[ Interview ] Ryûhei Tamura, un enfant du Weekly Shônen Jump

Pour bien comprendre Ryûhei Tamura, il faut remonter à ses tout premiers contacts avec le manga. Nous sommes dans les années 80 et sa mère est une lectrice assidue de… Captain Tsubasa. Le tout jeune Ryûhei Tamura, néé le 19 avril 1980, tombe alors sur ce manga, son premier, et rencontre dans la foulée le magazine de prépublication où la série est publiée. Ce mangashi qui va changer sa vie, c’est le Weekly Shônen Jump, l’emblème de la maison d’édition japonaise Shueisha.

 

BEELZEBUB © 2008 by Ryuhei Tamura / SHUEISHA Inc.

A l’image de toute une génération en France qui a grandi avec les séries du Club Dorothée, Tamura passe son enfance devant les animes qui défilent au Japon, dont beaucoup sont issus des titres du Shônen Jump. Cependant, s’il se remémore avoir toujours dessiné – depuis qu’il sait tenir un crayon en réalité – il ne s’agit d’abord que d’illustrations et les premières planches n’arrivent qu’à l’école primaire : « la période où j’ai vraiment eu envie de devenir mangaka c’est lorsque j’avais entre 10 et 12 ans et que j’étais à l’école avec un de mes amis. C’est avec cet ami, qui lui-même dessinait déjà des mangas, que j’ai pris conscience que c’était vraiment un plaisir pour moi d’en réaliser. C’est vraiment à cette période que je me suis dit que je voulais être mangaka. »

Ces premières découvertes et ces premiers rêves se nourrissent des mangas clés de l’époque, qui deviennent ses premières sources d’inspiration : « Dragon Ball reste une influence majeure pour moi. Je peux aussi citer des œuvres du Jump comme Yu Yu Hakusho, Hokuto no Ken, Saint Seiya ou encore Muscle man et aussi un mangaka important pour moi : Kamui Fuijhara, l’auteur d’Emblem of Roto. »

Une série fondatrice même puisqu’elle va marquer, indirectement, sa toute première tentative professionnelle : « J’avais 16 ans et, comme j’étais un grand fan d’Emblem of Roto, j’ai réalisé un yonkoma (manga en 4 cases) inspiré de Dragon Quest. Je l’ai envoyé au magazine Shônen Gangan lors d’un concours. Je n’ai réussi qu’à obtenir le plus petit prix du concours mais il faut dire que mon dessin manquait encore de maturité. »

Même s’il a toujours voulu être mangaka, Ryûhei Tamura hésite et bifurque légèrement en faisant quelques études dans une école spécialisée dans les métiers de l’animation. Mais son rêve revient à la charge : « au bout d’un moment je me suis rendu compte que c’est le manga qui me tentait vraiment. A 20 ans, j’ai décidé de m’y mettre plus sérieusement et j’ai postulé pour la Golden Cup, un concours du Shônen Jump qui est pour moi LE magazine de prépublication incontournable, le numéro un au Japon. J’ai proposé le prototype de Beelzebub et c’est ainsi que j’ai été choisi. »

BEELZEBUB © 2008 by Ryuhei Tamura / SHUEISHA Inc.

Nous sommes au début des années 2000 et la carrière du mangaka débute, comme bien souvent, par un poste d’assistant. Il est alors celui de Toshiaka Iwashiro, que l’on connait en France pour Psyren. Une étape très enrichissante : « ce qui m’a le plus frappé chez monsieur Iwashiro, en tout cas ce que j’ai vraiment appris, c’est l’utilisation des grandes cases, des doubles pages et la manière de capter l’œil du lecteur… Nous avons passé un an à travailler sur des nemus (les croquis préparatoires, NDLR ) et c’est une expérience qui me marque encore aujourd’hui. »

Des premiers pas qui permettent aussi d’identifier les points forts ou faibles du débutant mangaka : « j’étais plutôt habile pour représenter les personnages vivants mais pas très à l’aise avec tout ce qui était immeuble, décors, les choses où il faut utiliser sa règle tout le temps et être très précis, ce n’était pas trop mon truc. »

Ryûhei Tamura continue donc son travail et apprend son métier. Il publie trois one-shot : Ura Beat dans le Weekly Shônen Jump en 2003, Nirai Kanai Yori dans l’Akamaru Jump en 2004 et il revient à son magazine préféré avec Ômiya Jet, en 2005.

