Hana & Alice mènent l’enquête de Shunji IWAI : Une Histoire d’enfants

Près de trente ans se sont écoulés depuis le début de la carrière du réalisateur Shunji IWAI. Pourtant, c’est avec le film d’animation Hana & Alice mènent l’enquête que son travail est pour la première fois visible dans les salles françaises. Retour sur ce nouveau film du réalisateur et coup de projecteur sur l’ensemble de sa carrière.

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Shunji IWAI, Hana, Alice et tous les autres…

Shunji IWAI se lance dans la réalisation au début des années 90. Après une poignée de clips et de publicités, il travaille d’abord pour la télévision et se lance dans le cinéma en 1993 avec le film Fireworks, Should We See It From The Side Or The Bottom?, qui pose savamment les bases du style propre au réalisateur. En moins d’une heure, ce premier film porte en lui tous les sujets de prédilections de Shunji IWAI, qu’il exploitera à maintes reprises à travers plusieurs métrages empreints de la même poésie juvénile.

La renommée internationale est au rendez-vous dès 1995 avec le film Love Letter, encensé par la critique et le public aussi bien au Japon qu’à l’international, le film rencontre un véritable succès dans les festivals du monde entier, en remportant notamment plusieurs prix à l’occasion du Japan Academy Prize ainsi que le prix du public du prestigieux Toronto International Film Festival en 1995.

Après ce succès, sans pour autant se détacher du monde de la télévision et de la musique – où son sens de l’esthétique en matière de clips vidéos est reconnu –, Shunji IWAI enchaîne les longs-métrages à un rythme effréné, réalisant le délicat Picnic et la fresque sociale de science-fiction Swallowtail Butterfly au cours de la même année, ainsi que le feel-good movie April Story l’année suivante.

Il faudra ensuite attendre le début du XXIe siècle pour voir Shunji IWAI revenir sur le devant de la scène. Après un passage face à la caméra pour Ritual de Hideaki ANNO, IWAI revient en force avec le chef-d’œuvre All About Lily Chou-Chou. Ce monumental long-métrage sur l’adolescence – thème de prédilection du réalisateur – est notamment connu pour son processus de création expérimental ; Shunji IWAI ayant créé un forum de discussion sur lequel il interagissait sous les noms de différents personnages, et auquel plusieurs internautes se joignirent, créant ainsi peu à peu l’histoire du film. Il est de bon ton de rappeler que ce processus de création a eu lieu en 2000, aux débuts d’Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui.

hana_et_alice_posterAu-delà du processus de création original mis en place pour All About Lily Chou-Chou ainsi que l’extraordinaire qualité scénaristique et cinématographique du film, ce nouveau chef-d’œuvre a apporté au cinéma japonais une de ses perles rares, qui marquera profondément le cinéma de Shunji IWAI, en ce qu’il s’agit là de la première apparition à l’écran de l’actrice Yū AOI. Si la jeune femme est aujourd’hui une des actrices les plus reconnues du cinéma japonais, c’est à peine âgée de 16 ans qu’elle fait ses armes aux côtés de Shunji IWAI dans All About Lily Chou-Chou, irradiant déjà à l’écran comme elle le fait aujourd’hui aux côtés des plus grands réalisateurs.

C’est trois ans après cette collaboration sur All About Lily Chou-Chou et sans long-métrage majeur durant cette période que Shunji IWAI fait de nouveau appel à la jeune Yū AOI pour le tournage du film Hana & Alice, adapté de plusieurs histoires courtes qu’il avait réalisé. Emmené par les deux jeunes actrices Yū AOI et Anne SUZUKI, Hana & Alice raconte le quotidien de deux adolescentes, leurs amours et désespoirs, avec la touche délicate du cinéma de Shunji IWAI.

Après ce film, Shunji IWAI multiplie les aventures cinématographiques en réalisant notamment des documentaires plus adultes, à l’instar de Friends After 3.11, qui revient de façon bouleversante sur la tragédie de mars 2011, ou encore The Kon ICHIKAWA Story, dédié au travail du réalisateur légendaire. IWAI réalise également un segment du film choral New York, I Love You ainsi que son premier long-métrage à l’étranger, le délicat Vampire, pour finalement arriver à son premier film d’animation ; Hana & Alice Mènent L’Enquête, diffusé dans les salles françaises à partir du 11 mai 2016.

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Retour dans le temps

Après cette rétrospective non-exhaustive du travail de Shunji IWAI, il convient de revenir à notre époque pour s’attarder sur ce nouveau film…

Si beaucoup de spectateurs français vont découvrir le travail de ce grand monsieur avec Hana & Alice mènent l’enquête – son premier film distribué en France pour un public francophone qui limite trop souvent le cinéma japonais à l’animation – il ne fait nul doute que ce nouveau film s’adresse discrètement aux spectateurs ayant vu le premier film. Si l’histoire de ce nouveau métrage se suffit à elle-même, avoir toutes les cartes du premier film en main (dont les deux as de cœur, avis aux amateurs)  ne permettra que de l’apprécier davantage.

L’histoire de Hana & Alice mènent l’enquête se déroule avant les événements de Hana & Alice et reprend ainsi plusieurs anecdotes du premier film. La jeune Tetsuko ARISUGAWA – surnommée Alice – intègre un nouveau collège au sein duquel circule une étrange rumeur de meurtre. Sa voisine Hana semble en savoir davantage sur cette affaire et les deux adolescentes vont mener l’enquête pour lever le voile sur cet étrange crime.

