[Interview] Chie MIKAMI : Le Combat d’Okinawa

Seul documentaire présenté en compétition lors de la dixième édition du festival du cinéma japonais contemporain Kinotayo, We Shall Overcome s’attaque à un sujet brûlant qui lève le voile sur 70 ans d’Histoire et met à mal les rapports entre le Gouvernement japonais et les États-Unis. Journal Du Japon a rencontré la réalisatrice Chie MIKAMI et continue son exploration de l’art contestataire japonais.

Chie MIKAMI / "We Shall Overcome"

Crédits : Chie MIKAMI / « We Shall Overcome »

Synopsis : Au Japon, 74 % des bases américaines sont établies à Okinawa. Pour protester contre le projet de construction d’une nouvelle base sur place, un groupe de citoyens occupe les lieux ; parmi eux, Fumiko, 85 ans, survivante de la bataille d’Okinawa. Ce documentaire raconte l’histoire de ces habitants et veut donner la voix à ceux qui vivent depuis soixante-dix ans à côté des bases.

 

Dire que la réalisatrice Chie MIKAMI s’attaque à un sujet épineux avec We Shall Overcome relève de l’euphémisme. Les relations entre le Japon et les États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale ont toujours eu un aspect passif-agressif, aussi bien d’un point de vue économique que politique, et cela est d’autant plus vrai depuis l’arrivée du Premier Ministre Shinzo ABE au pouvoir, tant sa politique est empreinte d’un capitalisme exacerbé et de fantasmes militaristes auxquels contribue allègrement la politique américaine.

Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale et plus de quarante ans après la restitution de l’île au Japon – celle-ci ayant été placée sous administration américaine depuis sa capture en 1945 lors de la tragique bataille éponyme – l’île d’Okinawa est encore aujourd’hui le théâtre de la démonstration militaire américaine et de l’alliance nauséabonde que le Japon entretient avec ces gendarmes du Monde autoproclamés.

La lente martialisation du Japon est un sujet pour le moins sensible, s’il n’est pas tabou, et peu de citoyens ou de journalistes osent s’y frotter sur l’archipel. Aujourd’hui, il incombe aux artistes d’être le cinquième pouvoir du Japon et ce n’est pas un hasard si We Shall Overcome est notamment produit par ceux qui ont également permis la production du dyptique Nuclear Nation d’Atsushi FUNAHASHI ou encore du film The Horses Of Fukushima de Yoju MATSUBAYASHI, qui avait notamment été présenté lors de la précédente édition du festival Kinotayo.

We Shall Overcome suit les déboires d’un groupe de citoyens opposés à la construction d’une nouvelle base militaire américaine à Henoko, sur l’île d’Okinawa. Mêlant récit historique, démonstrations de force et campagnes politiques, We Shall Overcome nous transporte dans la réalité de ces populations exposées quotidiennement à la (re)militarisation progressive du Japon et par extension du Monde entier. Plus encore qu’un plaidoyer contre la présence américaine à Okinawa, ce nouveau documentaire de Chie MIKAMI se place comme un véritable pamphlet pacifiste et anti-militariste.

 

Chie MIKAMI : en première ligne, derrière la caméra

Journal Du Japon : Bonjour, Chie MIKAMI. Au Japon, la production d’œuvres engagées est encore quelque chose d’assez marginal. Est-ce qu’en tant qu’artiste vous estimez que c’est votre rôle de montrer au monde ce qu’il se passe réellement au Japon, loin de l’image qu’essaie de véhiculer le Gouvernement, notamment à l’approche des Jeux Olympiques ?

Chie MIKAMI : C’est exactement ça ! (Rires)

 

Chie MIKAMI / "We Shall Overcome"

Crédits : Chie MIKAMI / « We Shall Overcome »

D’après plusieurs réalisateurs et artistes, il est difficile de faire des films engagés et contestataires au Japon, surtout si vous touchez au Gouvernement ou aux relations qu’entretient le Gouvernement. Avez-vous rencontré des problèmes lors du tournage, de la production ou de la distribution du film ?

Chie MIKAMI : J’ai travaillé pour la télévision pendant vingt-huit ans. A l’époque, on me reprochait d’avoir un parti-pris ; je faisais beaucoup de reportages sur les gens opprimés, et on trouvait que j’avais trop souvent tendance à les soutenir. J’ai donc quitté le monde de la télévision pour réaliser We Shall Overcome. Je connaissais les risques de pression auxquels nous nous exposions pour la réalisation et la distribution du film, mais je pense qu’il suffit d’être préparé à ça. La société de distribution et moi-même étions prêts à nous battre.

Il y a donc effectivement eu des pressions au niveau de la distribution. Par exemple, plusieurs projections privées ont été organisés par des associations à travers le Japon, et il est arrivé que certaines municipalités empêchent ces associations d’organiser ces projections, même si elles étaient prévues depuis longtemps.

