[Interview] Tokyo Vice : rencontre avec une inquiétante capitale, par Jake Adelstein

Comme nous le savons tous, il est toujours compliqué de se faire une place dans la société japonaise lorsque l’on vient de l’étranger. Percer les secrets de la société nippone semble alors mission impossible, encore plus si on essaye d’enquêter dans le milieu de la pègre tokyoïte. Et pourtant un homme du nom de Jake Adelstein y est parvenu… Pendant plus de dix ans, après avoir gagné sa place au Yomiuri Shinbun – l’un des quotidiens les plus lus au monde avec plus de 14 millions d’exemplaires vendus chaque jour-  le journaliste américain a suivi les yakuzas, le trafic d’être humains et la corruption.

Tokyo Vice - Jake Adlestein. Photo ©Mickeal Lionstar

Tokyo Vice – Jake Adlestein. Photo ©Mickeal Lionstar

C’est cette aventure assez peu ordinaire qu’il raconte avec talent dans Tokyo Vice, prochainement adapté au cinéma avec Daniel Radcliff dans le rôle titre. Aujourd’hui, une édition française de l’ouvrage est sur le point d’être mise sur pied avec les éditions Marchialy, un éditeur indépendant qui a lancé un projet de financement participatif sur la plate-forme Kiss Kiss Bank Bank. Une belle occasion pour que Journal du Japon parte à la rencontre de Jake Adelstein afin de découvrir cet auteur et l’histoire de ce livre, celui d’un journaliste gaijin dans la capitale japonaise !

 

Un journaliste étranger au Japon

Journal du Japon : Bonjour Monsieur Adelstein… quand cette histoire commence vous avez 19 ans, et vous venez d’arriver à Tokyo. Quels étaient vos buts, vos rêves à cette époque ?

Jake Adelstein : Je n’avais aucune idée de ce que je voulais à part être maître de moi-même, maîtriser la langue, un art martial ou devenir maître zen. Et pourquoi pas un « master of the Universe » ?! Je voulais faire quelque chose que personne n’avait encore fait.

Vous avez étudié à l’université de Sophia (l’une des plus prestigieuses universités du Japon, NDLR) : est-ce que vous pouvez nous décrire cette université et ce que vous vous rappelez de vos années là-bas ?

L’université de Sophia était tenue par des jésuites qui étaient, plus à l’époque que maintenant en tout cas, des libéraux éclairés, et avaient de très bon professeurs avec qui je suis toujours ami. Mon professeur de littérature japonaise, monsieur James Shields, m’a transmis son grand intérêt pour l’esthétique littéraire traditionnelle japonaise, comme le sens du concept philosophique mono no aware qui trouve la beauté dans le caractère furtif de l’existence. Le professeur Richard Gardner a été un excellent guide en religion japonaise et le Père Curry, dont je suis allé fêter les 80 ans la semaine dernière, m’a appris à apprécier la poésie en littérature anglaise tout en me faisant découvrir de magnifiques auteurs nippons. Il a aussi apprécié mon intérêt pour le bouddhisme Zen et m’a encouragé dans mes études. 

J’ai vraiment aimé vivre dans un temple Zen et la prière s’est révélée être un excellent support moral à travers les années. J’ai appris beaucoup, y compris les dix préceptes du Bouddhisme… que j’échoue régulièrement à suivre. Mais au moins je sais où se situe la ligne !

sophia-university

Université de Sophia


Et puis vous êtes entré au Yomiuri Shinbun en 1999. Comment avez-vous fait ? Était-ce particulièrement dur pour un gaijin ?

J’ai passé le test comme tout le monde. Je m’y suis préparé comme tout mes collègues japonais, mais en travaillant encore plus dur. Je pense que ce qui m’a aidé pendant les 18 derniers mois d’université, pendant que je préparais mes concours de journalisme, était d’avoir un boulot de « masseur – thérapeute » pour trois ravissantes femmes les lundis et mardis : ça a payé mes factures et m’a laissé beaucoup de temps pour travailler !


 yomiuri-shimbunQuelles sont les premières choses qu’on vous a apprises dans ce célèbre quotidien ?