La naissance de Beelzebub

C’est en 2008, dans le numéro 37/38 du Weekly Shônen Jump, que les lecteurs font connaissance avec Beelzebub, Oga et les autres, sous la forme d’un one-shot pour commencer. Ryûhei Tamura, revient sur la genèse de l’histoire : « je voulais dessiner un manga de furyô de manière intéressante et l’idée m’est venue de mettre un bébé sur l’épaule de son héros, en l’obligeant à se battre avec. Je me suis dit que le contraste entre un voyou et un petit bébé assez innocent pouvait donner un résultat attrayant et que ça permettrait au titre de se démarquer des mangas de furyô qui sont très nombreux au Japon. »

BEELZEBUB © 2008  by Ryuhei Tamura / SHUEISHA Inc.

Mais pourquoi se lancer dans le furyô, ces mangas remplis de délinquants bagarreurs En mémoire de ses années de jeunes voyous peut-être ? En réalité, l’homme préfère l’action au cinéma et les films de Jackie Chan plutôt que les embrouilles dans la vie réelle : « je ne suis pas du tout un délinquant, je ne les ai jamais côtoyés. Je fais partie de ceux qui changent de trottoir lorsque j’en croise… » dit-il en conférence, dans un rire général. Si le mangaka a repris un élément de sa scolarité, c’est pour mieux jouer avec et le détourner : « L’école de Hishiyama se trouve être l’école dans laquelle j’étais… mais je n’y ai jamais vu un seul graffiti ! »
Finalement, le choix du furyô s’est un peu fait au hasard et pour le fun : « c’était un genre que je n’avais pas encore essayé et je m’étais dit que ce n’était pas trop mon truc mais en dessinant je me suis rendu compte que c’était très amusant à faire, et j’ai donc persisté dans cette voie là. »

Ainsi commence l’aventure Beelzebub. En interview nous évoquons l’influence qu’a pu avoir son responsable éditorial, ou tantô, sur la mise en place de la série : « lorsque j’ai dessiné mon premier Baby Beel, je l’ai dessiné nu, tel qu’il apparait à présent dans le manga, en me disant que cela ne passerait pas et que mon éditeur me dirait : « non mais ça va pas la tête faut l’habiller ! ». Finalement il a eu la réaction totalement inverse et m’a dit : « non c’est super, surtout ne l’habille pas ! » » (Rires)

BEELZEBUB © 2008  by Ryuhei Tamura / SHUEISHA Inc.

D’une manière générale les personnages de la série sont créés selon les préférences de l’auteur, tantôt inspiré par toutes les séries qu’il a pu ingérer dans son enfance, tantôt par son entourage, comme dans le cas de ses personnages féminins hauts en couleur : « Je reconnais que j’ai autour de moi des femmes qui sont souvent des femmes fortes, mais surtout j’aime bien lire des mangas où les personnages féminins ont une vraie personnalité, qui s’exprime librement. C’est surtout ça que je voulais retranscrire. »
Et parmi toutes ces créations, enfin, il en est une dont l’histoire est pleine d’autodérision… celle de son avatar de petit singe, qu’il nous raconte: « En fait je suis né au mois d’avril, je suis donc bélier. La première fois que je me suis représenté, je me suis dessiné à l’image d’un petit bélier et je l’ai mis dans une petite histoire. Mais j’ai reçu une lettre de fan me disant « ah j’adore votre dessin de singe de vous-même ! » » (Rires général)

 

 

 

Avatar Ryuhei TamuraUn mangaka du Jump, au jour le jour

En 2009 la série est lancée et se poursuit jusqu’en 2014, pendant 27 volumes. Un travail de longue haleine qui a achevé la transformation du mangaka amateur en professionnel : « lorsque je suis devenu professionnel j’ai arrêté de dessiner uniquement par plaisir – comme je le faisais lorsque j’étais amateur – et je me suis mis à réfléchir et étudier ce qui plaisait au public, ce qu’il voulait. »