Dans Hana & Alice, il est fait mention du passé de Hana et de la situation familiale d’Alice. Ce nouveau film nous amène au cœur de cette période décisive dans l’épanouissement des deux adolescentes. Une fois de plus, Shunji IWAI nous ramène avec justesse dans ces années de jeunesse, comme il l’avait fait en nous contant la grande histoire d’amitié du premier film, ou au contraire l’isolement du personnage principal d’All About Lily Chou-Chou. Avec Hana & Alice mènent l’enquête, IWAI nous parle une fois de plus des histoires qui animent les jeunes collégiennes, entre rumeurs fantasques, amitiés et bousculades.

Si le début du film inquiète légèrement avec son histoire mystique abracadabrante, le métrage retrouve rapidement la patte de son réalisateur, et ce pour notre plus grand plaisir. En effet, bien que le film soit en animation, il est difficile de ne pas remarquer que nous sommes en présence d’un film de Shunji IWAI. De sa façon de raconter les histoires à sa direction de la photographie, tout nous ramène à All About Lily Chou-Chou et à Hana & Alice. Ce dernier présentait justement une photographie à la fois brute et originale, n’hésitant pas à présenter des cadrages à la verticale ou à user de différentes techniques photographiques. Avec ce film en animation, IWAI renouvelle l’expérience et use des mêmes techniques pour donner à ce film sa signature.

Cependant, le parti pris de l’animation 3D et de la rotoscopie (technique cinématographique consistant à relever image par image les contours d’une figure filmée en prise de vue réelle pour en transcrire la forme et les actions dans un film d’animation, ndlr) dessert autant le film qu’il le rend unique. Si l’animation 3D a encore mauvaise presse aujourd’hui, ce n’est malheureusement pas immérité. Hana & Alice mènent l’enquête a beau s’affranchir des canons de l’animation, il n’en demeure pas moins légèrement repoussant de par son esthétique. Certains mouvement de caméra deviennent presque vomitifs de par la rotoscopie et l’animation 3D rend certaines expressions faciales visuellement terrifiantes. On s’habitue au fil du métrage aux deux étranges contours sensés représentés les minois de Yū AOI et d’Anne SUZUKI, et l’utilisation occasionnelle de la 2D sur les plans fixes permet à nos yeux de se reposer, mais le film reste pour sa majeure partie un calvaire visuel cependant sauvé par le superbe travail du directeur artistique Hiroshi TAKIGUCHI, notamment connu pour sa participation sur le film de Makoto SHINKAI, The Garden Of Words.

hana_et_alice_menent_l_enquete_posterD’un point de vue scénaristique, Hana & Alice Mènent L’Enquête jouit de toute la justesse de conteur de Shunji IWAI. Si le synopsis du métrage est effectivement moins réjouissant que les précédents films du réalisateur, il n’en reste pas moins un film uniquement porté par des personnages délicieux et joliment écrits. On retrouve en effet dans ce nouveau film la personnalité fantasque d’Alice et l’attitude désabusée de Hana, et même si le scénario peine à nous entraîner, on ne peut que passer un agréable moment en compagnie de ces deux phénomènes. On regrettera simplement que l’animation ne nous permette pas de profiter des moues réjouissantes des deux comédiennes qui représentent à elles seules près de la moitié de la bonne humeur transmise par le long-métrage original de Shunji IWAI.

Le film offre une poignée de superbes séquences comme IWAI sait si bien les faire, mais le scénario trop éloigné de la simplicité de Hana & Alice et l’animation particulière du film plombent parfois le métrage, toujours rattrapé par l’écriture de ses personnages.

De même, si le film est très court – 1h30, alors que les productions de Shunji IWAI avoisinent souvent les 3h – la narration est propre au réalisateur et n’est jamais plus intéressante que lorsqu’elle semble s’égarer. Difficile d’imaginer où nous emmènent les personnages et comme souvent chez Shunji IWAI, cet enchaînement de séquences et d’histoires courtes nous donne la délicieuse impression de ne pas être dans un long-métrage balisé et calibré.

Tant dans ses qualités inhérentes que ses défauts, Hana & Alice mènent l’enquête peinera à faire oublier le film original de Shunji IWAI aux afficionados. Difficile cependant d’estimer quelle sera la réception du public non-initié aux œuvres du réalisateur. Hana & Alice mènent l’enquête multiplie les échos au premier film et les clins d’œils qui raviront sans aucun doute les connaisseurs ; de l’ouverture dansée qui rappelle la magnifique scène clef du premier long-métrage jusqu’à cette séquence finale absolument incroyable qui – outre le fait qu’elle représente à elle seule ce qui peut se faire de plus beau et de plus subtile en matière de fan-service – donne envie de se replonger au plus vite dans Hana & Alice, ce nouveau film de Shunji IWAI est une invitation à découvrir l’ensemble de son travail, en espérant que son prochain film – The Bride Of Rip Van Winkle – sera enfin distribué en France, malgré le fait que ce ne soit pas un film d’animation.

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3 réponses

  1. sadakiyo dit :

    Je viens de voir le film et j’ai adoré.

    Ce serait génial si le film avait assez de succès pour que le film live Hana & Alice soit distribué en France.

    • Maxime Lauret dit :

      Douze ans après, une exploitation en salles est assez peu probable, mais avec le succès de « Hana & Alice Mènent L’Enquête », on peut cependant espérer une distribution française des anciens films de Shunji IWAI en DVD – uniquement disponibles en import pour l’instant – et surtout une exploitation en salles de ses prochains films.

  1. 10 mai 2016

    […] ans de carrière qui ont mené à ce nouveau film, son premier distribué en France. Après la critique du film, laissons la parole au principal […]

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