[Interview – Spéciale Eurocks] Yoko Yamada : « On ne pouvait pas avoir mieux que les Eurockéennes ! »

Depuis longtemps, les amateurs rêvent d’une démocratisation de la J-Music, trop souvent stigmatisée avec les idols et le Visual Kei. Depuis longtemps, nous nous sommes pris à espérer qu’un jour, un festival généraliste de grande ampleur s’intéresserait à la richesse musicale qu’offre le Japon. En cette année 2015, notre vœu est exaucé grâce à un partenariat établi entre le Summer Sonic, gros festival japonais, et les Eurockéennes de Belfort qui œuvre depuis 26 ans maintenant.
Nommé « 2 LANDS OF RISING ROCK », le projet prévoit un échange : trois artistes japonais viendront jouer aux Eurocks (The Bawdies, Bo Ningen et Seiho) tandis que trois artistes français fouleront le sol japonais aux Summer Sonic (The Dø, Carbon Airways et Valy Mo).
Un projet sous la houlette de l’Institut Français qui a le mérite de mettre en avant nos propres artistes dans un pays où l’importation de musique française n’est pas forcément légion, mais qui permet surtout à la musique japonaise de bénéficier d’une vitrine grand standing

Eurock summer
Pour en savoir un peu plus sur cet évènement, nou
s avons pu en rencontrer les acteurs majeurs : tout d’abord Mme Yamada, dont vous pourrez découvrir l’interview ci-dessous, mais également dans un second article M. Roland, le directeur des Eurockéennes, et Kem, le programmateur du festival.

 

Naissance et concrétisation d’un projet fou

Bonjour Madame Yamada ! Pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

Yamada Yoko : Cela fait 5 ans maintenant que je travaille pour une société japonaise qui s’appelle Creativeman, un des plus gros tourneurs au Japon. Nous organisons entre autres un des plus gros festivals d’été, en tout cas en termes de programmation internationale : le Summer Sonic Festival. Il accueille 200 000 personnes à Tokyo et Osaka.     
Ma mission en France est d’envoyer au Japon des artistes français connus en France comme Phoenix, Daft Punk ou Vitalic, mais également le contraire : amener des artistes japonais en Europe.

Quels groupes avez-vous fait venir en France jusqu’à présent ?

Quelques uns ! Maximum The Hormone par exemple. L’année dernière il y a eu Baby Metal, et l’année précédente Perfume, One Ok Rock, Kyary Pamyu Pamyu et Polysics. Il y a également eu un groupe assez indé qui s’appelle Bandapart … et évidemment Asian Kung-Fu Generation !

Comment est née l’idée d’un partenariat avec un festival français ?

L’idée de collaboration est venue de Gaëlle Massicot Bitty, responsable du pôle « Musique Actuelle » de  l’Institut Français, une organisation du Ministère de la Culture. C’est une personne que je respecte beaucoup. J’ai toujours beaucoup de plaisir à travailler avec elle car c’est une passionnée de musique, elle suit beaucoup d’artistes dès leurs débuts et les aide avec un appui très personnel.
Un jour donc, elle m’a dit « Est-ce que ça pourrait intéresser Creativeman de collaborer avec un festival ? ». J’ai répondu « bien sûr oui ! » (Rires), encore plus si c’était les Eurockéennes, on ne peut pas avoir mieux ! C’est vraiment un super festival qui avait déjà programmé Polysics (en 2006, ndlr) et les Pascals, une vraie pointure, qui avaient fait une création unique avec la chanteuse Camille.

J’étais donc tout de suite partante, et j’en ai immédiatement parlé aux dirigeants de Creativeman. C’était la première fois qu’ils collaboraient avec un festival étranger donc évidemment pour eux c’était un risque car si nos affinités artistiques n’avaient pas correspondu, ça aurait été assez difficile. Le PDG de Creativeman, Naoki Shimizu, m’a dit « Ok essayons, et on verra ce que ça donne ! ». C’est comme ça que l’aventure a commencé.

Est-ce que ce partenariat a été compliqué à mettre en place, surtout du point de vue japonais ?