En devenant un auteur de premier plan du Weekly Shônen Jump, Tamura réalise bien sûr un rêve… mais il se sent encore tout petit face aux autres stars du magazine : « en devenant un mangaka du Shônen Jump j’ai ressenti beaucoup de pression car j’étais arrivé au même endroit que tous les auteurs qui m’avaient fait rêver depuis mon enfance. Mon manga était dans le même magazine que ces mangakas que j’admire mais lorsque je lisais le Shônen Jump je sautais les pages de Beelzebub car je ne préférais pas voir ce que j’avais fait, j’avais trop peur de la comparaison. » (Rires)

Pendant les six ans que va durer la série, la routine de travail d’une publication hebdomadaire est toujours la même : « le premier jour nous avons une réunion avec mon tantô, nous discutons des nemus que je lui amène et nous faisons le découpage de la semaine, pour savoir comment va s’organiser le travail et quel va être le thème du chapitre. Ensuite, pendant trois jours, je passe au découpage à proprement parler. A partir du 4e jour je commence à dessiner et c’est là qu’arrivent les assistants, le matin vers 9h, et ils ne repartent que tard dans la nuit, jusqu’à 3h du matin parfois. Ils sont huit au total mais se relaient pour qu’il y ait toujours six personnes à l’atelier. Quatre d’entre eux s’occupent de dessiner les arrières plans, un se charge des effets de vitesse et un dernier pose les trames.

BEELZEBUB © 2008  by Ryuhei Tamura / SHUEISHA Inc.
Ce rythme là se poursuit jusqu’à la fin de la semaine et quand nous avons fini j’appelle mon tantô et je lui dis « ramène toi, viens chercher les planches ! » (Rires) Et qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, il vient les chercher, puis on enchaîne à nouveau sur une nouvelle semaine, sans jour de repos. »

Durant l’interview nous revenons sur les dessins et les passages de la série qui furent les plus complexes pour l’auteur. Du coté des personnages, la palme revient à Himekawa : « il avait une longue banane en plus j’ai rajouté des lunettes, ce n’était pas le personnage le plus facile à dessiner, ça c’est sûr. » Quand nous lui demandons si c’est pour cette raison que ce protagoniste se voit doté d’un « mode séducteur », sans lunette et les cheveux détachés, le mangaka avoue en riant que, oui, c’est bien une façon de simplifier le travail !

En conférence, une personne du public le questionne sur l’alternance, assez bien dosée, entre les scènes comiques et de celles de baston, et la réponse dévoile bien le caractère spontané du mangaka : « l’équilibre entre l’humour et de baston est totalement fortuit, c’est juste que je me lasse très vite (rires). Lorsque je suis sur une scène de combat et qu’elle dure, j’ai rapidement envie de dessiner quelque chose de drôle, et inversement. »

Du coté du scénario, la difficulté résidait généralement dans les scènes plus graves : « sur les scènes comiques, j’étais plus ou moins persuadé que si j’arrivais à me faire rire moi-même, c’était gagné et que cela devrait passer auprès du public. Par contre sur les scènes sérieuses, j’étais dans un doute permanent, j’avais beaucoup moins d’assurance. »

Nous profitons de la présence de monsieur Monji, son tantô, pour lui demander son point de vue sur le sujet : « Je pense qu’il a un vrai talent pour mettre en scène les scènes comiques où plusieurs personnages discutent ensemble puis un autre personnage arrive derrière et rajoute une vanne. Grâce à ce talent dans les surenchères je sais que je peux le laisser faire sur les scènes comiques, je peux le laisser en roue libre. Même par rapport aux autres auteurs qui font aussi du manga comique, il a vraiment un don pour ça. »

Japan Expo 2015Remarquant que monsieur Monji est assez bavard, nous profitons alors de la présence rarissime d’un responsable éditorial du Shônen Jump pour continuer ce dialogue… Et, alors que nous lançons une question sur la part de réalité qu’il peut y avoir dans le manga Bakuman, une excellente surprise nous attend : « Pour ma part je trouve que la série est fidèle à la réalité, mais je pense que vous avez là la personne idéale pour répondre à cette question car monsieur Monji a été le responsable éditorial de Bakuman, au milieu de la série. » nous annonce monsieur Tamura.
 

