[Interview] Aki Yukigawa : vouloir dévoiler un autre Japon…

Parmi les nombreux projets de financements participatif, Journal du Japon a croisé la route de celui d’Aki Yukigawa, un jeune photographe basé à Tokyo, qui combat depuis des années les clichés accolés à son pays et qui tentent de faire découvrir ou redécouvrir son pays à travers de nombreuses galeries photos et son propre témoignage.

Grand amoureux de son pays et de son contraste entre modernité et tradition, Aki Yukigawa a décidé de lancer « un projet de financement participatif »:http://www.kisskissbankbank.com/l-ame-du-japon, L’âme du Japon, afin de faire connaître son travail et faire découvrir au monde son pays, à travers l’œil d’un habitant plutôt que par le prisme de cartes postales, en tentant d’abattre préjugés et fausses idées reçues du grand public.

L'âme du Japon

Intrigué par ce projet engagé, Journal du Japon est donc parti à la rencontre de cet homme pour en savoir plus sur lui mais surtout sur le fameux Japon qu’il tente de nous présenter, celui derrière le mont Fuji, Tokyo et les samurais…

 

Un objectif : tordre le cou aux idées reçues

Bonjour Aki Yukigawa… Comment est née votre projet ? 
De mon amour pour le Japon, mais aussi d’un agacement vis à vis de l’ignorance générale du reste du monde, en particulier de l’Occident, envers ce pays. Rien ne m’agace plus que d’entendre des absurdités nées des préjugés et des fausses idées reçues, de bruits de couloirs et de généralités, de médias ignorants et désintéressés.

Il m’est déjà arrivé de rédiger des articles pour des communautés françaises sur le net révélant certaines choses allant à l’encontre totale de ces nombreuses idées reçues, tout en donnant leurs explications. Dans un premier temps, selon les révélations, les internautes étaient surpris puis fascinés, car ils découvraient une toute autre réalité. Par la suite j’ai même reçu des remerciements de lycéens et autres qui avaient à présenter un exposé sur le Japon, et qui se sont vu félicités par leur professeur qui, eux-mêmes, en avaient appris de bien bonnes.

Ça a beaucoup joué dans ma décision de persévérer dans cette voie et de lancer un projet à grande échelle pour une meilleure connaissance du Japon.

L'âme du Japon

Quel public visez-vous ?
Bien que la découverte du Japon s’adresse à tous et pour tous, il y a en effet un public que je vise particulièrement, et cela depuis le début : ce sont les personnes à qui l’on dit « Japon » et qui entendent « Chine ».

A dire vrai, cela me dépasse que le Japon soit si méconnu en Occident, car c’est pourtant depuis bien longtemps une puissance mondiale de premier ordre, derrière les États-Unis. C’est par exemple le premier créancier de la planète, mais tous l’ignorent, et les médias français ne parlent jamais de ce pays, ou seulement lors de grandes catastrophes.

Pire encore, les générations du monde entier ont grandi à partir des années 1960 au milieu d’une culture japonaise omniprésente… mais en l’ignorant. Combien de vos parents savent que Tom Sawyer est un anime japonais ? Combien savent que le karaoke est d’origine japonaise ? Combien savent que le Walkman est né au Japon ? Combien savent que le train à grande vitesse fut inventé au Japon presque 20 ans avant le TGV français ? Etc, etc. la liste est bien longue !

Quand je fais ce genre de révélations, nombres de français écarquillent les yeux comme pour dire «C’est pas possible, tout ça c’est japonais ? Mais comment ça se fait qu’on en entend jamais parler ?»

L'âme du Japon

En raison de clichés ou d’idées préconçues sur le Japon quels sont les principales différences entre le Japon vue de France et la réalité ?
Il y en a tant ! Tout dépend bien souvent de la personne, et de la fenêtre par laquelle elle entraperçoit le Japon. Effectivement, les idées préconçues sur le Japon sont légions, et il est triste de voir que la plupart des reportages diffusés en France ne font qu’alimenter cette collection de stéréotypes, avec des présentateurs ou des journalistes qui tentent de comprendre le Japon avec leur esprit français, mais sans y parvenir, forcement.

