Kuniyoshi, un démon de l’estampe au coup de crayon assuré et coloré !

Si vous cherchez une très belle exposition originale et colorée, extravertie et intrigante, c’est au Petit Palais à Paris jusqu’au 17 janvier 2016 que vous la trouverez. Une exposition présentant ce grand maître de l’estampe qu’est Kuniyoshi UTAGAWA, qui vous surprendra de bien des manières. Journal du Japon s’est rendu sur place pour la découvrir et vous offre ses impressions. Pour ceux voudraient aller plus loin, ou qui préfère les livres à l’exposition, deux beaux ouvrages ont été publiés pour l’occasion : le catalogue de l’exposition et un ravissant livre pour enfants. Une autre manière de pouvoir rentrer dans un univers aussi prenant tout en s’amusant.

Kuniyoshi

Un artiste travailleur et acharné

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A gauche Hiroshige, à droite une reproduction peinte par Van Gogh.

Kuniyoshi UTAGAWA (1797-1961), Yoshizo de son vrai prénom, fut parmi les plus grands maîtres de l’estampe japonaise de l’ère Edo, période où le « japonisme » fit son apparition en Europe. Ce courant résulte de l’influence de la société et de l’art japonais sur les artistes, français d’abord, puis occidentaux ensuite, de par leurs voyages dans ce pays lointain. La fascination de ces derniers pour l’art de l’ukiyo-e était alors à son zénith, amour que l’on peut notamment observer dans le travail de Van Gogh. Cet art rassemble l’idée d’une peinture populaire, mais surtout narrative réalisée de façon originale. Les estampes japonaises ressemblent par ailleurs beaucoup aux gravures européennes de l’époque, à la différence qu’elles ne sont réalisées que sur bois. Kuniyushi UTAGAWA faisait donc parti de ce courant, aux côtés d’autres maîtres de l’époque, Hiroshige et Hokusai (sur lequel nous avions fait un focus d’ailleurs, ici). Ces maîtres, de par leur travail, peignaient alors fidèlement la vie quotidienne du Japon en commençant par des affiches de théâtre avant d’offrir au fur et à mesure de véritables œuvres d’art, souvent faites sur commande.

Une envie irrépressible de créer

Mais Kuniyoshi peine à trouver du travail suite à son apprentissage, terminé en 1814. Il enchaîne les petits boulots, ne réussissant pas à percer avec son art. C’est une rencontre avec l’un de ses pairs, Kunisada Utagawa, populaire à l’époque, qui le bousculera et le poussera à réfléchir sur son art et à le reconsidérer. Si cet homme pouvait vivre de son travail, pourquoi pas lui ? Ce sont les estampes nées de cette simple réflexion que le Petit Palais expose au grand public, afin de partager sa vision de la vie quotidienne japonaise.
Et il n’y aurait pas d’exposition si Kuniyoshi n’avait pas été si avide et prolifique. De par son travail, il se démarque aisément des autres maîtres qui gardaient la même ligne directrice et ne se préoccupaient pas forcément de créer à l’infini selon leur volonté. On décompte pas moins de 10 000 estampes réalisées par cet artiste entre 1818 et 1850 (derrière Hokusai et devant Hiroshige, en nombre d’estampes produites). Mais Kuniyoshi offre très vite des œuvres particulièrement fouillées et attirant le regard, inévitablement.

L'histoire des quarante-sept rônins joués par des monstres

        L’histoire des quarante-sept rônins joués par des monstres

Des œuvres colorées aux histoires fascinantes

Les œuvres de Kuniyoshi sont à part dans le monde de l’estampe : elles accrochent le regard avec leurs couleurs aussi chatoyantes qu’attirantes, ainsi que par l’impression qu’elles offrent au regard. Alors que la plupart des maîtres de l’époque utilisent la même dominance de tons dans les couleurs (bleu, blanc, marron, rose pâle…) Kuniyoshi n’hésite pas à bousculer les codes en magnifiant ses couleurs, donnant l’impression que ses estampes sont habitées d’une volonté propre, comme si les personnages eux-mêmes étaient prêts à surgir de l’image. Ce sont ces personnages eux-mêmes qui permettent de dissocier cet artiste de ses pairs : Kuniyoshi est en effet le premier à illustrer et à mettre en scène un roman chinois populaire : Au bord de l’eau. Il utilisera cette idée de mise en scène par la suite, marquant ainsi sa façon unique de travailler.