M. Roland et M. Shimizu

M. Roland et M. Shimizu

Alors, bien sûr que oui … mais en fait non ! (Rires)

Oui car trouver trois artistes qui pourraient plaire aux programmateurs, Kem et Christian, ainsi qu’au directeur des Eurocks, Jean-Paul Roland, ce n’était pas évident. Il fallait présenter pleins d’artistes. Kem est venu au Japon fin 2014 pour assister au festival Countdown Japan, le plus gros festival de fin d’année où l’on retrouve tous les artistes du moment. Donc pendant 4 jours, on a fait un rallye de musique japonaise, du matin au soir ! (Rires) Je pense que c’était assez hallucinant pour Kem, l’ambiance est très particulière, la réaction du public est très différente et … bon ça ne fait pas peur, mais ça peut être étrange ! (Rires)
Malgré tout, Kem a trouvé quelques groupes qui lui plaisaient.
Ensuite, l’autre difficulté était que tous les groupes n’étaient pas forcément disponibles, donc finalement on a pu trouver ces trois groupes dont on est très contents ! Donc il y avait des difficultés, mais elles n’étaient pas insurmontables car il y avait une vraie volonté de la part de tout le monde, y compris des artistes qui prennent des risques financiers en venant.

Je comprends donc que Kem a fait son marché au Countdown Japan ! (Rires) Mais y avait-t-il une liste d’artistes prédéfinie dès le départ ?

Oui effectivement nous avions fait une liste d’une quinzaine d’artistes qui n’étaient pas forcément présents au Countdown Japan car nous ne savions pas s’il pourrait venir au Japon. Il a ensuite de son côté fait une présélection.

Comment s’est faite cette présélection ?

Ce sont des groupes japonais avec qui nous travaillons régulièrement. J’ai énormément travaillé avec mon homologue japonais chez Creativeman qui m’a beaucoup aidé, c’était notre interlocuteur. Il connait un tas de managers et pouvait ainsi savoir où en étaient les groupes au niveau carrière au Japon, et leurs envies de développement à l’étranger. Donc il n’y avait dans cette liste que des groupes qui, à la base, souhaitaient venir à l’étranger. Après, au niveau financier, puis au niveau du planning etc., il y a eu d’autres contraintes.

Et du coup du côté français, comment s’est fait le choix des groupes ?

Kem nous a proposé des artistes avec qui ils ont des relations assez fortes et surtout qui viennent de la région de Belfort. Dans cette liste, nous avons choisi Carbon Airways qui a déjà de la bouteille car ayant joué aux Coachella ; et Valy Mo, qui est une sorte de poulain des Eurockéennes, découvert à travers le projet « GéNéRiQ ». Mais nous avions également besoin d’une sorte de tête d’affiche et c’est là que The Dø est arrivé dans le projet.

Pourquoi trois groupes ? Pourquoi pas plus ?

De notre côté au niveau de la programmation, on aurait pu en prendre en plus puisque nous avons 10 scènes, mais malgré tout, de faire un projet avec trois artistes, de leur donner un créneau chacun, c’est difficile car il y a énormément de groupes que l’on veut booker… ou que l’on doit booker ! (Rires) Trois créneaux pour ce projet c’est déjà un sport ! Et je pense que c’est pareil pour les Eurockéennes.

Le Summer Sonic n’avait jamais songé à faire ce genre d’échange avec un autre pays ?

Bien sûr que si, il y a eu pleins de propositions mais cela ne s’est jamais concrétisé pour plusieurs raisons… notamment la difficulté de trouver des artistes des deux côtés qui soient tous les deux d’accord, d’organiser en faisant des propositions plus ou moins acceptables pour les artistes etc., ce n’est pas évident.

 

France/Japon : le choc des cultures

D’ailleurs était-ce difficile de travailler ensemble, Japonais et Français ? Je sais que nous n’avons pas les mêmes méthodes de travail … (Rires)

Alors comment je peux être politiquement correcte (Rires)… Oui bien sûr que c’est difficile parce qu’il y a un décalage culturel, mais ça ne veut pas dire que l’un est mieux que l’autre, c’est tout simplement très différent. En fait si vous voulez, moi je dis très souvent que les Japonais ne savent pas improviser, et a contrario, la force des Français, c’est l’improvisation !