Ils ne vous apprennent pas grand chose. Vous apprenez en faisant.
Tout le monde commence à la rubrique policière. Mon responsable m’a donné une pile d’articles rangés par catégories – vol, vol qualifié (avec violence), vol à l’arraché, meurtre, mort accidentelle, etc. – et il me disait « lis et relis les, retiens le modèle et écris des articles comme ceux-là. » Il y a déjà tellement de modèles rien que pour un vol… L’article peut débuter dès l’appel à la police. Éventuellement jusqu’à l’arrestation du criminel. Peut-être même, si vous avez le temps et que vous êtes assez intelligent, vous pourrez le relier à une série de vols.
La criminalité est basse au Japon. Donc TOUS les crimes représentent une actualité au Japon. Un luxe que nous n’avons pas aux États-Unis.

Justement, comment avez-vous vécu les différences culturelles dans le journalisme ? 

La presse japonaise peut-être très courageuse, et fait un bon travail d’investigation. Néanmoins, la relation privilégiée entre la police et la presse les rend très réticents à parler des soucis de procédures ou des investigations douteuses des forces de l’ordre. De plus, lorsqu’on en vient à parler de yakuzas… La presse grand public est extrêmement lâche. Ils en ont peur et n’écrivent pas sur les histoires liées aux yakuzas très souvent, tant que la police n’a pas décidé d’agir en fait. Il y a cette étrange habitude où ils vont évoquer des noms de célébrités impliquées, mais jamais les noms des boss yakuzas. Et le contrôle du le crime organisé sur show business continue d’être un énorme tabou… et c’est la raison pour laquelle Tokyo Vice ne sera pas publié au Japon. Aucun éditeur nippon n’acceptera de le publier tant que je n’enlèverais pas certaines lignes, et je refuse de le faire.

Sur le même sujet : la presse japonaise est connue pour être très conciliante et ne fait jamais de vague. Ce qu’on pourrait appeler de la collusion chez nous semble normal là-bas. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

TepcoLes plus grands annonceurs du Japon, y compris le géant du nucléaire TEPCO, sont tous copains les uns avec les autres. Quand le tremblement de terre a frappé le Japon le 11 mars et a touché le réacteur nucléaire de Fukushima de TEPCO, entraînant tout une suite de réactions désastreuses, l’un des dirigeants de TEPCO, Tsunehisa Katsumata, était totalement introuvable. Où était-il ? Il était en tournée en Chine avec les membres de plusieurs des plus grands organes de presse. Et c’est TEPCO qui payait le voyage.

Le 30 mars, non seulement TEPCO avouait que son président avait emmené plusieurs personnalités de la presse nippone pour ce voyage mais aussi qu’il avait payé les frais pour ces derniers. Le 7 avril, quand un journaliste a demandé à TEPCO les noms des médias concernés et/ou les personnalités impliquées, TEPCO a tout simplement esquivé la question. 

Il est bien connu que TEPCO paie d’importantes campagnes de publicité aux organes de presse, c’est l’un des plus grands annonceurs du Japon. Il est également su que le président de TEPCO, Masataka Shimizu, est aussi le président de la Japan Society for Corporate Communication Studies (JSCCS), qui compte dans ses membres des dirigeants des Bières Asahi, de Toyota et Dentsu, la plus grande agence de publicité du Japon.

Simplement, si jamais la presse fâche l’un des annonceurs, elle peut potentiellement les fâcher tous. Or les journaux ont besoin de revenus. TEPCO est l’un des plus gros annonceurs sur Tokyo alors qu’ils ont le monopole sur l’énergie dans cette région. Depuis quand un monopole a besoin de faire de la publicité ?

Est-ce que vous avez vu la presse nippone évoluer durant ces deux dernières décennies, ou pas du tout ?

Le club de presse est mis en place. Le gouvernement Abe les a contraint au silence. Le State Secret Act plane au-dessus de leur tête comme une épée de Damoclès (une loi votée en 2013 condamne à 10 ans de prison quiconque dévoilerai un « secret d’état » et à 5 ans de prison tout journaliste qui diffuserait l’information, NDLR).

C’est un miracle que des reportages d’investigation arrivent encore à être faits. Cette année le Club des Correspondants Étrangers au Japon a donné son premier Prix de la Liberté de la Presse, j’en présidais le comité. C’était génial de voir que des gens au Japon reconnaissent que la presse et la démocratie elle-même sont en danger. Quelques bons candidats l’ont emporté, comme un courageux professeur de l’Université de Sophia, Koichi Nakano, un ancien membre du METI (Le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, NDLR)  Shigeaki Koga, et l’informateur Michael Woodford. Cela me fait espérer que le journalisme au Japon survivra. Si je devais donner un Prix de l’Ennemi de la Presse, il serait pour le Premier Ministre Abe et ses laquais.

