui sort le 1er février 2012. Entre une ode à la nature et une réflexion sur la puissance des sentiments, ce film brillamment réalisé a peu de chances de vous laisser insensible.
Rivalité amoureuse à la campagne
Ce septième long-métrage de Naomi Kawase est profondément personnel puisqu’il se déroule à Asuka, sa région natale. C’est dans un village de province typiquement nippon qu’on suit les désirs, les hésitations et les questionnements de Kayoko, une jeune femme rêveuse et mélancolique, qui est partagée entre ses sentiments pour Tetsuya, son mari enfermé dans une routine lassante, et pour Takumi, son amant, un sculpteur féru de nature. Cette rivalité entre deux hommes pour une même femme n’a rien de bien original : Kawase insiste justement sur la récurrence de ce mythe dans l’histoire japonaise via la répétition lyrique, par séquences, d’un poème rédigé près de mille ans plus tôt, qui évoque la rivalité entre les monts Kagu et Minimashi pour le mont Unebi. Cette métaphore trace ici un parallèle évident avec la situation des trois protagonistes.
Dès la superbe séquence introductive, on comprend cependant que la nature s’impose comme le personnage central du film. Alors qu’une voix hors caméra récite les vers du fameux poème, la lune émerge peu à peu derrière une forêt de montagne. Le timbre envoûtant du narrateur, couplé à la beauté du paysage, produit un effet saisissant, qui atteint son crescendo avec l’apparition du titre du film.
Une authenticité bouleversante
La grande force de Hanezu tient à son réalisme. On ressort de la salle avec le sentiment d’avoir suivi un reportage plutôt qu’une fiction tant le long-métrage parait authentique. L’expérience glanée par Naomi Kawase lors de son travail sur de nombreux documentaires acclamés par la critique (Naissance et maternité, Genpin…), explique qu’elle maîtrise à la perfection sa caméra 35mm et tourne cette histoire d’amour comme un véritable reportage. On a ainsi l’impression de plonger littéralement dans le quotidien de Kayoko : entre les gros plans récurrents sur les visages des intervenants et la caméra embarquée derrière les protagonistes lorsqu’ils quittent un lieu, on suit une histoire plus vraie que nature, découvrant ce faisant des scènes de vie typiques dans un village de province. Un sentiment renforcé par le jeu tout en simplicité des acteurs. Kawase a soigné cette recherche d’authenticité en invitant les acteurs (tokyoïtes) à s’installer à Nara un mois avant le tournage, afin de s’imprégner des coutumes et de l’ambiance locale. La réalisatrice confie ainsi : « Je leur [aux acteurs] demande d’apprendre à vivre comme s’ils étaient nés à Nara, comme s’ils y avaient vécu toute leur vie. Au fur et à mesure que les acteurs commencent à s’intégrer à cet environnement, leurs expressions deviennent plus naturelles. Ils ne lisent plus le scénario, ne le retiennent plus et n’utilisent plus leur corps pour l’exprimer […]. C’est l’environnement qui donne vie à l’acteur ».

La nature comme pierre angulaire
Véritable pierre angulaire du film, la nature est à la fois une héroïne, un cadre et une figure spirituelle. Kawase insiste sur sa dimension ambivalente : à la fois source de vie et de plaisirs, idyllique, mais aussi dangereuse, angoissante voire cauchemardesque. Les séquences dans lesquelles la beauté de la nature crève l’écran (rizières au coucher du soleil, gouttes d’eau dans les champs, toiles d’araignée illuminée par le soleil…) s’opposent aux passages, généralement nocturnes, où la nature apparaît sous un jour maléfique (via une dimension mortelle, tragique, symbolisée par la prolifération d’araignées). La réalisatrice appelle de tous ses vœux une communion avec la nature, dont on s’est depuis trop longtemps éloignés dans nos sociétés modernes : cette symbiose entre les hommes et la nature se traduit de manière poétique et émouvante, dans le film, par la cohabitation de Takumi avec une famille d’oiseaux qui a construit son nid en plein cœur de son salon.
Dans Hanezu, la nature est avant tout un mode de vie. La relation quasi-platonique entretenue par Kayoko et Takumi repose sur des interactions naturelles : le couple prend du plaisir à partager un repas soigneusement préparé, et la jeune femme se surprend à passer des heures à contempler son amant en train de sculpter. Les sentiments des personnages principaux, soigneusement dissimulés tout au long du film, transparaissent de manière exceptionnelle, lorsque la nature exprime encore mieux qu’eux la puissance de leur ressenti : Takumi laisse exploser sa rage et son désespoir sous la pluie battante qui s’abat sur la région, tandis que le bonheur initial de Kayoko transparaît clairement lorsqu’elle se laisse caresser par les rayons du soleil le long du trajet qui la ramène chez elle.

© 2012 Naomi Kawase / UFO

Kawase milite en faveur d’un retour à la simplicité, à l’écoute et l’appréciation de nos sens : un message renforcé par l’importance du son dans Hanezu. La réalisatrice met en effet un point d’honneur à nous faire entendre au plus près le bruit de la nature (l’eau qui coule, le souffle du vent), qui devient une sorte de bande-son présente en filigrane tout au long du film (à l’instar d’une musique d’ambiance assez simpliste, mais efficace). Dans le même ordre d’idée, elle choisit de filmer intégralement chaque séquence toute simple du quotidien des personnages : on découvre ainsi Kayoko en train de teindre des foulards, on suit la progression de Takumi du bas des marches du temple où il se rend à leur sommet… Par ce biais, la réalisatrice souligne l’importance d’une vie paisible, faite d’interactions basiques avec la nature (mais également entre êtres humains) : « Dans les poèmes de Manyoshu, le plus ancien recueil de poésies existant au Japon, nos ancêtres, qui vivaient sans avion ni voiture, devaient attendre pour recevoir la visite de leurs proches et ceux qu’ils aimaient. Et ils ont écrit ces sentiments confus et profonds dans leurs poèmes. […] À notre époque, il n’y a plus besoin d’attendre les saisons. Avec ce principe – « tout, tout de suite » -, qu’ils pensent être la richesse de leur mode de vie, les gens semblent avoir aujourd’hui banni la simple idée d’attendre, ils font de l’activité le principe central de leur vie. […] Mais nos ancêtres, avec cette faculté à attendre, n’avaient-ils pas au bout du compte un meilleur sens des priorités que nous aujourd’hui ? C’est dans cette perspective que j’ai mis en avant dans le film cette notion d’attente ».

Finalement, la prouesse accomplie par Kawase est de parvenir à raconter une histoire intemporelle dans un cadre qui l’est presque autant. On ne voit jamais apparaître le moindre outil technologique moderne (téléphone portable, télévision…) Exception faite des voitures et des outils d’excavation du site de fouilles, le village mis en scène, tout comme ses habitants, se place en quelque sorte hors du temps.
Une réflexion sur le temps maladroite
Le temps, justement, l’autre thème majeur du long-métrage… qui constitue étonnamment son seul véritable point faible. En insistant lourdement (via l’apparition du grand-père de Takumi sous la forme d’un fantôme, un personnage tout sauf indispensable) sur cette notion, la cinéaste s’égare quelque peu et s’adonne à une succession de scènes répétitives, qui alourdissent la fluidité de la narration et donnent lieu à quelques longueurs. D’autant que le message qu’elle souhaite faire passer (l’intemporalité de la situation, la continuité historique…) nous est déjà délivré de manière implicite dans le film : le fait que les trois protagonistes principaux soient les seuls « jeunes » dans un village peuplé de personnes âgées, et les fouilles historiques réalisées dans la région, berceau du Japon, sont autant d’éléments soulignant cette notion.
On regrettera également le minimalisme des dialogues. S’il contribue initialement à souligner la réserve et la pudeur des personnages, dont on essaye de deviner les sentiments par l’étude de leurs visages, il finit par lasser et il devient frustrant de ne pas vraiment comprendre qui pense quoi − même si cette multitude d’interprétations est voulue par Naomi Kawase −, d’autant que le prétendu dilemme auquel fait face Kayoko ne nous « percute » vraiment jamais tant elle semble préférer Takumi à son mari.
Mais ces défauts restent minimes : le tableau que dresse Naomi Kawase de ce petit village pittoresque et de ses habitants, submergés par leurs sentiments destructeurs et passionnés, qui semblent tout droit leur être injectés par une déité locale tour à tour sublime et effrayante, est proprement fascinant.
Bande-annonce VOSTF « Hanezu, l’esprit des… par journaldujapon
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