[Interview] Tetsuya Tsutsui & la censure : lutte contre une réalité japonaise…

C’est à l’occasion du dernier Salon du Livre de Paris que Tetsuya Tsutsui, auteur phare des éditions Ki-oon, venait nous présenter une œuvre très attendue : Poison City. Attendue car, pour la première fois, Tetsuya y a mélangé une thématique d’actualité – la liberté d’expression – avec une histoire complètement personnelle : la censure de son œuvre Manhole à Nagasaki en 2009.

Comment le mangaka est passé de la réalité à la fiction, et comment veut-il que la fiction joue sur la réalité ? C’est ce que nous sommes allés lui demander, pour une passionnante interview !

Tetsuya Tsutsui

Tetsuya Tsutsui. Photo Natacha Parent

Du Comic Code à l’affaire Manhole…

Tetsuya Tsutsui est un mangaka qui accouche rarement d’œuvre du jour au lendemain, et ses thématiques le travaillent longtemps avant de finir sur ses planches. Il en est de même pour Poison City, dont la genèse remonte, en fait, bien avant la condamnation de Manhole

En 2012, lors de sa seconde venue en France, l’auteur explique en interview qu’un sujet le travaille : « Il y a un sujet qui me tient particulièrement à cœur : la censure des comics. Vous savez, dans les années 40-50, le gouvernement américain a censuré – ou en tout cas mis des freins à la liberté d’expression pour – les comics US, et je voulais parler de ce phénomène, faire des recherches sur le pourquoi du comment on en est arrivé à censurer des comics alors que ce sont tout simplement des gens qui dessinent des BD. C’est un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps mais, pour cela, il faudrait évidemment que je me rende sur place aux États-Unis pour collecter des informations. Et pour l’instant, je n’ai pas le temps et je reporte sans cesse. »

Manhole censure

Manhole : une des planches incrimées

A l’époque Manhole a déjà été censuré depuis 3 ans dans la province de Nagasaki. Mais l’auteur ne le sait pas encore. Il continue donc de creuser la question, comme il nous l’explique : « je me demandais comment aborder cette thématique concrètement et la rendre distrayante. C’est le genre de chose qui est difficile à mettre en scène tout en retenant l’attention du lecteur. »

Mais, en 2013, alors qu’il se ballade sur internet en lisant des avis des lecteurs sur ses œuvres, Tetsuya Tsutsui apprend que, dans un communiqué daté de 2009, l’Agence pour l’enfance et l’avenir du département de Nagasaki a classé Manhole comme « œuvre nocive pour les mineurs » pour le motif d’ « incitation considérable à la violence et à la cruauté chez les jeunes ».

« Forcément j’ai été surpris puis en colère » nous explique l’auteur, avant de poursuivre : « Je connaissais ce système de classification avec cette étiquette d’ouvrage nocif, mais j’étais loin d’imaginer que je ferais l’objet d’une telle décision. Évidemment lorsque l’on fait partie des mangakas qui ont été censurés, on trouve ça forcément injuste et cruel. »

Un jugement qui n’est pas sans conséquence, faisant entrer la menace de la censure dans l’esprit de l’artiste : « suite à cette censure à Nagasaki, j’ai toujours cette épée de Damoclès qui me dit que la censure est omniprésente et peut tomber de façon arbitraire et ça me fait peur, c’est toujours ancré dans un coin de ma tête. »

 Mais cette condamnation a aussi fait office de déclic : « en étant censuré à Nagasaki j’ai pu voir de l’intérieur comment cela se passait, comment les délibérations s’organisaient et ça m’a permis de comprendre comment je pouvais traiter ce sujet. C’est sans doute le seul point positif que je retire de cette expérience. »

 

L’auto-censure, ce piège japonais

Poison City. Photo Natacha Parent ©journaldujapon.com - Tous droits réservés

Poison City. Photo Natacha Parent

Poison City est donc sur les rails. Tetsuya Tsutsui, auteur maintenant censuré, veut réagir et faire réfléchir ses compatriotes, dont la culture du consensus peut constituer un terreau sur le long terme : « Les japonais sont des gens qui, plutôt que de revendiquer la liberté d’expression et leur droit à la liberté individuelle vont plutôt se focaliser sur le bien être du voisin, avant le leur. Donc c’est un peuple prédisposé à une censure naturelle. C’est quelque chose de plutôt positif à bien des égards mais à aller trop loin dans cette voie, on en viendrait à une culture qui va stagner, qui ne va plus évoluer pour éviter de faire des vagues. Poison City n’est pas qu’un signal d’alarme, son but est surtout de faire comprendre aux gens qu’il faut faire attention au danger de cette auto-censure et de la censure en général. »

Cette auto-censure inquiète Tsutsui, pour son pays mais aussi pour lui-même, car il craint de devoir un jour se l’appliquer à lui-même et à ses œuvres si jamais le Japon prenait la mauvaise direction.  La résignation silencieuse ou la révolte, deux choix incarnés dans Poison City  par Hibito et un autre auteur plus âgé, un certain Matsumoto, victime de la censure quelques années auparavant. Deux auteurs et deux choix, mais aussi deux facettes de Tetsuya Tsutsui, comme il nous le confie lui-même :  « Matsumoto dans Poison City c’est une part de moi, c’est un personnage qui me permet d’exprimer une partie de mes opinions en complément du personnage principal. […]Hibito c’est moi lorsque j’étais jeune, passionné et surtout un peu innocent. Matsumoto est quelqu’un avec plus d’expérience, qui a eu des problèmes à cause de la censure et qui s’est fait une raison parce que c’est comme ça. C’est un mangaka qui a abandonné et si je peux éviter de finir comme lui, ce serait une très bonne chose. Mais si le Japon continue de se durcir sur la liberté d’expression il y a des chances que je finisse comme Matsumoto… »