 

Le cinéma contestataire au Japon a-t-il changé depuis l’époque où Nagisa ŌSHIMA dénonçait le traité de sécurité nippo-américain ?

Chie MIKAMI : J’ai l’impression que ces dernières décennies, il n’y a pas eu de films vraiment contestataires, même les films de Nagisa ŌSHIMA n’étaient pas ouvertement contre le Gouvernement ou contre le Japon. Sinon, il y a eu par exemple beaucoup de films sur les événements de Fukushima ou sur les accords entre le Japon et les États-Unis, mais ce sont toujours des films centrés sur un événement. Avec We Shall Overcome, j’ai voulu parler non pas d’un événement précis, mais de ce qu’il se passe à Okinawa depuis déjà 70 ans.

 

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Crédits : Chie MIKAMI / « We Shall Overcome »

Le Gouvernement du Premier Ministre Shinzo ABE n’en est pas à son premier « coup d’éclat », est-ce que le ras-le-bol se fait sentir au Japon ?

Chie MIKAMI : Je ressens vraiment le ras-le-bol du peuple japonais. Actuellement, environ 30 % de la population japonaise soutient encore le Gouvernement du Premier Ministre ABE. Ce qui m’étonne toujours d’ailleurs. (Rires)

 

Je pense qu’il y a des problèmes avec les Gouvernements depuis plusieurs dizaines d’années, mais le Gouvernement du Premier Ministre ABE fait des choses qui irritent vraiment le peuple. Sa politique est extrêmement claire : le peuple ressent parfaitement que le Premier Ministre ABE cherche à leur ôter leur pouvoir. De ce fait, des associations ou des mouvements qui travaillaient séparément contre le Gouvernement commencent à œuvrer ensemble à cause de ce qu’il se passe depuis l’arrivée du Premier Ministre ABE. Pour ma part, je pense qu’il n’est pas le seul ennemi. Même si on arrive à battre ce Gouvernement, il y aura d’autres Premier Ministres qui feront la même chose.

 

Du coup, quel est le principal ennemi de la société japonaise d’aujourd’hui ?

Chie MIKAMI : J’ai réalisé ce film surtout à destination du peuple japonais, car j’ai l’impression que les Japonais essaient de ne pas voir les problèmes du Japon. De même j’ai l’impression qu’ils essaient de séparer Okinawa du reste du Japon. Ils voient les problèmes d’Okinawa de très loin et réagissent comme si cela se déroulait dans un pays étranger par exemple, comme s’ils n’étaient pas concernés, alors que la situation met en exergue tous les problèmes du Japon. Mais les Japonais s’arrangent pour ne pas être concernés, ils n’aiment pas trop parler de politique ni s’engager politiquement. En réalité, ils ont très peur des conséquences que cela pourrait avoir. Sur leurs familles par exemple, ils ont peur que s’engager politiquement ne nuise à la promotion du mari ou à l’éducation des enfants. Ils pensent qu’il n’arrivera rien de bon s’ils le font. Cela dit, la situation commence vraiment à changer ; il y a de plus en plus de Japonais qui élèvent la voix contre le Gouvernement.

We Shall Overcome est sorti cet été, il y a eu environ 130 ou 140 projections privées d’organisées et j’espère que le film fonctionne comme une sorte de médicament pour tous les problèmes actuels de la société japonaise.

Le message véhiculé par le film rencontre-t-il du soutien en dehors d’Okinawa ? Est-il repris pas d’autres opposants ? Les mouvements étudiants par exemple ?

Chie MIKAMI : Il y a beaucoup de soutien venant d’en dehors d’Okinawa et effectivement, les mouvements étudiants nous soutiennent, notamment le mouvement SEALDs. Avant We Shall Overcome, j’ai réalisé en 2013 un film qui s’appelle The Targeted Village qui raconte ce qu’il s’est passé sur la base de Futenma à Okinawa. Les habitants y ont a l’époque manifesté contre l’arrivée des avions Osprey (avion de transport iconique de l’armée américaine, ndlr) et ils ont réussi à faire évacuer les avions de la base. Plusieurs membres du mouvement SEALDs ont vu ce film et viennent régulièrement à Okinawa pour s’imprégner du combat de ces habitants. Je pense que ce film, The Targeted Village, a eu un certain impact sur les mentalités puisque 450 millions de yen (environ 4 400 000 €, ndlr) de dons ont été reçus pour soutenir les habitants.

The Targeted Village raconte comment, pendant la guerre du Vietnam, les soldats américains s’entraînaient à Okinawa. Au Vietnam, les soldats américains devaient chercher des villageois vietnamiens pour les tuer, et dans le village de Takae, ils faisaient des simulations pour s’entraîner. Les habitants de Takae étaient donc forcés de jouer le rôle de villageois vietnamiens, et même s’ils n’étaient évidemment pas tués par les soldats américains, ils devaient jouer les victimes. Ce fait est encore très méconnu au Japon et les Japonais qui habitent en dehors d’Okinawa et qui ont vu The Targeted Village ont été très surpris et choqués d’apprendre ce pan de l’Histoire. Ainsi, les gens ont pris conscience que l’alliance militaire entre les États-Unis et le Japon donne l’impression que notre pays est une sorte de colonie militaire des États-Unis.