Comme c’est très prochainement la Japan Expo à Paris, je vais par exemple parler des cosplays et autres. Beaucoup de fans Français pensent par exemple qu’au Japon, on peut se balader cosplayé ou en lolita sans être pointé du doigt ou considéré comme étrange… Eh bien c’est totalement faux ! Mis à part certains quartiers de Tokyo, comme Akihabara ou Harajuku, vous risquez de vous sentir un peu seul, et de devenir l’objet des regards, parfois amusés, parfois hautains, car vous serrez considéré, dans le plus grand des silences, comme une personne marginale et dérangée, perdue au milieu d’une foule en costume, chemise blanche, et uniforme. D’ailleurs, que ce soit dans la rue ou dans le métro, je n’en croise que très peu.

Mais encore une fois, la faute revient aux stéréotypes :
On vous montre Akihabara et l’on vous dit « voilà Tokyo ! »
On vous montre le carrefour Hachiko de Shibuya et l’on vous dit « voilà la densité de Tokyo ! »
On vous montre les buildings de Nishi Shinjuku et l’on vous dit « voilà l’urbanisme de Tokyo ! »
On vous montre un minuscule studio des années 60 et l’on vous dit « voilà les appartements de Tokyo ! »
Enfin, on vous montre ces bribes de Tokyo et l’on vous dit « voilà le Japon ! »

L'âme du Japon
 

L’âme du Japon, ses contrastes et ses évolutions…

Comment définiriez-vous l’âme du Japon dont vous parlez ? 
Comme un patchwork harmonieux. C’est ça qui est fascinant, vous avez tant de choses divergentes sensées être des opposés extrêmes, et qui pourtant cohabitent tout naturellement : l’ancien et le moderne, l’urbanisme et la nature sauvage, le sérieux rigoureux et l’amusement délirant, la mer et les montages,…

Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ? 
– Un employé qui sort de son entreprise en costume pour revêtir le kimono et effectuer la cérémonie du thé.
– Une fille qui se rend à un festival en yukata et se prend en photo avec son dernier smartphone.
– Un temple entre deux buildings ultra modernes.
– Un pousse-pousse qui croise une voiture hybride semi autonome.
– Un artisan qui confectionne un sabre pendant qu’un ingénieur élabore son nouveau prototype de robot.
– Un écolier qui apprend la calligraphie tandis que son voisin dessine un manga.

L'âme du Japon

Dans « l’âme du Japon » il y a bien sûr de très jolies choses que vous mettez en avant mais quels sont les démons de cette âme japonaise selon-vous ? 
Vous touchez un point sensible. Bien sûr le Japon n’est pas tout rose, et certaines choses me préoccupent pour l’avenir du pays.
Tout d’abord l’influence occidentale, et notamment américaine. Fort heureusement, contrairement à ce que beaucoup disent, le Japon n’est pas le valet des Etats-Unis, et la culture américaine n’a pas inondé à outrance l’archipel. La culture, même moderne, japonaise reste typiquement japonaise, avec quelques « pointes » occidentales… Mais jusqu’à quand ? Car il est vrai qu’au fur et à mesure que le temps passe, une américanisation s’installe un peu plus durablement. Et là où je le perçoit le plus, ce n’est pas dans la mode, ni dans l’alimentation, non plus dans l’industrie, mais dans la langue japonaise elle-même.
On ne dit plus « otearai » pour les toilettes, mais « toire » de l’anglais « toilet ». On ne dit plus « chizu » pour carte, mais « mappu » de l’anglais « map ». Et me concernant, on ne dit plus « shashinka » pour photographe, mais « kameraman » de l’anglais « cameraman »,… Et vous retrouvez ce phénomène aussi au cœur de la ville avec des noms comme « Tokyo Skytree », « Roppongi Hills » ou encore « Rainbow Bridge ». Je trouve ça anormal et affolant, car c’est une perte profonde d’identité. Heureusement, des associations existent pour pointer du doigt cette dérive, mais elles sont encore marginales et peu entendues.
Plus généralement, l’occidentalisation tend aussi à inciter certains jeunes à vouloir créer une rupture avec le modèle japonais. Cela peut par exemple s’illustrer avec le phénomène des « freeters », personnes sans attache particulière qui enchaînent les « arubaito », petits boulots à mi-temps. Si en effet certains de ses « freeters » sont des victimes directes de la dégradation de l’économie mondiale, d’autres en revanche le sont par choix et le revendiquent clairement, refusant de s’insérer dans une entreprise et de suivre le chemin de leurs aînés, préférant l’amusement et les plaisirs de la vie.
D’ailleurs, c’est l’une des raisons principales du faible taux de natalité qu’enregistre le Japon, et plus généralement la plupart des pays développés (occidentaux). «Je veux profiter de la vie, le travail et la famille, je verrai après ! »