Révélé en France et au Japon depuis sa rencontre avec les éditions Ki-oon, la solution du marché étranger et sa liberté de ton est alors évoqué dans l’interview. Le mangaka répond : « Je n’ai jamais vraiment dessiné dans le but d’être publié à l’étranger, donc mon combat personnel et professionnel reste le marché japonais. Je n’aime pas me dire que d’être publié à l’étranger est une solution à ce genre de problème car il s’agit d’une fuite facile face à cette censure. Mon combat reste donc contre la censure au Japon et l’empêcher par le biais de mes œuvres. »

 

Japon : un avenir sombre ?

Tetsuya Tsutsui - Photo Natacha Parent ©journaldujapon.com

Tetsuya Tsutsui – Photo Natacha Parent

Tsutsui veut donc, pour le moment, résister et s’exprimer, mais pense que la situation nippone pourrait bien s’aggraver : « actuellement  le Japon se rapproche de ce qui s’est passé dans les années 50 aux Etats-Unis. Avant que les Jeux Olympiques de 2020 arrivent il reste encore beaucoup de temps donc on peut s’attendre à ce que la censure s’accentue. Mais il n’est pas encore trop tard et j’espère que, par le biais de Poison City, on pourra prendre conscience de ce genre de pratique. »

D’autant que depuis peu, le manga est intégré – avec l’ensemble de la culture nippone – dans une campagne internationale du nom de Cool Japan, qui cherche à promouvoir la culture pop nippone dans le monde, quitte à la lisser au passage pour la rendre la plus séduisante possible.

Cette initiative en partie politique n’a pas échappé à Tsutsui car il ne s’est jamais gêné pour dépeindre l’hypocrisie de certains personnages publics et des hommes de pouvoirs en général. Lorsque nous lui demandons ce qu’il en est des rapports actuels entre le manga et la classe politique japonaise il est, une fois de plus, lucide : « Parmi les nombreux députés au Japon, il y en a beaucoup qui comprennent le manga et qui essaient de pousser la culture du manga dans le bon sens. Mais, il faut se rendre à l’évidence, beaucoup d’hommes politiques japonais ont un certain âge et ont logiquement des tendances conservatrices.

Quand ils se sont rendus compte que le manga pouvait être vu comme quelque chose d’utile – dans le cadre du programme Cool Japan par exemple – ils se sont mis à la pousser et à le défendre… Mais si on creuse un peu on s’aperçoit qu’ils n’y connaissent rien du tout. Et concernant la liberté d’expression certains œuvrent malheureusement pour durcir la censure et limiter au maximum ce qui les dérange EUX, en fait. »

Si Tetsuya Tsutsui est inquiet pour le futur, d’autres auteurs n’ont pas attendu que Poison City se réalise pour quitter le Japon. Sur le Salon du Livre en face du stand des éditions Ki-oon, le stand de l’éditeur nobi nobi ! accueillait Satoe Tone, une illustratrice pour enfant que nous avons rencontré il y a peu et qui nous confiait qu’elle avait quitté le Japon pour l’Italie il y a 3 ans, car elle y étouffait personnellement et artistiquement…

Quitter le Japon, une éventualité pour Tsutsui ? « Je pense que le Japon n’a pas été assez loin pour me faire partir, pour me pousser à bout. J’adore le Japon, c’est un pays fantastique que j’adore. » Nous voilà rassurés… même si le plan B que le mangaka nous dévoile ensuite a de quoi nous faire sourire ! « De façon plus triviale, il se trouve qu’il y a 3 ans j’ai pu visiter plusieurs régions françaises (en tournée de dédicaces pour Prophecy, NDLR). J’ai pu me rendre à Aix-en-Provence et j’ai adoré l’ambiance et l’atmosphère qui régnait dans le sud de la France et c’est devenu un fantasme, peut-être un jour pourrai-je vivre là bas… Mais c’est seulement dans mon imagination, ma vie au Japon me va très bien pour le moment ! (Rires) »

Tetsuya Tsutsui ne compte donc pas s’arrêter en si bon chemin ou quitter l’archipel, et il a encore beaucoup d’histoire à raconter… Il nous parle même d’un autre sujet qui occupe actuellement son esprit : « En ce moment il y a surtout le vieillissement de la population, la population japonaise surtout, et toutes les magouilles ou business un peu frauduleux et mafieux que ça peut entraîner… Mais n’allez pas croire que ce sera forcément le sujet de ma prochaine œuvre ! (Rires) »

Des nouvelles œuvres de Tetsuya Tsutsui qui taperont encore là où ça fait mal ? L’avenir n’est pas si sombre finalement… La censure n’a qu’à bien se tenir ! 

Tetsuya Tsutsui -  Photo Natacha Parent ©journaldujapon.com

Tetsuya Tsutsui – Photo Natacha Parent ©journaldujapon.com

Pour en savoir plus sur Poison City vous pouvez retrouver la critique du premier volume chez notre partenaire Paoru.fr ou lire les premières pages sur le site des éditions Ki-oon. 

Remerciements à Tetsuya Tsutsui pour son temps et sa gentillesse ainsi qu’aux éditions Ki-oon pour la mise en place de cette interview collective avec les médias 9e Art et Planète BD.Crédits Photo : Natacha Parent pour ©journaldujapon.com – Tous droits réservés

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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