Dragons, par Kuniyoshi

Dragons, par Kuniyoshi

À l’instar de Hokusai, une impression de vie fascinante nous est offerte par le trait de Kuniyoshi. Aussi réaliste que saisissant, il se rapproche même pour beaucoup des mangas d’aujourd’hui dans la scénographie et les expressions des visages. Un style unique et moderne pour un artiste qui sort ainsi du lot. L’exposition nous en parle d’ailleurs à merveille grâce aux cinq thèmes chers à l’artiste bien délimités et présentés.

On commence ainsi avec l’univers du folklore japonais par excellence (les légendes, les guerriers et dragons…), afin de découvrir ensuite les portraits des acteurs de kabuki ou même encore des geishas, permettant ainsi de passer du théâtre aux salons de thé. Kuniyoshi, dans la pure tradition de l’estampe, tout en gardant une touche personnelle, dépeint également son environnement en nous offrant tout un panel de paysages réalisés au bord de l’eau qui ne sont pas sans rappeler les fameuses vues du Mont Fuji de Hokusai.
Enfin, après la finesse de ces paysages tout droit sortis de sa propre réalité, cet artiste n’hésite pas à faire parler de son humour en offrant son dernier thème : celui des jeux et caricatures, et surtout des animaux avec une mention spéciale aux chats, qu’il adorait.

L'attaque des 47 ronins

L’attaque des 47 rônins

 Mais rien ne vaut un bon exemple. Nous avons sélectionné deux estampes particulièrement saisissantes et retraçant l’un des thèmes abordés lors de l’exposition. La première concerne la fameuse attaque des 47 rônins. Plusieurs estampes sont en effet réalisées sur ce sujet pour le moins célèbre au Japon, passionnant Kuniyoshi qui puisa énormément dans les histoires de l’époque, tant et si bien qu’il représenta également ces mêmes rônins avec l’apparence de monstres sur une autre estampe (image ci-dessus).

La deuxième permet de voir à quel point l’artiste était plein d’un humour particulièrement mordant afin de dénoncer certaines traditions. Ainsi, va-t-il peindre une estampe remplie de chats qui sont là pour illustrer… des proverbes ! On y reconnait à la fois toute la fourberie de l’animal, mais également une caricature de la société.

Proverbes illustrés par des chats

Proverbes illustrés par des chats

Enfin, qu’aurait été cette exposition sans un lieu approprié pour la présenter ? Le Petit Palais a particulièrement soigné son parcours en installant des espaces plutôt intimistes séparés par des arches. Grâce à elles, nous passons d’un thème à l’autre afin de saisir tout le travail réalisé par Kuniyoshi dans la période 1818-1850. Nous pouvons donc vagabonder au gré des thèmes à notre convenance. Chaque lieu est bien éclairé et nous permet de voir sous un jour nouveau le point fort de l’artiste : son regard authentique sur le quotidien. Nous comprenons maintenant pourquoi Monet lui-même a collectionné certaines de ses œuvres à l’époque !

Pour finir, le Petit Palais met à disposition du public un espace dédié à la lecture de mangas en relation avec l’histoire du Japon (Vagabond, Sex and Fury, L’argent du déshonneur, Furari, Dororo, L’apprentie geisha ou même La force des humbles). Ces dernières sont complétées par un petit documentaire présentant la manière de réaliser une estampe.

Ainsi les amateurs d’art japonais apprécieront cette exposition moderne et attrayante, dans la lignée directe des expositions consacrées à Hiroshige et Hokusai qui se sont tenues récemment à Paris. « Fantastique ! Kuniyoshi, le démon de l’estampe » est impressionnante, ouverte à tous et surtout, donne le sourire. Une exposition qui fait du bien ! Et si vous avez encore des doutes, les livres ci-dessous devraient les balayer…

Deux livres pour vous accompagner

Kuniyoshi, le démon de l’estampe : le superbe catalogue de l’exposition aux éditions Paris Musées

kuniyoshiCet ouvrage volumineux permet de retrouver toutes les œuvres présentées dans le musée, accompagnées de légendes explicatives.