En concert, il y a toujours des choses imprévues, et ce qui m’impressionne toujours du côté français c’est cette capacité, dans n’importe quelle circonstance, à très bien gérer l’imprévu. Un jour d’ailleurs le groupe Phoenix m’a dit « Tu sais quand on vient au Japon, on est vraiment pris en charge de A à Z » ce qui est nécessaire au Japon puisque tout est écrit en japonais, et il y a très peu de Japonais qui parlent anglais, donc c’est pour cela aussi qu’on essaie de tout prévoir, de bétonner l’organisation. Mais en Europe, en France, désolée du terme mais c’est un peu le « bordel », et finalement on y arrive très bien ! Si on va en Espagne, c’est aussi le bordel, mais parfois on n’y arrive pas du tout ! (Rires)

Donc, en France, on a même tendance maintenant à ne pas tout prévoir à l’avance car on sait gérer les choses dans les situations d’urgence. Ça c’est quelque chose que j’aime beaucoup en France. Après, comme je disais, les Japonais ne savent pas improviser, donc ça les panique ! Ils n’aiment pas ça du tout car c’est ingérable pour eux. C’est donc mon travail de les rassurer quand il se passe ce genre de choses, de trouver le juste milieu.

Mais ce décalage n’est-il pas un frein parfois ?

Il y a des moments très chauds en effet. Pas à chaque projet heureusement. Mais en tout cas d’après mon expérience, les gens qui travaillaient pour ces projets étaient extrêmement professionnels… à la fin ! (Rires) Sur place, ils étaient très compétents, donc les artistes et les staffs étaient au final super contents. Heureusement, les artistes japonais avec qui nous avons travaillé ont fait des bons concerts, même s’ils n’étaient pas très convaincus par la salle. Et puis le concert commençait et là ils disaient « ah oui quand même, c’était pour ça ! ». Donc à la fin, on arrive toujours à trouver un sens positif au projet.

Vous qui avez fait venir beaucoup de groupes japonais en France, comment se porte la J-Music en France selon vous ?

Très sincèrement, je ne suis pas la meilleure analyste du marché, donc c’est plutôt un ressenti personnel… ou bien l’espoir d’une démocratisation ! (Rires)

Le marché français est très ouvert  à la culture japonaise en général. Le puurlblic de cette niche est très calé et connait tous ces groupes, tous ces mouvements etc., là ça existe j’espère que cela va continuer ! Mais ce que je souhaite, c’est que grâce à des tendances comme Japan Expo, les jeunes restent au courant de ce qu’il se passe au Japon. Par exemple le projet avec One Ok Rock, on a travaillé avec un tourneur français, Speak Easy, qui s’est occupé de toutes les dates en Europe, mais n’était du tout spécialisé dans le rock japonais, donc il ne savait pas à quoi s’attendre. Une fois qu’on a commencé à annoncer la tournée et les dates, la réaction du public était très enthousiaste ! En trois secondes tout était parti !

 Le groupe était très attendu !

Oui, c’est ça qui est hallucinant car à l’époque, il n’avait pas encore explosé au Japon ! Donc cette vitesse d’arrivée des informations, le buzz auprès du public est vraiment encourageant pour moi. Cela me donne quelques idées pour trouver des groupes qui sont en train d’émerger au Japon et qui, peut-être, ont quelque chose d’intéressant à exprimer avec leur musique, même si ce ne sont pas des gros groupes qui sont têtes d’affiche du Summer Sonic.

Des groupes comme One Ok Rock tendent à démocratiser la musique japonaise dans les pays occidentaux, mais que pensez-vous de ces groupes qui viennent uniquement pour le prestige d’avoir fait une date à l’étranger ? Est-ce que cette attitude nuit en quelque sorte à cette politique de démocratisation ? N’est-ce pas contre productif ?

Oui et non. Oui parce qu’en soit ils viennent juste pour leur plaisir, donc ça n’apporte rien. Mais si, lorsqu’ils viennent, ils se rendent compte de quelque chose d’inattendu, et qu’il ramène ce sentiment avec eux, et bien ça peut, peut-être, faire changer d’avis les artistes, ou les managements qui s’occupent de plusieurs artistes dans le même label, et donc influencer d’autres artistes… Donc en soit ce petit rien peut avoir un effet boule de neige et donner quelque chose de positif !

Merci beaucoup Mme Yamada !

Retrouvez toutes les informations sur le festival des Eurockéennes sur leur site officiel.

Remerciements à Emeline Michaud, Hervé Castéran, ainsi que Mme Yamada, M. Roland et Kem pour leur disponibilité.

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