L'âme du Japon

Quel est ou quels sont vos deux-trois endroits préférés au Japon d’ailleurs, et pourquoi ? 
C’est impossible d’avoir des endroits préférés, non pas parce qu’il n’y en a pas, mais parce qu’il y en a trop ! En fait, il m’est difficile d’avoir des préférences car chaque endroit possède son propre attrait, et pour moi qui en plus aime autant l’urbanisme que la pleine nature, c’est une question bien trop difficile.
En revanche, je peux vous citer ma dernière belle découverte, qui se trouve tout simplement en plein cœur de Tokyo. C’est le Parc Yoyogi durant les nuits d’été. Bien sûr, ce n’est pas le Parc Yoyogi en lui-même qui est une découverte, car c’est l’un des parc les plus grands et les plus connus de Tokyo, et moi-même je le connais aussi bien avec ses feuillages aux couleurs d’automne, que sous la neige, ou en pleine floraison des cerisiers ; mais jamais je ne m’y était rendu la nuit.
Ces jours-ci nous frôlons déjà les 30°C à Tokyo, et je préfère sortir une fois le soir tombé. C’est alors que la semaine dernière je me suis rendu, un peu par hasard, au Parc Yoyogi donc. Quelle surprise ! Alors qu’en pleine journée il est toujours plein de monde , là, il était d’un calme saisissant. Dans la pénombre de la nuit, je croisais seulement quelques couples silencieux, assis sur un banc ou couchés dans l’herbe, un vélo qui passe, un groupe qui rigole au loin, dont leurs rires étaient comme étouffés par la quiétude du moment. L’étend et la forêt de Meiji Jingu apportait une agréable fraîcheur. On aurait eu du mal à s’imaginer que l’on était en plein centre de Tokyo. Je le recommande pour ceux qui y sont de passage.

L'âme du Japon
 

Le projet de financement participatif

Pourquoi choisir un financement participatif ?
J’avais déjà entendu parler de ce concept dans le domaine de la musique, mais ça me paraissait si lointain et inaccessible… Un chanteur qui voit son album financé par ses fans !

Au Japon, nous considérons que chacun est responsable de sa réussite ou non. Du coup, le concept de collecte est plutôt étrange ici, car en général elles n’ont lieu que lors de grands drames, comme en 2011. Lorsque j’ai découvert que mon projet pouvait entrer dans les critères du financement participatif, j’ai d’abord commencé à penser que c’était inutile, car personne n’investirait pour des photos. Ensuite, un photographe qui se fait financer par la communauté du net, quelle image cela pourrait-il donner de moi ? Jusqu’à ce que je réalise que c’était justement l’opportunité pour faire connaitre mon travail, pour pouvoir en parler et échanger avec les internautes, donnant ainsi plus de sens à ce projet.

Du coup, l’objectif premier n’est pas vraiment de parvenir à réussir cette collecte (bien que ça m’aiderai beaucoup, sans quoi il me faudra bien plus de temps pour la réalisation de ce projet), mais avant tout de pouvoir partager mon travail.

L'âme du Japon

Quels supports envisagez-vous ? Galerie virtuelle, exposition itinérante, livres, DVD ?
Le premier support visé est une galerie virtuelle, sur mon site internet. D’ailleurs, il sera totalement repensé pour une navigation plus pratique et plus accessible concernant les photos, et ainsi faciliter la découverte.
Actuellement, toutes les photos sont mises en ligne en gros blocs mensuels. Non seulement je trouve ça lourd (visuellement parlant) mais en plus certaines photos qui mériteraient d’être mises en avant se retrouvent noyées dans la masse au milieu d’autres clichés plutôt banaux. Mais bien évidement, cela peut aller plus loin : livres, clip vidéos, reportages en DVD,… Tout dépendra des finances et du matériel.
En fait, ce projet n’a pour seule limite que les finances. Je souhaiterai par exemple qu’il ne soit pas uniquement axé sur la photographie, mais qu’il soit aussi de l’ordre de la vidéo. J’aimerai beaucoup pouvoir réaliser de courts ou long métrages, un peu comme ce que fait déjà le photographe Yann Arthus-Bertrand, pour pouvoir plonger et naviguer à travers les différentes facettes du Japon et offrir un véritable voyage itinérant.

Le mot de la fin pour nos lecteurs ?
Osez partir à la découverte du Japon !
Merci à vous pour votre participation et bonne chance au projet !
Retrouvez plus d’informations sur le site du projet.

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