 

Crimes et investigation…

Jake AdlesteinRevenons maintenant à vos enquêtes criminelles… Comment êtes-vous devenu un spécialiste de la police et des yakuzas tokyoïtes ?

J’étais assigné à la couverture de la brigade de répression du crime organisée en 1994. Tout le reste est parti de là.

Comment décrire la police de Tokyo à un étranger ?

Des gardiens bénévoles de la sécurité publique et des bons guides si vous perdez votre chemin. Mais s’ils décident que vous êtes coupable d’un crime, vous serez coupable tant que vous n’aurez pas prouvé votre innocence.

Est-ce que la police de cette ville est différente d’autres pays ?

La police de Tokyo est bien payée, donc plus difficile à corrompre.

Comment se déroulaient vos investigations, quelles étaient vos méthodes ?

Cultiver des contacts à tous les niveaux de la société. Apprendre à lire des actes de propriété, des enregistrements de sociétés, rester informé, tenir sa propre base de données, suivre les histoires, gagner la confiance de vos sources et ne jamais les trahir. La confiance que tu inspires définit ta valeur sur le marché.

Et comment, en tant que gaijin, on gagne la confiance de la police ou des yakuzas ?

Tu commences par faire des petites promesses. Tu es à l’heure, tu envoies des cartes de remerciements. La confiance est bâtie sur une série de petits gestes, et quelque fois sur des grands.

Sur ce sujet aussi il y a des spécificités culturelles. Dans la culture japonaise et dans les films, les yakuzas sont souvent des « badass heroes », du mauvais coté de la société mais avec un grand cœur… Pourquoi ?

Il y a eu une époque après la Seconde Guerre Mondiale où les yakuzas ont maintenu la paix lorsque les populations d’étrangers qui avaient été réprimés se sont déchaînées. Et même une époque où ils étaient aussi les pompiers et policiers locaux. Leur histoire est complexe. Ils étaient autrefois des fédérations de joueurs ou des marchands ambulants mais avec le temps les contours de leurs activités sont devenues flous. Le  Yamaguchi-gumi (cf la publicité en vidéo ci-dessous, NDLR) qui fêtait ses 100 ans cette année était au départ une assemblée de dockers qui gérait la main d’œuvre sur les ports. C’est un business au départ.


Pendant vos investigations, craigniez-vous souvent pour votre vie ? Un moment particulier que vous vous remémorez ?

J’étais trop stupide pour avoir peur pour ma vie. Mais je me souviens être allé dans un bureau de yakuzas pour parler à un rival de Goto Tadamasa (le fondateur du Goto-gumi, un clan de yakuzas affilié au Yamaguchi-gumi, le plus grand clan de yakuzas du Japon NDLR), pour lui demander un commentaire sur ce dernier et me dire « il est possible que je ne ressorte pas de ce bureau vivant ». J’avais pris quelques précautions mais j’étais tout seul.

Quel est le yakuza le plus marquant que vous n’ayez jamais rencontré ?

Le plus impressionnant que j’ai jamais rencontré était un prêtre bouddhiste. Il était impressionnant parce qu’il se sentait le devoir de garder ses troupes irréprochables et leur apprenait comment devenir des hommes meilleurs. Une très étrange combinaison.

Pour finir, est-ce que vous pouvez simplement nous dire le but de votre ouvrage, Tokyo Vice ?

J’ai voulu que ce livre soit le résumé de tout ce que j’ai appris dans ma vie (non pas qu’elle fut déjà longue), mais aussi un guide initiatique pour tout jeune journaliste, une introduction sur le crime au Japon, une méditation sur les choix que nous faisons dans la vie et qu’il n’existe pas de pardon. Il n’y a que la rédemption.

Merci monsieur Adelstein, et bonne chance pour la publication française !

Retrouver les informations sur Tokyo Vice et le projet de sa publication française sur la page Kiss Kiss Bank Bank.

Remerciements à Jake Adelstein pour son temps et ses réponses ainsi qu’à Cristophe Payet des éditions Marchialy pour la mise en place de cette passionnante interview.

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

Vous aimerez aussi...

29 réponses

  1. 22 mars 2016

    […] Il y a plusieurs mois déjà, nous vous avions annoncé la sortie française de Tokyo Vice aux éditions Marchialy et vous proposions de faire connaissance avec son auteur, Jake ADELSTEIN à travers une courte interview. […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *