Yasuhiro Yoshiura et la réalisation inversée

Rares sont les longs métrages d’animation japonais qui finissent dans nos salles sombres. A part le studio Ghibli, on trouve très peu de ces productions alors que tant d’entre elles mériteraient de l’attention. Grâce à Eurozoom, il arrive parfois que justice soit faite. C’est à ce distributeur que nous devons la chance d’avoir dans nos cinémas, entre autres, Colorful ou plus récemment Les Enfants Loups, Ame et Yuki. Cette fois-ci, Eurozoom a permis à Patéma et le monde inversé de traverser nos frontières. A l’occasion de l’avant-première, Yasuhiro Yoshiura a fait le déplacement jusqu’à Paris : une occasion unique de rencontrer ce jeune réalisateur et d’en savoir un peu plus sur ses œuvres !

Yasuhiro Yoshiura - Photo : Lōlu

 
Patéma, une jeune fille renversante

Le synopsis a de quoi faire bouillonner le sang des amateurs de jeux de mots faciles : Suite à une catastrophe écologique, une partie de l’humanité a vu son sens de la gravité s’inverser. Un peuple vit à la surface, tandis que les autres vivent craintivement sous terre, de peur de « tomber » dans le ciel. L’histoire gravite donc autour de Patéma, électron libre du peuple inversé qui a soif d’exploration. Même un peu trop, puisque sa curiosité naturelle va la faire « chuter » vers l’extérieur, où elle rencontrera Age, un jeune adolescent dégoûté par le règne de terreur de la surface. 

© Yasuhiro Yoshiura / Sakasama Film Committee

 Comme pour Eve no Jikan, une des précédentes réalisations de Yasuhiro Yoshiura, Patéma et le monde inversé est la rencontre entre deux peuples que tout oppose à première vue. Yasuhiro Yoshiura explique qu’effectivement, « c’est vrai qu’il existe des points communs entre ces deux histoires. La première est celle de la rencontre entre les humains et les robots, tandis que la seconde s’intéresse aux humains et aux humains inversés. Je n’ai pas fait ça volontairement, mais comme c’est le même réalisateur derrière ces deux films, je me dis qu’il est normal de retrouver le même thème de façon récurrente. Si je devais analyser mes œuvres, je dirais que je m’intéresse beaucoup à la communication entre les personnes. »

Ce goût pour la communication se pose comme une évidence dès la rencontre entre Patéma et Age. Ce charmant petit duo personnifie un point de rupture dans l’histoire, une rupture du statu quo qui empêchait les humains et les inversés d’entrer en contact. Maladroite et touchante, la relation qu’ils tissent au fil du temps est renforcée par la dépendance de Patéma : sans Age, elle aurait déjà été engloutie par le ciel. Patéma et le monde inversé va de rebondissement en rebondissement dans un univers où manichéisme sonne comme un doux euphémisme. Les méchants totalitaristes de la surface face aux gentils un peu laxistes du monde inversé, en somme. Cela n’empêche pas le scénario de contenir quelques surprises bien senties. 

© Yasuhiro Yoshiura / Sakasama Film Committee

 L’esthétique du film apporte une bonne dynamique. A force de se faire ballotter dans tous les sens, on pourrait penser que la mécanique devient lassante, à tort. Les transitions sont savamment distillées, et bien qu’on perde régulièrement le sens de la gravité, les repères visuels sont assez nombreux pour qu’on ne soit jamais vraiment perdu.

Entre gravité et lois de l’attraction

Vous l’aurez compris, Patéma et le monde inversé met l’accent sur la gravité et sa mise en scène, ce qui ne va pas sans son lot de difficultés : « quand on réalise des scènes inversées, ça veut dire que quelque part, on ne respecte pas la grammaire cinématographique. Or dans tous les plans, tout doit marcher les deux sens, y compris les personnages et les décors. »

© Yasuhiro Yoshiura Sakasama Film Committee

Yasuhiro Yoshiura explique que « le plus difficile a sûrement été le passage où Patéma regarde vers le bas, c’est à dire le ciel, qui lui paraît infini. Montrer le coté infini et la profondeur de ce ciel ainsi que la peur qui en découle s’est avéré assez ardu. Finalement le résultat est réussi, je suis donc très satisfait d’avoir su relever ce défi. » Avec brio, même, tant le mélange de fascination et de crainte que ressent Patéma est palpable.