Nous sommes chanceux et nous laissons donc, religieusement, le tantô nous donner son avis : « c’est une question qu’on nous pose souvent au Japon, mais volontairement on évite de préciser ce qui relève de la réalité et ce qui relève plutôt de la fiction. Il y a bien sûr des passages qui sont arrangés et des aspects qui constituent vraiment de la fiction. Cependant, pour ce qui est du fond, c’est assez vrai : il y a des dessinateurs qui donnent tout ce qu’ils ont pour produire un bon manga, qui travaillent avec des responsables éditoriaux qui font vraiment leur maximum pour que ça marche. Mais, parmi eux, il y a aussi des gens avec qui ça ne marche pas non plus et des responsables éditoriaux qui ne font pas forcément bien leur boulot… Je pense que toute cette partie la reflète assez bien notre quotidien dans le magazine. »

Vers la fin de Beelzebub…

Toutes les bonnes choses ont une fin et Beelzebub n’échappe pas à la règle. Monsieur Tamura revient sur ce choix : « L’arrêt de la série au 27e tome est un souhait personnel mais la conclusion s’est construite au fur et à mesure. De toute façon je pense que, dans les œuvres du Shônen Jump, il y a très peu d’auteurs qui savent au départ comment se finira leur série. Sur les derniers tomes, si on avait choisi de continuer l’histoire, je serais tombé dans une routine et une répétition de ce qu’on avait déjà fait, donc avec mon éditeur on s’est dit que c’était le bon moment d’arrêter. »

En conférence il apporte une précision, par rapport au classement de popularité du Shônen Jump : « même si le classement de la série dans les votes du Jump était moins bon sur la fin de la série par rapport à ses débuts, ça n’a pas non plus changé ma façon de faire, ça n’a pas influé sur l’arrivée de la fin de la série, j’ai tenu les objectifs que je m’étais fixé. »

 

Japan Expo 2015

Quand l’heure de ce dernier chapitre arrive, de nombreux sentiments se mélangent pour l’auteur. La tristesse est là, bien sûr, de quitter ses personnages. Mais le lien n’est pas encore tout à fait rompu, puisque Beelzebub se poursuit désormais à travers des hors-séries. Mais cette « fin » est aussi l’occasion de se reposer après six ans de dur labeur. D’ailleurs, lorsqu’on demande à monsieur Tamura ce qu’il a fait de sa première semaine de liberté, la réponse est sans équivoque : « j’ai dormi, essentiellement. » (Rires)

Et d’ailleurs, se sent-il prêt à repartir pour une publication hebdomadaire et la vie de forcené qui va avec ou veut-il passer dans un autre magazine ?
« Pour moi, c’est le Shônen Jump ! » nous répond-il, pour la plus grande joie de son tantô, tout sourire. Mais, grâce à son expérience sur Beelzebub, il sait aussi qu’il ne doit pas y foncer tête baissée : « mon objectif c’est toujours d’être publié en hebdomadaire mais c’est une envie qui nécessite une certaine préparation psychologique. La publication hebdomadaire est quelque chose de particulier, dans le sens où, quand on la commence, on sait qu’on va s’investir à fond dans le manga et qu’on va être pris à 200%. On ne peut pas faire les choses à moitié, sinon ça ne marche pas, et c’est pour ça qu’il faut s’y préparer mentalement. »

Pour clore l’entretien, nous lui demandons ce qu’il envisage pour les prochains mois et si une nouvelle œuvre se prépare : « pour l’instant je n’ai rien de précis et de concret mais j’ai deux, trois idées auxquelles je pense, sur lesquelles je vais travailler davantage quand j’aurais terminé les épisodes hors-série publiés de manière bimestrielle dans un autre magazine. »

 

BEELZEBUB © 2008 by Ryuhei Tamura / SHUEISHA Inc.

Ryûhei Tamura prend donc un repos bien mérité tout en coupant petit à petit le cordon avec la série qui l’a fait naitre auprès du grand public. Reposez-vous bien monsieur Tamura, profitez bien de vos personnages, et rendez-vous pour votre prochaine saga !

Nous remercions chaleureusement l’auteur ainsi que son tanto pour leur temps, ainsi que l’interprète et plus largement KAZE manga.

Paul Ozouf et Loÿs Régent

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