 

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Crédits : Chie MIKAMI / « We Shall Overcome »

Comment le film a-t-il été reçu par les autorités ? Par le public américain ?

Chie MIKAMI : Je sais que des membres des partis de l’opposition ont organisé eux-mêmes des projections de We Shall Overcome. Par contre, je ne pense pas que les membres du parti des libéraux-démocrates aient vu le film. Sinon, le Gouverneur ONAGA, que l’on voit dans le film, m’a annoncé qu’il allait utiliser le film pour faire connaître la situation à Okinawa.

Pour ce qui est des États-Unis, le film n’y a toujours pas été projeté. Mais j’ai entendu dire qu’il n’y avait pas de public pour les documentaires au cinéma là-bas, et que ce genre de films était plus souvent montré dans des projections privées organisées dans des bibliothèques, des universités et même dans des églises ! Du coup, nous avons commencé à chercher des groupes ou des associations qui pourraient être intéressées par le film aux États-Unis.

Le film est soutenu par plusieurs réalisateurs d’animation assez célèbres au Japon ainsi que par la chanteuse Tokiko KATO. Si vous ne connaissez pas cette chanteuse, sachez qu’elle a repris Ah ! Le Joli Mois De Mai À Paris, qui est un chant révolutionnaire de mai 68 (interprété par le Comité D’Action Du Théâtre De L’Épée De Bois, ndlr). Du coup, je vois un parallèle entre Okinawa et Paris grâce à cette chanson et les habitants d’Okinawa la chantent eux-mêmes. L’autre chanson importante pour eux c’est We Shall Overcome, qui donne son titre au film. We Shall Overcome a été chantée à de nombreuses occasions : lors du Mouvement des droits civiques aux États-Unis et contre la Guerre du Vietnam par exemple. Ceux qui manifestent à Okinawa aujourd’hui pensent donc bien sûr à d’autres mouvements contestataires qui ont marqué l’Histoire.

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Crédits : Chie MIKAMI / « We Shall Overcome »

La voix-off du film est assurée par la chanteuse / actrice Cocco, elle-même originaire d’Okinawa. Comment s’est-elle retrouvée à travailler sur ce film ? Est-elle venue vers vous car sensible à la cause ? Êtes-vous allée la chercher ?

Chie MIKAMI : Nous avions déjà travaillé ensemble à l’occasion d’un documentaire sur les dugongs pour la télévision, mais nous nous ne étions pas vu depuis des années. Je pensais faire la voix-off moi-même, mais quelques semaines avant la séance d’enregistrement des voix, je me suis dit que cela pourrait intéresser Cocco, tout en gardant à l’esprit qu’elle ne serait probablement pas disponible. Mais je l’ai appelée et elle a accepté volontiers. Nous sommes toutes les deux contentes de cette collaboration et, sur plusieurs prises du film, elle lit le texte en pleurant.

 

Vous avez quitté votre emploi dans une chaîne de news locale pour faire ce film mais, et maintenant, qu’allez-vous faire ? Il y a d’autres sujets qui vous énervent et qui vous donnent envie de faire des films ?

Chie MIKAMI : En ce moment, je travaille sur trois projets. Le premier est la suite directe de We Shall Overcome. Je ne suis pas sûre de pouvoir obtenir la même qualité que pour le premier volet, mais je me sens un peu obligée de donner la suite. Le deuxième projet est au sujet des îles Miyako, où une base des forces d’autodéfense a été crée pour faire directement face à la Chine. Je me dis que même si la nouvelle base dont parle We Shall Overcome n’est pas construite, Okinawa pourrait devenir la cible de la haine internationale à cause de cette base à Miyako. Et le dernier projet sur lequel je travaille traite des garçons espions. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les garçons qui avaient entre 14 et 17 ans étaient formés comme espions. Certains d’entre eux sont encore vivants et j’aimerai réaliser ce film avant qu’ils ne meurent et que l’on n’ait plus de traces de ce pan d’Histoire. Tous ces projets sont liés, je n’ai pas envie qu’Okinawa redevienne une bataille, mais j’ai l’impression que c’est inévitable et je me sens de ce fait obligée de réaliser tous ces projets.

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Crédits : Chie MIKAMI / « We Shall Overcome »

 

Plus d’informations sur le site officiel du film We Shall Overcome : ikusaba.com

Remerciements à Chie MIKAMI pour son temps ainsi qu’à toute l’équipe du festival du cinéma japonais contemporain Kinotayo, et plus particulièrement à Megumi KOBAYASHI pour son aide.

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