Il livre également des éclairages précieux sur la vie du peintre par Yuriko Iwakiri, commissaire scientifique de l’exposition, qui replace l’œuvre dans son contexte historique et culturel, sur la perception de ce peintre en France (ceux qui l’ont découvert et fait connaître, la source d’inspiration qu’il a été pour les artistes français) par Gaëlle Rio, commissaire de l’exposition.

L’avant-propos de Christophe Leribault, directeur du Petit Palais fait pénétrer le lecteur dans le monde de l’estampe : “L’estampe originale a été et reste un vecteur du regard de l’artiste, un regard neuf qui peut transfigurer notre univers quotidien au même titre que l’encre d’un écrivain“.

Et Anne Hidalgo, maire de Paris, évoque dans sa préface une “exposition à la beauté déroutante“. Pour elle, “l’exubérance de ses guerriers, la modernité saisissante de ses paysages et l’humour féroce de ses scènes du quotidien peuplées d’animaux anthropomorphes témoignent d’une inspiration foisonnante et d’un anti-conformisme affirmé.”

 Le catalogue est ensuite découpé par thèmes :
– légendes, guerriers et dragons
– les grands acteurs du Kabuki
– les plaisirs d’Edo
– paysages au bord de l’eau
– jeux et caricatures

Les estampes sont reproduites dans différents formats, parfois elles s’étalent sur une double page (comme l’impressionnante baleine), parfois elles sont plusieurs sur une même page, mais l’ensemble est très bien pensé : le livre contient beaucoup d’estampes, mais le résultat est très aéré, très agréable à regarder. Le lecteur peut passer plusieurs minutes sur une estampe, en admirer chaque détail (comme cette estampe avec une multitude de chats dans des postures différentes), il peut aussi tourner les pages et se laisser imprégner par la beauté des paysages qui défilent.

Un classique indispensable pour se replonger chez soi dans la magie de l’exposition.

La formidable aventure du chat de maître Kuniyoshi : un bonheur pour les enfants (et les parents) !

chatL’atelier SAJE qui a imaginé et animé ce superbe livre réussit à rendre l’univers de l’estampe fascinant et palpitant pour les enfants.

Dans ce livre plein de coins et de recoins, de choses à déplier, replier, soulever, regarder à travers un trou, c’est l’aventure de Neko, le chat du maître Kuniyoshi, qui est racontée avec humour et suspense.

Ce chat est un bon gros chat d’artiste, fainéant et un peu narcissique à force d’être le sujet de nombreuses estampes de son maître. Il reste l’hiver au coin du feu lorsque les enfants font des darumas de neige (cela fascinera les bambins!), il attend le retour des pêcheurs au printemps pour chaparder quelques poissons. Mais lorsqu’une énorme baleine lui demande son aide  pour sauver une princesse en danger, il est bien ennuyé!

Peu importe : Ichi, ni, san (1, 2, 3), le voilà transformé en chat-mouraï ! Démarre alors une longue quête, des océans en furie aux forêts où vivent tanuki, tigre, cerf, lapin et loir. La princesse est enlevée par les crapauds malveillants et le chat-mouraï doit demander l’aide du roi des tengus (un lexique en fin d’ouvrage explique les différents mots japonais aux enfants). Grâce à un géant, il retrouve enfin la princesse qui invoque le grand squelette Kokkaku pour faire disparaître le chef des crapauds. Tout finit bien et le chat-mouraï redevient chat, et sa légende sera ensuite connue de tous les chats …

L’histoire est très prenante, les enfants sont impatients, soulèvent les pages, tournent, déplient, regardent avec fébrilité. Ils ont peur des monstres, admirent l’énorme baleine, et comptent jusqu’à trois en japonais pour que le chat se transforme  en chat-mouraï (ou l’inverse). Un vrai bonheur de lecture et une entrée magique dans le monde de l’estampe !

Vous avez désormais l’embarras du choix pour découvrir Kuniyoshi… Bonne visite et bonnes lectures !

Exposition par Charlène Hugonin, revue littéraire par Alice Monard.

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