Dès les premières minutes, le spectateur est désorienté : retrouver les points cardinaux devient même le cadet de ses soucis, à force de chutes et de bonds vertigineux. « C’était très compliqué de faire en sorte que les personnages ne donnent pas l’impression de flotter mais qu’ils tombent, comme sur l’affiche, par exemple. En fait, l’affiche a été créée après le film, donc ce visuel concrétise toutes les techniques, toutes les compétences que nous avons acquises à travers la réalisation. On a mis tout ce qu’on avait dans ce visuel et je pense que les lois de la gravité et de la pesanteur y ressortent particulièrement bien. »
Si le projet semble clair comme de l’eau de roche maintenant que le film est terminé, il n’en a pas toujours été ainsi : « Certaines personnes de l’équipe n’avaient pas compris l’idée d’un personnage inversé. Ils pensaient que ce serait difficile, voir impossible de faire ressentir cette peur du ciel. Alors nous avons commencé par faire le premier quart du film, que nous avons découpé en quatre courts films de cinq minutes. Ils ont été diffusés sur internet à des fins promotionnelles, mais avant ça, nous les avons projetés devant l’équipe. A ce moment là, ceux qui avaient des doutes ont dit qu’ils avaient enfin compris ce que je voulais faire. »

Anime Mirai, l’avenir de l’animation

Outre Patéma, Yasuhiro Yoshiura participe également à Anime Mirai 2014 avec un court métrage sobrement intitulé Harmonie. Mais au fait, qu’est-ce que c’est que ce programme au nom obscur ? Il s’agit en fait d’un projet lancé en 2010 par le ministère des affaires culturelles afin de soutenir les jeunes talents de l’animation. On y retrouve par exemple Little Witch Academia, du studio Trigger.

Harmonie - Anime Mirai 2014

« J’ai justement terminé Harmonie juste avant de partir pour la France. J’y ai fait tout le contraire de Patéma : c’est un court métrage de 25 minutes très réaliste qui se déroule dans un lycée. Il n’y a aucun élément de fantasy. Il y est question de ce qu’on appelle les « School Cast », les castes à l’intérieur de l’école, des clans de lycéens et des rapports de force au sein d’une classe. A côté de ça, Patéma est un film de fantasy très manichéen, alors ce que j’ai fait pour Anime Mirai risque de paraître un peu pénible à regarder, à cause de son aspect terre-à-terre. Dans l’animation japonaise, on voit beaucoup d’histoires qui se déroulent dans des écoles. La vie y est souvent décrite de façon idéalisée, très heureuse. Les garçons deviennent très vite amis avec les filles et ont beaucoup de succès auprès d’elles. Je voulais faire quelque chose qui sorte de cette vision simpliste, et c’est ce que j’ai fait. »

Quant à savoir si cette œuvre atteindra un jour nos contrées, le réalisateur répond après un instant de réflexion : « Maybe ! Pour l’instant, on ne sait pas trop : le film est projeté pendant deux semaines au cinéma et ensuite, peut-être sera-t-il diffusé sur internet. » De toute façon, avant de s’intéresser à Harmonie, une autre excellente réalisation de Yasuhiro Yoshiura est actuellement dans nos salles, et il s’agit bien entendu de Patéma et le monde inversé ! Pour les petits comme pour les grands, ce film apportera son lot d’émerveillement, saura vous faire rêver, peut-être même vous faire réfléchir quitte à vous retourner le cerveau tout en vous mettant une grande claque visuelle !

 

Pour en savoir plus sur le travail de Yasuhiro YOSHIURA et notamment son oeuvre Eve no Jikan, nous vous conseillons de jeter un œil la vidéo de Samba Manga ci-dessous, qui vous donnera surement envie d’aller plus loin !

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Remerciements à Yasuhiro Yoshiura pour sa patience et son temps, à son interprète ainsi qu’à Eurozoom et Aurélie Lebrun pour la mise en place de cette interview.

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